L’école française et l’histoire de l’immigration : un « grand refoulement »
Près de vingt ans après un premier état des lieux, l’histoire de l’immigration reste aux marges du récit national scolaire. Plus qu’un oubli, un choix ?, s’interroge ici le professeur Pascal Mériaux.
Il y a près de vingt ans, sous la direction de Benoît Falaize, nous remettions un rapport sur l’enseignement de l’histoire de l’immigration à l’école. Cette enquête s’inscrivait alors dans le cadre de la préfiguration de la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration, devenue depuis Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Le constat était sévère : l’immigration constituait ce que nous avions alors appelé, en reprenant la formule de l’historien Gérard Noiriel, un « non-lieu de mémoire » scolaire.
Le mot même d’« immigration » n’apparaissait qu’une seule fois dans l’ensemble des textes officiels de l’époque, glissé dans un coin du programme d’éducation civique de sixième. Belges, Italiens, Polonais, Maghrébins, Portugais, ceux sans qui l’industrialisation, la reconstruction et les Trente Glorieuses n’auraient pas eu lieu étaient absents du grand récit national que l’école transmettait.
Près de vingt ans plus tard, à la veille d’une échéance présidentielle où l’immigration est revenue au cœur du débat public, nous avons repris ce travail pour analyser la place de l’histoire de l’immigration dans les programmes d’histoire géographie et interroger leurs évolutions depuis 2007. Une conclusion inconfortable s’impose : le diagnostic de 2007 reste, pour l’essentiel, valide.
Nouveaux programmes
Les nouveaux programmes de cycle 2 et 3 et les projets de programmes de cycle 4 d’histoire géographie publiés en mai 2026 et juin 2025, sont un révélateur particulièrement saisissant. Ces textes introduisent une nouvelle rubrique intitulée « Héritages », destinée à souligner les continuités qui fondent l’identité nationale. On y trouve, selon les périodes, les chiffres romains, le droit écrit, les cathédrales gothiques, la Déclaration des Droits de l’Homme, « la Marseillaise », les lycées napoléoniens, la Sécurité sociale.
L’immigration n’y figure jamais. Jamais comme un héritage. Jamais comme l’une des trames dont est tissée la France contemporaine. L’étranger a pourtant construit les cathédrales, creusé les mines, alimenté les usines, renouvelé la démographie d’un pays qui sans lui se serait vidé. L’histoire de l’immigration reste perçue, dans les textes officiels, comme un phénomène extérieur à la nation plutôt que comme l’un de ses artisans. Ce silence n’est pas un oubli de rédaction. Il dit quelque chose de fondamental sur la manière dont l’institution scolaire semble concevoir le « Nous » collectif qu’elle est chargée de transmettre.
Par exemple, le programme de quatrième demande aux élèves de « raconter le parcours d’un migrant ou d’une migrante d’Europe vers l’Amérique au XIXe siècle ». Ce choix est révélateur : c’est l’histoire de l’émigration des Européens vers le Nouveau Monde qui est étudiée et non celle de l’immigration vers la France qui, à la même époque, fait pourtant de notre pays le premier pays d’immigration d’Europe. Les Belges et les Luxembourgeois de la Lorraine minière, les Italiens de Marseille et d’Aigues-Mortes ou encore les Polonais du Nord-Pas-de-Calais sont invisibles.
L’alerte de Benjamin Stora
Pourtant, à partir de 2008, à la suite de la publication du rapport, l’histoire de l’immigration au XXe siècle est traitée en introduction du programme de troisième. En 2010, au lycée, les programmes franchissent un cap symbolique important. Pour la première fois, l’histoire de l’immigration en France fait l’objet d’une entrée à part entière dans un programme d’histoire du lycée général. En classe de première, une question spécifique est consacrée à « l’immigration et la société française au XXe siècle ».
Mais cette reconnaissance ne résiste pas aux réformes suivantes. Dès 2013, des allègements commencent à rogner ce qui a été acquis en classe de troisième. La réforme du collège de 2016, puis celle du lycée de 2019, ont consacré une dilution progressive de l’objet historique « immigration » au profit de l’étude des flux migratoires dans la mondialisation dans le programme de géographie, par l’intermédiaire de cartes, de statistiques et l’analyse des mobilités internationales. La question de l’immigration trouve ainsi sa place en géographie, ce que confirment les programmes à venir. Cette approche contemporaine très médiatisée des mouvements migratoires prend le pas sur l’histoire de l’immigration.
En 2015, Benjamin Stora s’inquiétait déjà, dans les colonnes du « Monde », de « l’histoire de l’immigration, grande oubliée des nouveaux programmes du collège ». L’alerte n’a pas été entendue.
