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La Libye sur la voie d’élections nationales, “nécessaires” mais loin d’être suffisantes

COURRIER INTERNATIONAL La stabilité en Libye suppose des mesures, dont la constitution d’un nouvel accord politique fiable. Autrement dit, les deux forces en présence doivent explorer l’idée d’une...

COURRIER INTERNATIONAL

La stabilité en Libye suppose des mesures, dont la constitution d’un nouvel accord politique fiable. Autrement dit, les deux forces en présence doivent explorer l’idée d’une armée nationale placée sous une chaîne de commandement unique et des institutions capables de s’imposer dans l’Est comme dans l’Ouest.

Quinze ans après la chute de Maammar El-Gueddhafi [traduction littérale de l’arabe pour Kadhafi, qui dirigea le pays de 1969 à 2011], la Libye n’est plus en guerre ouverte bien que toujours fragmentée. Cependant, elle n’est toujours pas véritablement en paix.

Le pays demeure partagé entre deux pôles de pouvoir [en juillet 2014, une scission latente s’institutionnalise avec l’installation de gouvernements et de Parlements concurrents entre Tripoli, dans l’Ouest, et Tobrouk-Benghazi, dans l’Est] : dans l’Ouest, Tripoli, qui revendique la légitimité institutionnelle et internationale [le Gouvernement d’union nationale de Tripoli est reconnu par l’ONU] ; dans l’Est, Benghazi et les forces de Khalifa Haftar [à la tête de l’Armée nationale libyenne] se présentent comme les garants de l’ordre, de la sécurité et de la souveraineté.

Le rapport de force comme seule politique

Le paradoxe libyen tient en une formule : à Tripoli comme à Benghazi [ces deux villes, l’une en Tripolitaine, l’autre en Cyrénaïque, sont devenues les centres de pouvoir des deux autorités], chacun parle d’unité, mais chacun souhaite qu’elle se réalise autour de son propre rapport de force. C’est là que se trouve désormais le véritable verrou de la crise.

En Libye, deux initiatives opposées ?

L’accord signé dimanche 30 août porte une indéniable empreinte onusienne, puisqu’il a été négocié sous l’égide de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul). Outre des élections nationales, il prévoit la réforme de l’autorité électorale, l’unification des institutions nationales et la mise en place d’un cadre de suivi pour garantir son application, détaille Africanews.

Si l’accord a réussi à réunir les deux autorités libyennes, il reste toutefois fragile. Car, comme le note L’Économiste maghrébin, si le texte prévoit un délai suffisamment long (vingt-quatre mois) pour être appliqué, sa mise en œuvre reste toutefois conditionnée à la réunification des institutions et des gouvernements rivaux.

Mais un mécanisme onusien complémentaire a été prévu puisque, en cas d’opposition des institutions libyennes, l’organisation pourrait saisir le Conseil de sécurité afin de faire adopter l’accord sous forme de résolution, souligne Africanews. Une façon d’empêcher la répétition du scénario de 2021, quand des blocages nationaux avaient empêché la tenue des élections.

Dans ce même dossier libyen, les États-Unis avaient, de leur côté, missionné Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines. Comme le rapporte Responsible Statecraft, l’émissaire était seulement parvenu “à réunir les commandants militaires de l’est et de l’ouest de la Libye lors d’exercices conjoints et de rencontres bilatérales”. Mais ces efforts étaient loin d’avoir abouti à “une véritable unification des institutions militaires”, souligne le média, qui souligne que l’objectif américain était surtout d’“imposer un accord de partage du pouvoir entre l’Est et l’Ouest qui unifie les institutions”.

Le plan onusien semble donc aller plus loin que la diplomatie américaine, même si, souligne Sahel Intelligence, l’initiative onusienne “ne bénéficie pas d’un aval politique des États-Unis”.

La Libye dispose encore d’institutions nationales, d’une Banque centrale, d’une compagnie pétrolière, d’une administration et d’un système de redistribution. Mais ces structures sont constamment exposées à la rivalité des pouvoirs. La démission annoncée en août du gouverneur de la Banque centrale, Naji Issa, puis la demande du [Haut] Conseil d’État qu’il reste en fonction, illustrent cette fragilité.

Derrière la question financière se joue en réalité le contrôle de la monnaie, des dépenses publiques, des réserves et surtout des revenus pétroliers. La même logique apparaît à Zawiya [ou Zaouïa, ville du nord-ouest du pays, située à une cinquantaine de kilomètres de Tripoli. Mi-août, la raffinerie qu’elle abrite a subi une attaque de drones kamikazes]. Les attaques répétées contre des installations pétrolières et énergétiques, notamment contre des réservoirs de carburant, dont l’un contenait environ 4,5 millions de litres d’essence, ont rappelé que les infrastructures stratégiques sont devenues des enjeux de pouvoir.

