L’Alentejo, le Portugal des grands espaces
Ce n’est ni Lisbonne, ni l’Algarve. Entre le Tage et la côte sud, l’Alentejo occupe près d’un tiers du Portugal, mais demeure largement hors des radars. Des rizières de Comporta aux remparts de Marvão, traversée d’un pays de lumière et de silence. Ici, même le tourisme a appris à parler doucement.
L’Alentejo, le Portugal des grands espaces
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Ce n’est ni Lisbonne, ni l’Algarve. Entre le Tage et la côte sud, l’Alentejo occupe près d’un tiers du Portugal, mais demeure largement hors des radars. Des rizières de Comporta aux remparts de Marvão, traversée d’un pays de lumière et de silence. Ici, même le tourisme a appris à parler doucement.
Au Portugal, le voyageur est volontiers un animal migrateur. Il se pose à Lisbonne, remonte vers Porto ou descend se mettre au soleil en Algarve. Entre les trois, une vaste tache couleur blé occupe pourtant la carte : l’Alentejo. La région représente près du tiers du pays continental et ne rassemble qu’environ 470 000 habitants. Autrement dit, beaucoup de place et assez peu de monde pour la gâcher.
À l’ouest, l’Atlantique. À l’est, l’Espagne. Entre les deux s’étirent des plaines, des oliveraies, des vignes, des villages blanchis à la chaux et le montado, cette forêt claire de chênes-lièges où les arbres semblent espacés par un décorateur méticuleux. L’été, la lumière dore tout. Les routes filent droit et le silence a une qualité presque matérielle. Ce n’est pas un Portugal miniature, mais un autre pays, plus lent, plus terrien, qui commence à moins de deux heures de Lisbonne.
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Comporta est devenue le secret le moins bien gardé du Portugal
On quitte la capitale par le sud et le paysage commence son travail de décantation. Les immeubles se raréfient, les pins prennent le relais, puis apparaissent les rizières de Comporta. Le village fut longtemps un nom que les initiés échangeaient à voix basse. Depuis, ils ont parlé. Comporta est devenue le secret le moins bien gardé du Portugal, avec ses maisons couleur de sable et ses tables où l’on déjeune pieds nus — parfois au prix d’un soulier verni de chez… Louboutin.
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Comme au Sublime Comporta Beach Club, face à l’océan, poissons dans l’assiette et sable blond à perte de vue. Plus loin, le port sur pilotis de Carrasqueira rappelle le pays d’avant les magazines de décoration : un fragile entrelacs de planches construit par les pêcheurs pour rejoindre leurs bateaux à marée basse.
La route poursuit vers Melides, entre lagune, pins et plages atlantiques. Le village conserve ses maisons basses, son rythme modeste et cette façon de ne pas paraître impressionné par les célébrités. Christian Louboutin y a ouvert Vermelho, « rouge » en portugais : treize chambres différentes, des fresques, des azulejos, des antiquités et une réjouissante profusion de couleurs. Après le beige qui a colonisé tant d’hôtels de charme, l’endroit fait l’effet d’une fanfare dans une salle de méditation. Au restaurant Xtian, la cuisine travaille les produits de saison.
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Plus au sud, le Cabo Sardão offre un autre décor : falaises sombres, Atlantique en contrebas, phare tourné vers le large. Les cigognes blanches y nichent sur les éperons rocheux au-dessus des vagues, une habitude considérée comme unique au monde. On les connaissait sur les clochers ; ici, elles ont choisi la vue mer.
Le lendemain, on abandonne la côte. La température monte et l’Alentejo devient une mer immobile de vignes et d’oliviers. À Vila de Frades, près de Vidigueira, le vin se fabrique encore comme au temps des Romains. Chez Honrado, les raisins fermentent dans de grandes talhas, des amphores d’argile ventrues alignées dans la fraîcheur de la cave, puis le liquide est soutiré par gravité. Deux mille ans de technique et toujours pas d’application à télécharger.
