« La Beaucaire n’est pas un coupe-gorge » : immersion avec les policiers dans les quartiers sensibles à l’ouest de Toulon
Longtemps place forte de la violence et du trafic de drogue, la cité de La Beaucaire, à Toulon, a retrouvé un calme relatif. C’est ce qu’estiment les policiers mobilisés dans le quartier, qui y mènent régulièrement des opérations de sécurisation. Reportage.
L’odeur âcre de l’urine prend à la gorge. Le couloir qui mène aux caves, plongé dans l’obscurité, n’est guère engageant. À la lueur des lampes tactiques, on devine des pièces jonchées de détritus. Ici, on découvre des feuilles à rouler. Un policier ramasse quelques pochons transparents. « C’est là-dedans que les dealers mettent la résine de cannabis pour leurs clients », montre le brigadier-chef Joyce. « Il y a certainement quelques cachettes dans le coin. »
Cet après-midi-là, les policiers du commissariat de secteur, engagés dans « une opération de sécurisation » à La Beaucaire, n’en découvriront aucune. « On fait ça une fois par mois », détaille le major Rémy. L’idée ? Faire du « pilonnage », montrer que le Groupe de sécurité de proximité (GSP) agit pour « restaurer la sécurité au quotidien ». Que les forces de l’ordre « protègent les citoyens ». Stups, armes ou véhicules volés sont dans leur collimateur.
Avec ses quatre tours HLM de sinistre réputation et un taux de pauvreté dépassant les 56 % de la population, La Beaucaire n’est pas exactement une invitation à investir son Plan épargne logement. Depuis des années, le trafic de drogue y occupe une place centrale, nourrissant la violence et l’insécurité. En novembre dernier encore, ce sont quelque 4 kg de résine de cannabis qui ont été découverts enterrés dans une cave.
Frank Muller / Nice Matin
« Ces derniers temps, c’est plus calme », tempère le gardien de la paix Loucas. « Quand un four ouvre (point de deal, Ndlr), il est vite démantelé. Il y a plus de moyens policiers mis en œuvre, comme dans les autres quartiers. Le gros du travail a été fait en amont, il y a déjà quelques années ». À ses côtés, le brigadier-chef Joyce abonde : « Aujourd’hui, on a davantage de "Uber shit", des livraisons quoi. Mais même quand c’est calme, il faut rester méfiant ».
« Les tirs d’armes à feu sont devenus rares »
Un groupe de jeunes adultes en survêtements est ciblé. Les mines blasées, ils transmettent leurs papiers d’identité. Les policiers échangent avec eux quelques banalités et les sermonnent sur les détritus qu’ils laissent derrière eux. Pas une insulte ne fuse, même si l’un d’entre eux n’est pas tout à fait inconnu des services. « Lui, il a déjà été interpellé une dizaine de fois pour des histoires de stups », soupire Loucas.
« La Beaucaire n’est pas un coupe-gorge », insiste le major Rémy. « Un gros travail a été fait par le GSP, la Bac, la BST (brigade spécialisée de terrain) ces dernières années. Mais aussi par les associations, les éducateurs et les pouvoirs publics. Les tirs d’armes à feu sont devenus rares. Il n’y a presque plus de rodéos. Le commissariat ne se fait plus allumer par des tirs de mortier au Nouvel an ! Cette année, on a "juste" eu les poubelles brûlées », sourit le major.
Des sans-papiers pour jouer les « charbonneurs »
Au pied des tours, deux autres individus sont contrôlés. L’un et l’autre ne parlent pas français. Yakobe, 20 ans, vient d’Algérie et n’a pas de papier. Son camarade aussi est en situation irrégulière. Les deux sont dépités. « Pour éviter qu’ils ne prennent la fuite », le major Rémy demande à ses hommes de leur passer les menottes. « Ça va manquer de charbonneur (vendeur de drogue au détail, Ndlr) ce soir », souffle un policier.
Frank Muller / Nice Matin
« Ce sont des étrangers qui viennent pour "jober" et se faire quelques sous », décrypte le major. « Ils se mettent là, en bas des immeubles et attendent qu’on leur propose un travail ». Les deux hommes vont être présentés à la Police aux frontières dans la foulée. Ils seront sans doute placés en rétention avant de se voir délivrer une OQTF (Obligation de quitter le territoire français), qu’ils auront un mois pour mettre à exécution.
En milieu d’après-midi, les policiers s’apprêtent à partir pour la Florane et ses halls d’immeubles pas toujours très accueillants, à quelques centaines de mètres de là. Dans cet autre quartier pauvre excentré de l’ouest toulonnais, 31 % des 16-25 ans sont non scolarisés et sans emploi. Un terreau dont les trafiquants en tous genres cherchent à tirer profit.