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“L’impression de manger pour mourir” : la peur de s’empoisonner face aux scandales alimentaires (1/3)

Du poison dans l'assiette (1/3). Pesticides, Pfas, cadmium… alors que les alertes sanitaires sur l'alimentation se sont multipliées ces dernières années, manger sans s'empoisonner est devenu une priorité et une préoccupation pour certains Français. Prêts à bousculer toutes leurs habitudes, ils racontent comment la mission se transforme en un vaste casse-tête anxiogène. Témoignages.

Il y a quelques mois, Laura* scrollait tranquillement sur ses réseaux sociaux lorsqu'un mot jusque-là inconnu a commencé à apparaître : "cadmium". "Je n'avais jamais entendu parler de ça", se souvient cette Parisienne de 41 ans, directrice en communication. "Quand j'ai compris de quoi il s'agissait, d'un métal lourd nocif pour notre santé et présent dans plein d'aliments qu'on consomme au quotidien, j'ai ressenti une vague d'angoisse immédiate."

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Du "jour au lendemain", témoigne-t-elle, tous les paquets de pâtes, de biscuits ou de riz qui étaient dans les placards de sa cuisine, et auxquels elle prêtait à peine attention jusque-là, sont perçus comme "des sources de danger potentiel", pour elle, son mari et leurs trois enfants.

"J'avais entendu parler des pesticides, des perturbateurs endocriniens etc, mais je n'y prêtais pas vraiment attention… Le cadmium a été un vrai déclic", explique-t-elle. "J'ai commencé à m'intéresser sérieusement aux contaminations alimentaires et je me suis rendue compte de l'ampleur du risque et de l'importance de bien choisir ses aliments pour notre santé."

Il faut dire que ces dernières années, les scandales alimentaires se sont enchaînés : mercure dans le thon, cadmium dans les pâtes, les pommes de terre et le chocolat, hexane dans certaines huiles, polluants éternels (Pfas) dans les produits de la mer, pesticides dans les fruits et légumes… Autant de données auxquelles Laura tente désormais de faire attention.

Christine, mère célibataire, avait de son côté commencé à prêter davantage attention au contenu de son assiette à la naissance de sa première fille, il y a six ans. "Je voulais être sûre de lui donner le meilleur, à la fois pendant que j'allaitais mais aussi après", raconte cette assistante maternelle en Savoie. "J'essayais d'éviter les produits ultra-transformés et je privilégiais le bio pour certains produits, pour éviter les pesticides", détaille-t-elle.

Alors, pour elle aussi, les révélations sur le cadmium ont fait l'effet d'une bombe. "Tout ce temps, je n'ai jamais fait attention aux pâtes, au riz ou au pain. Je ne savais pas !", déplore-t-elle, en colère.

Cadmium, Pfas... Ces substances empoisonnent notre alimentation. Des angoisses que cela génère aux bonnes pratiques à adopter jusqu'aux défis pour les communes, France 24 consacre une série d'articles pour décrypter les enjeux de ces scandales alimentaires.

Le casse-tête du supermarché

Aujourd'hui, les deux femmes se sont ainsi donné la même mission : redoubler de vigilance pour se nourrir, elles et leur famille, sans (trop) s'empoisonner. Quitte à bousculer toutes leurs habitudes, et même si, au quotidien, cela relève d'un casse-tête à plusieurs niveaux.

Première mission : bannir les aliments les plus à risques en ayant en tête les dernières affaires en date, quitte à voir la liste des courses se raccourcir à mesure que celle des scandales alimentaires s'allonge. Chez Christine, exit le saumon à cause de sa contamination au mercure, le chocolat issu d'Afrique ou encore les pâtes d'origine française à cause du cadmium… À la place, on privilégie les lentilles et autres légumineuses, les fruits et légumes achetés chez le maraîcher voisin, et la viande, si possible, locale.

