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Rencontre avec la romancière Joséphine Tassy : “Ce sont les livres qui m’ont appris à aimer”

InterviewRencontre avec la romancière Joséphine Tassy : “Ce sont les livres qui m’ont appris à aimer”Avec Vagabondes, son deuxième roman, Joséphine Tassy ausculte les amours contemporaines et dresse une épopée ...

Interview

Rencontre avec la romancière Joséphine Tassy : “Ce sont les livres qui m’ont appris à aimer”

Avec Vagabondes, son deuxième roman, Joséphine Tassy ausculte les amours contemporaines et dresse une épopée sentimentale à l’image de son temps : libre et indocile.

17 octobre 2026

Josphine Tassy

© Dorian Prost

Trois ans après son entrée sur la scène littéraire avec un premier roman, L’Indésir (L’Iconoclaste, 2023), puis une nouvelle, Dragonne (Zone Critique, 2024), Joséphine Tassy revient cette année avec Vagabondes, un deuxième roman ambitieux, tant par son ampleur – près de 630 pages – que par son projet : explorer les multiples visages de l’amour contemporain. Pour en dessiner les contours, l’autrice puise dans ses propres souvenirs et expériences, rappelant que le réel est souvent le terreau des plus grandes fantaisies. Mais elle sait aussi s’en affranchir, laissant la fiction ouvrir la voie à tous les possibles. De cette oscillation entre l’intime et l’imaginaire naît une fresque poétique sur l’art d’aimer dans un monde à la fois brutal et mouvant. Une fresque qui prolonge les questionnements déjà à l’œuvre dans ses précédents textes et compose une véritable éducation sentimentale pour notre époque. Rencontre.

L’Indésir, Dragonne, Vagabondes… Vous avez un faible pour les titres courts et poétiques. Comment avez-vous choisi celui-ci ?
Joséphine Tassy. Un jour, en relisant le texte, je suis tombée sur le mot “vagabondes” et je me suis souvenue qu’à Zanzibar, où commence le roman, traiter un homme de “vagabond” est une insulte terrible. J’aimais l’idée de retourner ce stigmate, à la manière dont le mot “queer” a pu être réapproprié. Je pensais notamment à Judith Butler et au Pouvoir des mots, à cette idée que les mots ne sont jamais complètement figés.

Quel a été le point de départ du livre ?
J’avais envie d’écrire sur ce grand sujet qu’est l’amour, sans vraiment savoir comment m’y prendre. Je suis tombée sur des essais : évidemment, bell hooks, Eva Illouz, mais aussi des textes plus anciens, comme L’Art d’aimer d’Erich Fromm. J’ai pourtant choisi d’écrire un roman parce qu’en amour, il est toujours question de récits. On passe notre vie à se raconter, à réécrire nos histoires d’amour – on les idéalise, on les condamne, on les fantasme. Je me suis finalement dit que j’allais commencer par ma propre vie. Pas dans l’idée de faire de l’autofiction, mais en couchant quelques anecdotes sur le papier. Et beaucoup d’entre elles ont finalement trouvé leur place dans le livre.

Laquelle, par exemple ?
Il y a plusieurs années, j’étais avec un homme dont j’étais amoureuse. Un soir, dans le genre de confidence qu’on se fait sur l’oreiller, il m’a dit : “Tu sais, je ne pensais pas pouvoir aimer une fille comme toi.” Je me suis sentie flattée. Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire, et il m’a répondu : “Je ne pensais pas aimer une Noire.” Cette phrase m’est restée. Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est qu’il avait fait les mêmes études que moi. Il avait donc, en théorie, accès à la connaissance et à une pensée critique sur les questions raciales.

Pourquoi avoir intégré cet événement au roman ?
À travers cette expérience, je pouvais parler de ce qui me fascine dans l’amour : la question de la perception, de notre capacité à voir l’autre tel qu’il est. Il y a là, à mes yeux, une tension impressionnante dans les relations : on imagine que l’amour est le lieu où, enfin, quelqu’un nous voit pour ce que l’on est. En réalité, c’est peut-être l’endroit où on est le plus interprété, le plus projeté, le plus imaginé. Je voulais aussi montrer que nos désirs nous échappent, ils viennent d’images héritées du patriarcat, du colonialisme et il est difficile de démêler l’intime du politique.

