« L’Odyssée » de Christopher Nolan : « La Grèce que les détracteurs du film défendent n’a jamais existé »
Les accusations de wokisme et d’infidélité historique contre le film du réalisateur anglo-américain révèlent selon Étienne Roche au mieux de l’intolérance, au pire du racisme. Au mépris de la loi centrale de l’Antiquité : l’obligation sacrée de nourrir et loger l’étranger avant même de connaître son nom.
Accusée de « wokisme » pour avoir confié les rôles d’Hélène de Troie à Lupita Nyong’o et de Sinon à Elliot Page, L’Odyssée de Christopher Nolan est sommée de rendre des comptes au nom d’une authenticité que ses procureurs n’ont jamais définie. Prenons-les au mot : sur le terrain qu’ils ont eux-mêmes choisi – l’exactitude historique, la fidélité au poème —, les faits leur donnent tort.
Tort sur le mot, d’abord. On l’a détourné sans que personne ne porte plainte : « stay woke » circule dans l’argot afro-américain dès les années 1930, chez des bluesmen qui exhortaient leurs frères à rester vigilants face au racisme du Sud ; Martin Luther King en porte l’esprit à Oberlin College en 1965. Depuis 2016, ce mot des opprimés est devenu l’insulte fourre-tout de ceux qu’il dérangeait : jamais définie, tout entière vouée à disqualifier d’office.
Trois chefs d’accusation
La méthode est ancienne. En 1981, le stratège républicain Lee Atwater expliquait comment gagner les voix des racistes sans paraître raciste : remplacer les mots infréquentables par des abstractions présentables. « Woke » en est le dernier avatar : désigner sans nommer. Le procès fait au film applique la même recette.
Trois chefs d’accusation : la carnation du casting, le genre des interprètes, des costumes jugés anachroniques. Trois chefs, une seule mesure – une « authenticité » que nul ne définit. Et pour cause : il faudrait avouer qu’elle exige une couleur de peau, une norme sexuelle et une garde-robe conformes, non aux sources, mais aux règles du péplum hollywoodien.
Tort sur la cible, ensuite. Nolan est l’antithèse du suiviste : refus du numérique, entêtement à tourner en pellicule Imax, vingt-cinq ans de cinéma qui convergeaient vers ce poème du retour. Et s’il voulait cocher des cases, il s’y serait mal pris : le rôle de Tirésias, seul personnage du mythe à avoir vécu dans les deux sexes, échoit à James Remar, acteur blanc, hétérosexuel et cisgenre – le rôle rêvé, pourtant, pour Elliot Page, l’acteur transgenre engagé pour incarner Sinon.
En 2004, la blonde Diane Kruger jouait Hélène sans polémique aucune. Blanchir un personnage ne dérange pas ; l’inverse déclenche la meute : l’indignation sur la « fidélité » ne s’active que dans un sens, celui du racisme.
Le réel a tranché
Tort sur l’objet, enfin, car la Grèce que les détracteurs du film défendent n’a jamais existé – Hélène non plus : fille de Zeus, née d’un œuf pondu par Léda séduite par un cygne, elle n’a pas de teint « historiquement exact » à trahir. Le seul portrait physique détaillé du poème est celui d’Eurybatès, le héraut d’Ulysse : « la peau noire et les cheveux crépus », précise le chant XIX.
Le grec ancien n’a aucun mot pour dire « race » – on était grec ou barbare par la langue et les mœurs, jamais par la carnation. Temples et statues étaient peints de couleurs vives, et c’est le XVIIIe siècle qui a érigé le marbre nu en idéal. Les procureurs du film ne défendent pas la Grèce antique : ils défendent son moulage néoclassique. Quant à l’« original » trahi, il n’existe pas : le poème, composé au VIIIe siècle avant Jésus-Christ sur un monde disparu quatre siècles plus tôt, est lui-même un patchwork d’anachronismes.
L’ironie la plus mordante est ailleurs. Le film érige en principe moral ce que Nolan nomme « la loi de Zeus » (la xenia grecque), l’obligation sacrée de nourrir et loger l’étranger avant même de lui demander son nom. Ceux qui l’attaquent au nom de la pureté sont souvent les mêmes qui réclament la fermeture des frontières : ils piétinent la loi la plus centrale de l’Antiquité qu’ils prétendent vénérer. Le réel, lui, a tranché : Musk accusait Nolan en mars, le film n’est sorti qu’en juillet, et il a rentabilisé ses 250 millions de dollars dès le premier week-end.
Un vernis d’érudition
L’« infidélité historique » n’était donc pas un argument : c’était un cache-nez. Elle offre un vernis d’érudition à ce qui ne supporterait pas d’être formulé sans elle : le refus qu’un grand rôle échoie à une actrice noire, le malaise devant un acteur transgenre. Et ce vernis a un coût : l’ignorance, qui a toujours donné de la contenance à l’intolérance.
À ceux qui ont repris le mot woke sans l’examiner, il suffit littéralement de rouvrir les yeux : c’est tout ce que voulait dire le mot qu’on leur a appris à mépriser. Assumons donc d’être woke, éveillés, et fiers de l’être. Et allons voir L’Odyssée sans nuancier de couleur ni détecteur de genre entre l’écran et nous.
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