Deuxième mission : toujours privilégier la meilleure option pour la santé. En faisant leurs courses, les deux femmes s'adonnent au même rituel hyper rodé. Smartphone à la main, elles arpentent les rayons et scannent compulsivement toutes les étiquettes avec l'application Yuka - qui détaille la composition des aliments. Les produits de différentes marques sont scrupuleusement comparés, le "moins pire" quasi toujours privilégié, et tout ce qui est classé rouge ou orange, et donc "nocif", est immédiatement remis à sa place.

"Et quand c'est possible, je fais maison", précise Laura. "Parce que c'est la meilleure façon d'être sûrs de ce qu'on mange".

des paquets de pâtes disposés sur les rayons d'un supermarché à Septèmes-les-Vallons, près de Marseille, dans le sud de la France, le 3 novembre 2022.
Des paquets de pâtes disposés sur les rayons d'un supermarché à Septèmes-les-Vallons, près de Marseille, dans le sud de la France, le 3 novembre 2022. © Christophe Simon, AFP

Troisième mission : pondérer tout ça avec un autre critère important, le prix. Si Laura concède être plutôt à l'aise financièrement, "avec cinq bouches à nourrir, chaque centime compte", confie-t-elle, estimant que son budget pour l'alimentation a augmenté de 350 euros environ par mois depuis qu'elle a décidé de changer ses habitudes.

"À la fin, je me retrouve à acheter certains aliments en magasin bio, d'autres au supermarché, certains fruits ou légumes chez le primeur… Je fais tout en fonction du meilleur rapport qualité-prix. Ça prend un temps fou", poursuit-elle, reconnaissant que, malgré ses efforts, cette hausse du budget a un impact sur le quotidien. "On a sacrifié les vacances. Nous partirons moins longtemps cet été. Et nous avons annulé notre week-end annuel pendant les ponts de mai."

Et pour des ménages aux revenus moins élevés et aux budgets plus serrés, mieux se nourrir conduit parfois à des sacrifices. "Je vis seule avec mes deux filles. Et bien manger, ça coûte cher. Alors, malheureusement, parfois, je dois accepter de prendre un 'moins bon aliment', parce que je ne peux pas acheter le meilleur", déplore Christine. "Mais j'essaie au maximum de privilégier la qualité sur la quantité, quitte à me priver moi de manger suffisamment."

"L'agro-industrie nous éloigne de ce que nous mangeons"

À l'image de Laura et Christine, manger sans s'empoisonner est devenu une mission prioritaire pour de nombreux consommateurs. Selon l’étude "La France à table" publiée en juin 2025 par la Fondation Jean-Jaurès, 40 % des Français estiment que la qualité des produits alimentaires s’est dégradée en cinq ans, quand 22 % d’entre eux jugent qu’elle s’est même fortement dégradée.

Le résultat d'une méfiance grandissante envers l'alimentation, mais qui est loin d'être nouvelle, estime Sophie Thiron, sociologue de l'alimentation et maîtresse de conférences à l'Université Jean-Jaurès de Toulouse. "Elle se base sur tout un héritage lié aux scandales qui ont marqué l'Histoire. Déjà, en 1905, la presse dénonçait la vente de lait frelaté à la place de lait pur. Dans l'histoire plus récente, il y a eu la vache folle en 1996 ou encore la fraude à la viande de cheval en 2013…", liste-t-elle.

"Les révélations sur le cadmium, comme les pesticides auparavant, viennent juste s'ajouter à un terrain déjà fertile d'inquiétude autour du contenu de nos assiettes", résume la spécialiste. "Et, dans ce cas, cela a été encore amplifié par l'important retentissement médiatique et les alertes de la part de la communauté scientifique."

Mais à l'origine, estime-t-elle, toute cette méfiance tient dans le même problème : "L'agro-industrie nous éloigne de ce que nous mangeons. Nous avons de moins en moins d'informations sur les origines ou les compositions des aliments. Cela donne l'impression de perdre le contrôle.."

Aujourd'hui, reconnaît-elle, plusieurs facteurs viennent accentuer le phénomène. "Au-delà de l'aspect santé, de plus en plus de personnes réfléchissent aussi à leur alimentation en termes d'impact sur l'environnement ou sur le bien-être animal", poursuit-elle.