Le programme de lycée de 2019 illustre ce recul et une histoire de l’immigration instrumentalisée. L’immigration y est convoquée non comme un objet historique autonome, mais pour expliquer autre chose et « mettre en perspective les évolutions de la société française, en amenant à réfléchir sur celles de l’économie et du marché du travail, sur la façon dont ces changements bouleversent la société et créent des tensions, mais également sur la gestion de ces bouleversements par le pouvoir républicain ». La syntaxe du programme suit alors un schéma simple : immigration → tension → réponse républicaine. L’immigré n’est pas un acteur de l’histoire de France ; il devient un des marqueurs des crises économiques et sociales de la France au XIXe siècle.
Dans ce sens, le document d’accompagnement du programme de première invite les professeurs à « s’appuyer sur l’étude d’un événement cristallisant ces éléments » et « permet cette mise en perspective des évolutions de l’économie et de la société. Ainsi, le massacre des Italiens d’Aigues-Mortes, le 17 août 1893, que Noiriel présente comme “le plus grand pogrom de toute l’histoire contemporaine de la France” peut servir d’objet d’étude de ces changements » [PDF]. Il ne s’agit donc pas d’étudier l’histoire de l’immigration italienne en tant qu’élément constitutif de notre histoire nationale, ce que démontre dans « le Creuset français » en 1988 Gérard Noiriel, cité par le document et dont la thèse centrale est ici « détournée ». Il est bien davantage question d’analyser les transformations économiques et sociales de l’industrialisation à travers un événement violent de rejet de travailleurs immigrés dans une situation de crise économique.
Riche champ historiographique
Cette lente érosion et instrumentalisation de l’histoire de l’immigration dans les programmes est particulièrement frappante, car elle intervient alors même que le champ historiographique de l’immigration n’a jamais été aussi riche. Les travaux de Gérard Noiriel, d’Abdelmalek Sayad, de Marie-Claude Blanc-Chaléard, de Nancy Green, de Patrick Weil ont transformé notre compréhension de ce que la France est réellement. Le récent ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, « Histoire mondiale de la France » (Le Seuil, 2025), a montré qu’il était possible de raconter l’histoire nationale en intégrant pleinement sa dimension migratoire, sans en faire un supplément ni une concession. Le Musée national de l’Histoire de l’Immigration, installé au Palais de la Porte-Dorée, à Paris, constitue depuis presque vingt ans un pôle de recherche, d’archives et de médiation d’une qualité remarquable. Mais rien de tout cela n’a vraiment infusé dans les programmes scolaires. C’est comme si l’« illégitimité » des personnes et de leur histoire démontrée par le sociologue Abdelmalek Sayad dans les années 1980 continuait de se répercuter dans la résistance de l’institution scolaire à intégrer pleinement cette histoire dans ses programmes.
Nous ne prêtons à personne une intention délibérée et concertée de maintenir l’immigration hors du récit national. Les programmes se construisent dans des logiques disciplinaires complexes, sous des contraintes horaires réelles, avec le souci de faire au mieux de la part de ceux qui y participent. Mais l’absence d’intention n’annule pas l’effet. Et l’effet est bien là : l’immigration demeure un objet extérieur à la nation plutôt que l’un de ses héritages consubstantiels.
Les discours les plus simplistes sur l’immigration prospèrent sur l’ignorance historique. L’école, qui devrait être le lieu par excellence de la pensée critique, se prive elle-même de son outil principal. En traitant l’immigration non comme objet historique, mais comme un flux à mesurer, problème d’intégration à résoudre ou mémoire traumatique à gérer, elle laisse le champ libre aux récits les plus réducteurs. Elle prive tous ses élèves, ceux dont les familles sont issues de l’immigration, comme les autres, des instruments intellectuels pour penser leur pays dans sa véritable complexité.
Une urgence éthique
Une formule revient trop souvent dans les discours sur ce sujet : « faire une place » à l’histoire de l’immigration, et révèle par elle-même le problème. On ne « fait pas une place » à ce et ceux qui sont déjà là. On ne « fait pas une place » à l’un des fils conducteurs essentiels de l’histoire nationale, à celles et ceux qui ont fait ce qu’est la France aujourd’hui.
La vraie question pédagogique reste celle que nous posions déjà en 2007 : enseigne-t-on l’immigration comme une altérité avec laquelle la République doit composer, ou comme l’un des matériaux dont la France est faite ?
Abdelmalek Sayad écrivait que « renouer les fils de l’histoire, restaurer la continuité de cette histoire, ce n’est pas simplement une nécessité d’ordre intellectuel ; c’est aujourd’hui une exigence d’ordre éthique ». En 2026, cette exigence a gagné en urgence. La France, rappelons-le encore, est le premier pays d’immigration d’Europe au XIXe siècle. Elle est, depuis lors, une société constitutivement traversée par les apports de populations venues d’ailleurs. Ce n’est pas un problème à gérer. C’est un fait historique fondamental. Et l’école a la responsabilité de le dire.
BIO EXPRESS
Professeur agrégé d’histoire géographie, Pascal Mériaux a été coauteur en 2007 du rapport d’enquête « Enseigner l’histoire de l’immigration à l’école ».
Les intertitres sont de la rédaction.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Pascal Mériaux