Au sommet de sa colline, Monsaraz apparaît derrière ses murailles, bloc blanc posé au-dessus de la plaine
Le vinho de talha n’est pas une reconstitution pour touristes. La tradition a survécu dans les maisons et les tavernes avant de retrouver les faveurs des œnologues. Le résultat, blanc, rouge ou orange, a le goût franc des vins peu maquillés. Au País das Uvas, il accompagne pain, huile d’olive, porc, agneau, migas ou açorda. Dans l’Alentejo, le pain rassis a bénéficié d’une remarquable seconde carrière : il épaissit les soupes, recueille les jus et rappelle que cette gastronomie est née de l’art de ne rien perdre.
La route remonte ensuite vers le lac d’Alqueva. Au sommet de sa colline, Monsaraz apparaît derrière ses murailles, bloc blanc posé au-dessus de la plaine. On entre à pied dans un lacis de ruelles pavées, entre maisons chaulées, portes basses et échappées soudaines sur l’eau. Le village a longtemps surveillé la frontière ; il surveille aujourd’hui surtout les visiteurs qui cherchent l’angle parfait pour photographier le coucher du soleil.
En contrebas, São Lourenço do Barrocal occupe un incroyable domaine agricole resté dans la même famille depuis plus de deux siècles. L’ancien monte alentejano — un village rural autosuffisant — est devenu un hôtel sans perdre son dessin : bâtiments blancs, granges, oliviers et vignobles. Le luxe ne consiste pas à ajouter, mais à retirer le bruit et les prestations inutiles. Et à 22 heures, l’Alentejo rallume le ciel. Autour d’Alqueva s’étend la première destination touristique au monde certifiée Starlight, un territoire de plus de 10 000 kilomètres carrés où la pollution lumineuse demeure exceptionnellement faible. La Voie lactée se voit à l’œil nu. Pour les citadins habitués à distinguer trois étoiles et un avion, le choc est certain. Dans beaucoup d’hôtels, cinq étoiles constituent une promesse. Ici, il y en a quelques milliards et personne ne réclame de supplément.
L’Alentejo, le Portugal des grands espaces
© Copyright © Filipe Lucas Frazão
Ici, le réveil sonne à 5 h 30 si on le veut car à 6 h 15, la montgolfière quitte le sol. Pas de moteur, seulement les grondements du brûleur, puis le calme. Les parcelles deviennent une mosaïque, les routes des traits de crayon, les chênes-lièges des points sombres. Monsaraz flotte sur son promontoire et le lac d’Alqueva découpe la plaine d’échancrures bleues. Vu du ciel, l’Alentejo révèle son véritable monument : l’espace.
Le lendemain, une grande porte orange ouvre sur les 800 hectares de la Coudelaria de Alter. Fondée en 1748 par João V pour fournir la cour en chevaux de selle et de haute école, elle est considérée comme le plus ancien haras au monde fonctionnant sans interruption sur son site d’origine. On y découvre la lignée Alter Real et le patient travail qui transforme un poulain en cheval de dressage.
Dernière étape : Marvão. La route grimpe dans la serra de São Mamede jusqu’à un village fortifié posé à plus de 800 mètres, près de l’Espagne. Murailles, ruelles, maisons blanches, donjon : Marvão semble avoir été construit pour tenir un siège et réussir des photographies. Du château, le regard traverse les collines, les châtaigneraies et une frontière invisible. Le soir, le Festival international de musique (en été) de Marvão investit églises, places et fortifications. Les instruments résonnent contre la pierre, dans cette cavité conçue autrefois pour conserver l’eau en cas de siège. L’acoustique transforme chaque note en présence physique.
Il faut redescendre vers Lisbonne. À mesure que la circulation se densifie, l’Alentejo paraît déjà improbable : des routes presque vides, des villages perchés, des horizons sans panneaux publicitaires... Cette region du Portugal ne cherche pas à rivaliser avec Lisbonne, Porto ou l’Algarve. Elle a trouvé mieux : elle leur laisse la foule.