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À cela s'ajoute, selon elle, une difficulté de plus en plus grande "à s'y retrouver". "Les gens sont abreuvés de discours, notamment véhiculés par des influenceurs, sur ce qu'il faut manger ou ne pas manger, avec des informations parfois totalement contradictoires. Il devient très difficile de faire le tri et tout le monde est perdu."

Anxiété et charge mentale

Ce produit est-il bon pour la santé ? Pour l'environnement ? Pour le bien-être animal ? Coûte-t-il trop cher ? Est-il meilleur qu'un autre ? Autant de questions devenues quotidiennes pour Laura et Christine, et qui, confient-elles, les plongent dans un état d'anxiété constant.

"Mais toute cette angoisse est surtout liée à mes filles", explique Christine. "Parfois ça m'empêche de dormir la nuit. J'ai l'impression d'y penser constamment. J'ai peur de les empoisonner sans le savoir", témoigne-t-elle. "Surtout qu'on sait qu'on a beau faire tous les efforts possibles, c'est impossible de se protéger totalement. Les sources de contamination sont trop nombreuses. Une expression dit 'vivre pour manger', moi j'ai l'impression que, quoi qu'on fasse, on 'mange pour mourir'".

"Et au-delà de la logistique, réfléchir constamment à la meilleure option quand on veut manger quelque chose ajoute tellement de charge mentale. C'est épuisant", confie quant à elle Laura.

Si toutes les franges de la population sont aujourd'hui sujettes à l'anxiété alimentaire, les femmes, et a fortiori les jeunes mères, comme Christine et Laura, paraissent être les premières victimes du phénomène, explique Sophie Thiron. "C'est malheureusement sociétal et lié au fait que c'est encore en grande partie à elles que revient la responsabilité de la bonne santé de leur enfant - et de leur mari", analyse-t-elle. Parfaite illustration de ce phénomène, seules des femmes, mères de famille, ont répondu à l'appel à témoignages lancé par notre rédaction.

"D'ailleurs, contrairement à ce que l'on croit souvent, cette angoisse concerne aussi bien les classes moyennes que les classes populaires", précise Sophie Thiron. "L'anxiété ne s'exprime simplement pas de la même façon. Les premières y répondent en tentant par tous les moyens d'ajuster leur comportement. Les secondes ont plutôt tendance à mettre le problème à distance, conscients qu'ils ont moins de leviers d'actions."

Combat citoyen

Mois après mois, l'angoisse et la frustration ressentie devant leur assiette a cependant fait naître une même envie : se mobiliser activement, et politiquement. "Ce que nous pouvons faire individuellement atteint vite ses limites. Il faut que nous nous mobilisions pour que les politiques s'emparent enfin du sujet et que cela devienne une priorité", insiste Christine.

De son côté, Laura, qui ne cache pas qu'il y a encore "pas si longtemps" elle n'était pas "écolo pour deux sous", assume avoir fait un "volte-face complet". "J'ai compris que c'était le nerf de la guerre et aujourd'hui je tracte régulièrement avec des collectifs écologistes pour alerter sur les risques liés aux pesticides et au cadmium notamment", explique-t-elle, déterminée.

Leur souhait aura été partiellement exaucé mercredi 3 juin. Après des mois de mobilisation citoyenne, une proposition de loi portée par les députés Benoît Biteau (Les Écologistes) et Clémentine Autain (L’Après) visant à limiter l’exposition de la population française au cadmium a été adoptée à une vaste majorité à l'Assemblée nationale. Mais cela s'est fait contre l'avis du gouvernement. Et le texte doit encore passer au Sénat.

Aujourd'hui, les deux femmes ont donc clairement l'élection présidentielle en ligne de mire. Et pour elles, c'est clair, le seul candidat ou la seule candidate valable sera celui qui saura s'emparer le mieux du sujet. Et si ça ne bouge toujours pas ? Laura n'exclut pas de s'expatrier, "Dans les pays du Nord ? Ailleurs ? En tout cas quelque part où la volonté politique est plus claire et volontariste pour lutter contre ces poisons. Il en va de la santé de mes enfants."

* Ces prénoms ont été modifiés