Johann Chapoutot : “On sait, au moins depuis Thucydide, que toute Histoire est contemporaine”
À 48 ans, Johan Chapoutot est l'un des historiens français les plus reconnus du grand public. En 2025, il publiait chez Gallimard (dans la collection NRF Essais) Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoi...
À 48 ans, Johan Chapoutot est l'un des historiens français les plus reconnus du grand public. En 2025, il publiait chez Gallimard (dans la collection NRF Essais) Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, qui s'était écoulé à 85 000 exemplaires. En septembre dernier, ce grand spécialiste du nazisme — dont la thèse de doctorat, parue aux PUF en 2008, était consacrée au National-socialisme et l'Antiquité — faisait paraître sa suite : La Bascule. Allemagne 1933, dont plus de 20 000 exemplaires ont déjà été vendus.
Dans ce passionnant essai de 400 pages, que l'on dévore comme un roman à clés, Chapoutot raconte, par le menu détail (1500 notes en bas de page), les six mois qui suivent la nomination d'Hitler, le 30 janvier 1933, au poste de chancelier du Reich par le vieux président Hindenburg. Ou comment, les nazis ont imposé leur domination sur l'Allemagne avec le soutien du monde des affaires, de l'armée et des Églises…
Xavier Giannoli, trop tendre avec la collaboration? "Il n'y a aucun acharnement, juste une discussion inévitable"Nous avons rencontré Johann Chapoutot par Zoom il y a quelques jours pour échanger sur sa volonté de relire le passé pour nous mettre en garde sur l'avenir… Une position qui en fait tiquer certains, qui présentent ce professeur d'Histoire à la Sorbonne depuis 2014 et soutien affiché de La France Insoumise comme "un historien engagé". Ce que récuse Chapoutot, qui préfère se dire "engagé dans ma discipline". Avant d'ajouter en riant que, par rapport à certains : "Je suis une passionaria, la Louise Michel de l'Histoire !" "On sait, au moins depuis Thucydide, que toute Histoire est contemporaine, que l'Histoire est un questionnement du présent adressé au passé", explique-t-il, plus sérieusement.

Ce que vous montrez dans "La Bascule", c'est combien cela va vite. En six mois, "la révolution nationale-socialiste est achevée", dit Hitler. Est-ce commun à tous les régimes fascistes ?
Le point commun, c'est effectivement qu'il s'agit d'aller vite pour sidérer, tétaniser et empêcher toute réaction. L'autre point commun, c'est le ralliement empressé des puissances d'argent. On a vu, aux États-Unis, cette valse des prosternations dans le Bureau ovale pour baiser l'anneau du nouveau maître pour obtenir des droits de douane plus favorables… C'est un ballet lamentable auquel on a assisté en 1933 et qui stupéfie un anthropologue aussi aiguisé que Goebbels, qui connaît bien les travers de ses contemporains. Il n'en revient pas de cette auto-humiliation permanente de gens qui, une fois que les nazis sont dans la place, font des compromis, donnent des gages pour sauver leur statut, leur place, leur petite boutique, leur empire.
"Un jour, on fera l'amour" : désirs, embrouilles et malentendus"La Bascule" fait sans cesse écho à la situation actuelle. Avec, au cœur, le fait que les pouvoirs de l'argent ont choisi de mettre l'extrême droite au pouvoir, plutôt que la gauche. C'est ce qui pourrait arriver en France en 2027 ?
Le président du Medef (Patrick Martin, qui s'est dit prêt à quitter la France en cas de victoire de LFI, NdlR) a été clair. Il va éviter de partir en poussant l'extrême droite, dont il se fait l'avocat depuis au moins juin 2024. Depuis lors, on entend cette petite musique au Medef (principale organisation patronale française, NdlR) que le programme de la gauche est intolérable, irrationnel, mais que, par contre, l'extrême droite, finalement, s'est dédiabolisée, y compris économiquement. Est-ce que le capitalisme choisit toujours le pire ? De fait, au XXe siècle, c'est le cas. Au XXIe siècle aussi, à peu près partout. Mais je n'en fais pas une loi infrangible et générale. On voit par exemple que le patronat allemand n'est pas derrière l'AfD, comme le Medef est derrière le RN. Pour deux raisons. La première, c'est que la surabondance des travaux historiques sur le rôle du patronat allemand durant les années 1930, d'ailleurs souvent financés en partie par lui-même, a amené quelques prises de conscience douloureuses et honteuses. Deuxièmement, le patronat allemand a besoin de main-d'œuvre. Prôner la fermeture hermétique des frontières apparaît aux patrons allemands comme une aberration macroéconomique. Ce qui n'était pas le cas dans les années 1930, où la main-d'œuvre était plus que disponible.
Pendant les six premiers mois, Hitler ne parle pas une seule fois publiquement des juifs.
Comme dans "Les Irresponsables", vous parlez de la figure d'Alfred Hugenberg, un patron de presse qui va mettre ses médias au service des idées d'extrême droite. Est-ce le Vincent Bolloré de l'époque ?
Dès la Première Guerre mondiale, il a considéré que les canons — dont il s'occupait en tant que président du conseil d'administration de Krupp — étaient un élément important de la guerre contemporaine. Mais qu'il y avait plus important encore : la presse, les médias comme on dirait aujourd'hui. Hugenberg investit dans la presse. Directement ou indirectement, il contrôle 1600 journaux, soit un tiers du paysage de la presse allemande. Mais au-delà de ça, il rachète l'UFA, la grande compagnie de cinéma allemande, mais aussi, et peut-être surtout, la grande compagnie de production des actualités cinématographiques. Hugenberg est un personnage intéressant à tous égards. C'est un idéologue d'extrême droite, un homme investi d'une mission de régénération nationale qui va nazifier l'espace public. C'est aussi quelqu'un qui prend le tournant des nouvelles technologies, ce que seraient, mutatis mutandis, le numérique et les réseaux sociaux aujourd'hui.