Zawiya n’est pas seulement un site énergétique : c’est aussi un carrefour de routes commerciales, de réseaux locaux et de contrebande. Dans la Libye fragmentée, contrôler les flux revient souvent à contrôler une partie du pouvoir.

Le pétrole brut n’est d’ailleurs que la partie visible de cette économie de rente. Les carburants raffinés et subventionnés constituent une autre source majeure de profit. Leur détournement vers les marchés parallèles nourrit la contrebande et prive le consommateur libyen de ressources pourtant destinées à la population.

Sécurité dans l’Est, institutions dans l’Ouest

Le marché informel s’est ainsi progressivement installé au cœur de l’économie : carburants, devises, importations, subventions et réseaux commerciaux se mélangent aux structures officielles. Cette économie parallèle renforce les groupes armés. Contrôler une route, un port, une frontière, un dépôt ou une station-service, ce n’est plus seulement contrôler un territoire : c’est contrôler un flux financier.

Dans l’Est, Khalifa Haftar a construit sa légitimité sur l’idée que, sans sécurité, il n’y a pas d’État. Son camp revendique la lutte contre les milices et le terrorisme en général. Mais cette conception contient sa propre contradiction : l’appareil militaire qui garantit l’autorité de l’Est constitue lui-même un centre de pouvoir autonome. La mort du général Fawzi Al-Mansouri, responsable du renseignement militaire des forces de Haftar, tué à Benghazi [le 10 août] dans l’explosion d’un engin, a rappelé la fragilité de cet équilibre.

Dans l’Ouest, le problème est inversé. Tripoli dispose de la reconnaissance internationale et d’institutions nationales, mais ne détient pas le monopole effectif de la force.

À Benghazi, l’argument est : “Sans sécurité, il n’y a pas d’État.” À Tripoli : “Sans institutions légitimes, il n’y a pas d’État.” Les deux raisonnements contiennent une part de vérité, mais aucun ne suffit à reconstruire une autorité nationale. La dimension étrangère complique encore l’équation.

Le rôle trouble des puissances “amies”

La Turquie, longtemps considérée comme l’un des principaux soutiens de Tripoli, développe désormais ses contacts avec l’Est et dialogue directement avec Khalifa Haftar. Ankara semble privilégier une approche pragmatique fondée sur le principe d’une “Libye une”, tout en maintenant des relations avec les deux camps. L’Est conserve parallèlement des liens avec l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et la Russie.

Cette évolution est révélatrice : les puissances étrangères ne cherchent plus nécessairement à choisir entre l’Est et l’Ouest ; elles veulent pouvoir parler aux deux. Les acteurs libyens disposent ainsi de plusieurs partenaires extérieurs et conservent une marge de manœuvre qui réduit la pression en faveur d’un compromis national. Il serait cependant trop simple de faire des ingérences étrangères l’unique cause de la crise.

Après quinze ans, la fragmentation a produit ses propres bénéficiaires. Des responsables politiques défendent leurs positions, des groupes armés préservent leur autonomie, des réseaux économiques prospèrent dans les zones grises et des acteurs locaux contrôlent territoires, frontières, ports et infrastructures.

Une scission devenue système

La division n’est donc plus seulement une conséquence de la crise : elle est devenue un système de pouvoir. C’est également pourquoi les élections, aussi nécessaires soient-elles, ne peuvent constituer à elles seules une solution.

Une élection peut désigner un vainqueur ; elle ne garantit pas que les autres accepteront leur défaite. En Libye, perdre le pouvoir signifie potentiellement perdre l’accès aux ressources, aux institutions, aux territoires et aux réseaux économiques et militaires. La véritable réunification supposerait donc bien davantage qu’un nouvel accord politique.

Elle exigerait une armée nationale placée sous une chaîne de commandement unique, une Banque centrale incontestée, une gestion nationale des revenus pétroliers, des frontières contrôlées par l’État et des institutions capables de faire appliquer leurs décisions dans l’Est comme dans l’Ouest.

Autrement dit, elle imposerait aux acteurs actuels de renoncer à une partie du pouvoir que leur procure précisément la fragmentation. C’est toute l’énigme libyenne. Le peuple libyen a besoin de stabilité, de sécurité et d’un État fonctionnel. Mais ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir ont souvent intérêt à préserver les zones grises qui leur permettent de contrôler des territoires, des armes ou des flux financiers.

Depuis 2011, tous parlent d’unité. Mais tant que la question essentielle restera “qui gouvernera la Libye ?” plutôt que “qui contrôlera les flux qui font vivre le pouvoir ?”, le pays restera prisonnier de sa contradiction.