Glisser un peu de vous dans un livre, est-ce une façon de coller au réel ?
Dans les romans, c’est souvent le plus invraisemblable qui vient de la vraie vie. Les romanciers sont des artisans du vraisemblable : c’est quand nous voulons raconter l’incroyable que nous choisissons de glisser dans la fiction des éléments du réel. On voit parfois la fiction comme une forme de fabulation, alors qu’écrire un roman, c’est se mettre au service du réel. C’est tenter par l’imagination de montrer les correspondances mystérieuses qui sous-tendent nos vies.

Parlons de la forme. Il s’agit d’un roman vaste qui s’étend sur plus de vingt années. Comment avez-vous abordé cette temporalité ?
Je me suis dit qu’il fallait que je commence au début : au moment où l’amour entre sérieusement dans la vie, à l’adolescence. Je termine vingt ans plus tard car j’avais envie que mes personnages soient en mesure de se retourner sur leur vie et de faire cet exercice très sincère, mais qui, en réalité, n’est absolument pas parfait, d’analyser leurs propres histoires d’amour. Elles sont abîmées ou modelées par la mémoire. On le voit dans les lettres qui tissent le fil rouge du roman : Thessa ne se souvient pas parfaitement de ce qui s’est passé. Elle dévoile certaines choses qui avaient d’abord échappé au récit. On avance au rythme de sa mémoire.

Oui, et au rythme de sa mauvaise foi aussi.
De sa mauvaise foi, de sa honte, de son orgueil, quelquefois, quand elle n’ose pas raconter certaines choses. J’avais envie de la voir devenir adulte pour opérer toutes ces modifications. Parce que, pour moi, c’est vraiment comme ça que se construit l’identité d’une personne : à travers ses histoires d’amour.

Il y a d’ailleurs différentes versions de ces histoires : la première, mais aussi toutes les autres.
On accorde énormément d’importance aux premières fois dans la vie, et encore davantage en amour. Les premières fois sont très intenses parce qu’elles sont nouvelles, et on prend cette intensité pour de la beauté. À l’inverse, on valorise moins les amours auxquelles on est habitué, l’amour familial, par exemple, comme si elles allaient de soi. On ne voit pas qu’elles peuvent être tout aussi belles.

L’amour amical est l’un des grands thèmes du livre.
C’est sa colonne vertébrale, car l’amitié est aussi une forme d’amour. Pour moi, c’est même le plus bel amour. Mes relations amicales sont les plus longues, les plus égalitaires, les plus gratuites, parce que je choisis d’avoir ces personnes dans ma vie, sans y être obligée. Je trouve inquiétant de s’éloigner de ses amis en grandissant. La relation amicale mérite de rester au centre de nos vies. Parce qu’elle repose avant tout sur des actes, elle a beaucoup à nous apprendre sur l’art d’aimer en général, y compris dans une relation amoureuse. À travers l’amitié, le personnage de Thessa découvre une toute autre façon d’aimer que celle qu’elle vit avec David : un amour qui augmente la liberté plutôt qu’il ne la restreint. Quelqu’un qui ouvre les horizons, donne des idées nouvelles et nourrit la curiosité. Les représentations de l’amour ont plutôt tendance à valoriser l’idée d’un amour nucléaire, petit, qui s’extrait du monde plutôt que de s’y ouvrir.

N’avez-vous jamais trouvé de contre-exemple ?
En littérature, Sally Rooney a, me semble-t-il, commencé à ouvrir un autre espace de représentation. Car il s’agit aussi de cela : créer des images qui nous permettent de voir les choses autrement, de les penser autrement, et, donc, d’imaginer les relations autrement. Je crois profondément que mon rôle, en tant que romancière, est de peupler les imaginaires. Et j’en ressens une vraie responsabilité.