En partie grâce à ces médias, le parti nazi va réussir sa dédiabolisation. On assiste à la même chose aujourd'hui avec le RN en France ?
Les nazis font cela fin des années 1920, début des années 1930. Comme au RN, leur antisémitisme était structurel : c'est un élément fondateur d'une vision du monde complotiste, simpliste. Mais les nazis n'ont évidemment jamais renoncé à cet élément structurant de leur vision du monde. Par contre, ils se sont aperçus qu'insister sur l'antisémitisme faisait plaisir à leur base radicalisée, mais ne leur permettait pas de gagner des "parts de marché électorales", selon leur langage. Ils vont donc être assez habiles pour laisser l'antisémitisme se déployer dans ce qui serait aujourd'hui les bas-fonds des réseaux sociaux, c'est-à-dire quelques publications comme Der Stürmer en Franconie, par exemple. Et on sait que dans les bas-fonds des comptes Facebook et X du RN, ça continue. Mais, en vitrine, l'antisémitisme est mis en sourdine. À tel point que pendant les six premiers mois que j'étudie dans La Bascule, Hitler ne parle pas une seule fois publiquement des juifs. C'est Goebbels qui, n'y tenant plus, va reprendre l'initiative, avec le boycott antisémite du 1er avril 1933, qui va d'ailleurs être un échec. Mais oui, cette volonté de dédiabolisation a été effective. À tel point que les organisations communautaires juives, qui sont généralement de droite, voire pour l'une d'entre elles d'extrême droite, y ont contribué, en estimant que l'arrivée au pouvoir des nazis n'était, somme toute, pas plus préoccupante que ça…
Les nazis se sont installés sur un terreau qui avait été préparé par la droite au pouvoir depuis 1930.
Quand les nazis arrivent au pouvoir, ils vont mettre petit à petit la main sur la police…
Le fait de confier de plus en plus de pouvoir à l'administration — et la police est le bras armé de l'administration — est une caractéristique d'un basculement dans un régime autoritaire. On sort de l'État de droit, de la tutelle du système judiciaire pour entrer dans un régime d'exception. Et les régimes d'exception se sont multipliés en France depuis plusieurs années. Des juristes constitutionnalistes comme Eugénie Mérieau montrent très bien que l'exceptionnalité permet un renversement assez rapide des dispositifs au bénéfice du pouvoir exécutif. Les nazis ont joué de cela avec d'autant plus de facilité qu'ils se sont installés sur un terreau qui avait été préparé par la droite au pouvoir depuis 1930. Puisque c'est depuis mars 1930 que le cabinet présidentiel a décidé : un, de ne plus respecter les résultats des élections et de nommer les chanceliers sans majorité. Deux, de faire vivre les Allemands sous état d'exception permanent, puisque, de fait, ce chancelier sans majorité gouverne sur le fondement d'ordonnances de l'article 48 alinéa 2 de la constitution de 1919. Les nazis ont eu la partie très facile en arrivant, puisqu'il y avait une habituation, une acculturation à l'exception depuis un moment.
Dans "Notre salut", Emmanuel Marre fait revivre Vichy au présentVous avez vu le film "Notre salut", toujours en salles. Emmanuel Marre y relit, un peu comme vous, l'Histoire au présent…
Plusieurs films récents, majeurs, sur cette période revendiquent le fait de parler du présent en mettant en scène le passé pour livrer des éléments d'intelligibilité de ce qui nous paraît exorbitant. Je pense à The Zone of Interest, à La Conférence de Matti Geschonneck en 2022 et, évidemment, à Notre salut. Dans tous ces cas, on met en scène, non pas le caractère exorbitant ou incompréhensible d'une monstruosité, mais on montre au contraire des individualités. Dans le cadre d'une ascension petite-bourgeoise vers le statut de colons, le bonheur matériel et la réussite sociale pour les époux Höss à Auschwitz. Et dans le cadre d'une idéologie de l'ingénieur-conseil, du consultant, du manager et de l'opportuniste qui, flairant la bonne opportunité, va essayer de s'introduire à Vichy dans le cas de Notre salut. Le cinéma et l'Histoire font la même chose : parler du passé pour élucider le présent. Dans le cadre de Notre salut, il s'agit d'un consultant en management qui veut penser la reconstruction de la France nouvelle du maréchal Pétain sur le mode de la rationalité managériale. L'acteur principal (Swann Arlaud) et le réalisateur ont expliqué que c'était en écho à mon livre Libres d'obéir (Le management, du nazisme à aujourd'hui, publié en 2020, NdlR).

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