Jean-Philippe Duboscq. L’ombre d’un pli
Chez Jean-Philippe Duboscq, la peinture ne tient jamais tout à fait en place. Elle se plie, se déploie, se contracte, laisse passer l'air, la lumière, parfois le mur, et renonce à cette surface stable et souver...
Chez Jean-Philippe Duboscq, la peinture ne tient jamais tout à fait en place. Elle se plie, se déploie, se contracte, laisse passer l'air, la lumière, parfois le mur, et renonce à cette surface stable et souveraine que l'histoire lui a longtemps assignée.
Artiste franco-belge né en 1960, Jean-Philippe Duboscq explore depuis de nombreuses années les conditions physiques du tableau : sa peau, son poids, ses tensions, ses bords, son envers.
Ses premières recherches étaient déjà attachées à la matière. À la fin des années 1990 s'opère un déplacement décisif. La toile cesse d'être le lieu où déposer la peinture pour devenir un matériau à travailler pour lui-même. Jean-Philippe Duboscq la coupe, la déchire, la rabat, la superpose, la met en tension. L'ombre, désormais, n'est plus peinte : elle est produite par le relief.
Lucio Fontana vient à l'esprit. Mais là où l'incision du Concetto spaziale ouvre symboliquement la toile vers un espace situé derrière elle, Jean-Philippe Duboscq s'intéresse davantage à ce que l'ouverture met en mouvement. La coupure déclenche une nouvelle organisation. La toile revient sur elle-même, forme des épaisseurs, des plis, des cavités. Elle conserve quelque chose du tableau tout en empruntant au bas-relief, à l'objet, parfois à l'architecture.
Une peinture atmosphérique
Le pli est devenu l'un de ses principes. Il l'inscrit dans la longue mémoire de la draperie, tout en en déplaçant radicalement la fonction. Le pli existe physiquement. Il accroche la lumière, creuse des zones obscures, dissimule une partie de la couleur avant de la rendre à nouveau visible lorsque nous changeons de position.
Deleuze avait trouvé chez Leibniz et dans le Baroque une matière qui ne cesse de se prolonger en plis et replis. Quelque chose de cette instabilité traverse les œuvres de Jean-Philippe Duboscq. Le pli y agit moins comme une figure que comme un principe de transformation. La matière se contracte, se détend, résiste à la forme définitive. Le pli conserve cette puissance d'apparition et de retrait que Mallarmé associait au voile et à l'éventail : ce qui est vu demeure toujours accompagné de ce qui se dérobe.
À cette instabilité visuelle s'ajoute un phénomène plus discret. Les toiles, mêlant lin et coton, réagissent à l'hygrométrie. Leur trame se resserre lorsque l'air devient sec, s'ouvre davantage lorsque l'humidité s'accentue. L'artiste dit avoir découvert ce phénomène presque accidentellement, avant de décider de l'accueillir. Le hasard trouve ainsi sa place au cœur d'une pratique pourtant très construite. L'atmosphère agit sur l'œuvre, qui respire littéralement avec le lieu qui l'accueille.
Les toiles réagissent à l'hygrométrie. Leur trame se resserre lorsque l'air devient sec, s'ouvre davantage lorsque l'humidité s'accentue.
Ce renoncement partiel à la maîtrise distingue son travail d'une stricte déconstruction analytique du tableau, même si l'héritage de Supports/Surfaces affleure nettement. Toile, châssis, envers, pigment, tension, mur : tous les constituants de la peinture sont exposés au regard. Mais chez Jean-Philippe Duboscq, cette mise à nu conserve une forte sensualité.
Partition ouverte
L'installation modulaire offre à sa recherche sa forme la plus libre. Des éléments verticaux, posés au sol, se succèdent sans former un ensemble fermé. Ils peuvent être déplacés, augmentés, fixés au mur ou basculés. Chaque reconfiguration modifie la chute des plis, leurs ombres, leur rapport à la gravité. Le mur lui-même entre dans cette composition où les vides comptent autant que les surfaces.
ENCQ ou l'insolence nécessaireÉgalement compositeur, Jean-Philippe Duboscq conserve de la musique un goût pour la séquence, l'intervalle, la répétition, la syncope. Les modules n'ont ni les mêmes largeurs ni les mêmes espacements. Leur succession installe des durées, des suspensions, des ruptures. L'ensemble se lit presque horizontalement, dans le temps, à mesure que le corps se déplace devant lui.
Cette mobilité est essentielle. Vue frontalement, l'œuvre peut encore se laisser appeler peinture. Dès que l'on marche, cette certitude vacille : des pans disparaissent, d'autres se découvrent, les ombres changent. Le tableau subsiste, mais notre regard en déplace les limites. Chez Jean-Philippe Duboscq, la peinture semble ainsi tenir dans cet écart fragile entre ce qui se montre et ce qui se retire. Entre la surface et l'ombre d'un pli.
Jean-Philippe DuboscqOù Maison Degand. Pop-Up Space, rue Saint-Georges 2, 1050 – Ixelles www.jeanphilippeduboscq.com Quand jusqu'au 24 septembre, sur rendez-vous 0475.77.54.77
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