Malgré la contemporanéité avec laquelle Sally Rooney parle d’amour, ses sujets restent assez pessimistes… J’ai l’impression que vous allez au-delà de cela.
Lorsque Sally Rooney a rencontré le succès, il y a une dizaine d’années, j’ai découvert dans ses textes une nouvelle manière d’écrire la sexualité. Elle proposait aussi d’autres formes de masculinité. C’était à la fois très beau et très utile. Je pense que cela a enclenché des choses nécessaires. Mais c’est vrai que, sur l’amour, on a peut-être besoin de davantage. Grâce à certaines penseuses, dans l’essai comme dans le roman, nous disposons désormais de plus en plus de textes critiques qui nous aident à comprendre ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas dans nos relations amoureuses. Je pense, par exemple, à Réinventer l’amour de Mona Chollet. Je trouve cependant que, ces dernières années, les pensées progressistes – en France, en tout cas – ont parfois oublié que leur rôle était aussi de proposer des utopies. Il ne suffit pas de dire ce avec quoi l’on n’est pas d’accord, ni de montrer ce qui ne fonctionne pas : je veux aussi proposer d’autres voies. J’emploie le roman, cette forme dédiée à l’imaginaire, pour créer un espace d’exploration et d’espoir.

Quelle différence faites-vous avec l’essai ?
Un lecteur choisit de lire un essai parce qu’il ou elle est déjà sensible au sujet qu’il traite. C’est évidemment très utile, mais le roman permet autre chose : la possibilité – même infime – d’entrer dans la tête de quelqu’un, de déplacer légèrement sa perspective sur une question et, peut-être, de permettre quelque chose de différent dans sa manière de vivre. Acheter un roman et l’ouvrir, c’est accepter de s’abandonner à un univers dont on ne connaît presque rien, sinon ce que nous en dit le résumé.

Le roman comme matière à réflexion.
Oui, car il nous oblige à composer avec l’incertitude, à rencontrer des idées auxquelles nous n’avions jamais pensé, parfois même à ne pas être d’accord. Lire, c’est accepter de se laisser déplacer, de ne pas tout comprendre immédiatement et, parfois, de refermer un livre avec davantage de questions qu’on n’en avait en l’ouvrant.

Cherchez-vous à briser le silence qui entoure certains aspects de l’amour ?
C’est presque un motif récurrent au cinéma : l’idée que les parents doivent avoir au moins une conversation avec leur enfant sur la sexualité. Cette scène est toujours présentée comme un moment extrêmement gênant, que personne n’a vraiment envie d’avoir. Et, au bout du compte, l’échange se résume souvent à deux ou trois phrases, essentiellement autour de la nécessité de se protéger. Or, cette nouvelle étape de la vie d’un adolescent ne se résume pas aux découvertes sexuelles. C’est aussi la découverte de l’intimité, de ce que signifie aimer et, surtout, de la manière dont on peut aimer l’autre.

Qui vous l’a enseigné, à vous ?
Ce sont les livres qui m’ont appris à vivre et à aimer.

Vous évoquiez tout à l’heure bell hooks : en quoi sa pensée a-t-elle nourri la vôtre ?
En lisant bell hooks, j’ai commencé à regarder autrement ma manière d’aimer. Jusqu’alors, la question que la société avait placée au centre était : comment être aimée ? Comment être attirante, désirable, choisie ? Tout est dans le verbe : “être”, plutôt que “faire”. Avec bell hooks, je me suis demandé ce que je pouvais faire, moi, pour mieux aimer. J’ai écrit Vagabondes pour explorer comment ce désir d’aimer différemment peut exister aujourd’hui, à quels obstacles il se heurte et quels miracles existentiels il fait advenir.

De quelle manière Vagabondes vous a-t-il rapprochée de vous-même ?
Je ne sais pas s’il m’a permis de mieux me comprendre, mais j’ai le sentiment d’avoir grandi. L’écriture a élargi ma surface de contact avec le monde. Pour écrire chacun des personnages de Vagabondes, j’ai dû me glisser dans leur histoire, leur psychologie. Écrire, c’est aller à la rencontre de ces voix et essayer, autant que possible, de leur rendre justice. Peuplée de toutes ces vies, je suis devenue moi-même plus vaste.

En 2023, à la parution de votre premier roman, L’Indésir, vous nous disiez avoir choisi de faire davantage de place à l’art dans votre vie. Trois ans plus tard, qu’en est-il ?
Aujourd’hui, je sais que ma vie est celle d’une écrivaine. C’est tout ce qui m’anime : le livre en cours. Je n’aime rien autant qu’écouter mes personnages, traduire leur histoire. Je désespère entre deux livres, j’ai peur que le prochain ne vienne jamais. Finalement, j’espère que j’aurai toujours des livres à écrire.

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