“Janco, le climato-pédago” : itinéraire d’une icône de la cause climatique
L'ingénieur polytechnicien français Jean-Marc Jancovici lance une plateforme citoyenne pour peser sur l'élection présidentielle et tenter de résoudre les "grands dilemmes de notre époque".
"Un commun accord". Ce n'est pas le titre d'un nouveau livre, mais celui de la plateforme citoyenne lancée par l'ingénieur, enseignant et conférencier Jean-Marc Jancovici afin de rassembler les propositions de la population autour des "grands dilemmes de notre époque". Entre septembre de cette année et février 2027, 150 citoyens tirés au sort se réuniront chaque week-end, afin de débattre et échanger avec des experts. Et, afin d'asseoir la légitimité démocratique de cette démarche, ses organisateurs proposent au public de soutenir le projet avec un euro symbolique.
Cette initiative – qui se veut "non partisane" – vise notamment à inscrire le climat à l'agenda de l'élection présidentielle française de 2027. Aux côtés de Jean-Marc Jancovici on retrouve une dizaine de personnalités françaises comme l'acteur Thierry Lhermitte, les influenceurs McFly et Carlito, le prix Nobel de physique Alain Aspect ou encore le général deuxième section de l'armée de l'air Frédéric Chiffot.
Au-dessus de la sphère politique
"L'objectif est de faire revenir une parole citoyenne, partant de problèmes concrets traités avec réalisme et l'envie de faire les choses ensemble, dans une campagne où un peu trop souvent les choses sont traitées à partir de slogans", a expliqué à l'AFP le fondateur du Shift Project – le groupe de réflexion axé sur la décarbonation de l'économie qu'il a fondé -, refusant qu'on le rattache à un parti politique.
Mais avec "Un commun accord", "Janco" démontre une nouvelle fois sa volonté d'essayer de peser sur les débats de l'extérieur. "Le monde politique ne comprend que les rapports de force. C'est peut-être triste, mais c'est ainsi. Il faut donc accepter de jouer avec cette règle du jeu si on veut faire exister une idée ou un point de vue qui est considéré comme pertinent par ailleurs", a précisé sur LinkedIn l'icône de 64 ans, à qui l'on doit le concept de bilan carbone et les méthodes de calcul qui en découlent.
Jean-Marc Jancovici : "Les politiques préfèrent trop souvent surfer sur la démagogie bâtie sur des faits mal compris"Vulgariser l'importance de l'énergie
Pour celui qui est né en 1962 à Paris, cette initiative s'inscrit dans la continuité d'un processus entamé il y a plus d'une vingtaine d'années. Ingénieur polytechnicien de formation, Jancovici aime la pédagogie, une compétence qu'il déploie avec brio lors de ses multiples conférences et à l'occasion des cours donnés à l'École nationale supérieure des mines de Paris.
Omniprésent dans les médias (avec lesquels il est rarement tendre), il s'est donné pour mission d'expliquer au plus grand nombre le rôle fondamental de l'énergie dans nos sociétés modernes. Si la civilisation occidentale peut aujourd'hui vivre si confortablement, explicite-t-il, c'est en grande partie grâce aux énergies fossiles, qui sont pourtant présentes en quantité limitée sur Terre. Les multiples machines qui facilitent notre quotidien, de façon souvent invisible, sont autant d'" esclaves énergétiques" à notre disposition, illustre-t-il.
France : François Hollande propose de fixer l'âge légal de la retraite à 63 ans dès 2028Mais ce processus a ses limites, en raison notamment des limites physiques de notre planète et des effets de plus en plus destructeurs des dérèglements climatiques produits par les émissions de gaz à effet de serre, qui découlent de l'exploitation des énergies fossiles. Ce message, l'ingénieur ne cesse de le marteler sur les plateaux télé, le visage à la fois grave et amusé, répétant que les ressources naturelles ne sont pas infinies.
Parmi ses sources d'inspiration, on peut citer Dennis et Donella Meadows, auteurs d'un célèbre rapport consacré aux limites de la croissance économique publié en 1972, ou encore Alexis de Tocqueville qu'il revisite à l'aune des menaces que la crise écologique fait aujourd'hui peser sur nos démocraties.
"Il parvient à aborder des enjeux très complexes, qui recoupent plusieurs disciplines, avec des mots simples et compréhensibles par tout un chacun", résume Quentin Lancrenon, fondateur et porte-parole des Shifters Belgium, un réseau de 600 bénévoles chargé de valoriser le travail du Shift Project.
Primaire à gauche : le Parti socialiste ratifie l'accord avec Place publiqueUne "bête de travail"
Les journées de Jean-Marc Jancovici sont bien remplies, puisqu'il doit partager son temps entre de multiples activités. Celles lui permettant de "remplir son frigidaire" – comme il l'écrit sur son site web – étant la réalisation de bilans carbone pour des entreprises (EDF, Bouygues, Orange…) ; une activité qu'il a démarrée en 2007 avec l'économiste Alain Grandjean via le cabinet de conseil Carbone 4. Le reste du temps, Jancovici enfile d'autres costumes : enseignant, conférencier, auteur de livres, chroniqueur dans la presse, président du Shift Project ou encore membre du Haut Conseil français pour le climat.
Raphaël Glucksmann annonce sa candidature à la présidentielle "pour relever la France"Lorsqu'il est présent sur le sol belge, Quentin Lancrenon règle l'organisation de son séjour souvent court, mais forcément intense : interviews médiatiques, conférences, rendez-vous privés, discussions avec des économistes de la Banque nationale de Belgique… "Janco" peut enchaîner une dizaine de rendez-vous sur la même journée. "Le matin, Jean-Marc peut commencer la journée à 6h pour rejoindre le plateau d'une matinale, avant d'enchaîner avec des rendez-vous, conférences et lunchs. Parfois, il repart en France le jour même, pour donner un discours à l'Assemblée nationale en soirée", détaille le fondateur des Shifters Belgium. En perpétuel mouvement, le sexagénaire est "toujours à l'affût" des tendances économiques et politiques du moment.
Sobriété et nucléaire
En 2021, la cote de popularité de Jean-Marc Jancovici a explosé, à l'occasion de la publication de la bande dessinée intitulée Le monde sans fin, réalisée avec le dessinateur Christophe Blain. Plus d'un million d'exemplaires vont s'écouler en France, élargissant son audience bien au-delà de son public habituel.
Certains passages de la BD seront cependant pointés par des experts pour leur approximation, rapportant des erreurs chiffrées ou des simplifications extrêmes de la réalité. D'autres, notamment dans les cercles écologistes, ont toujours reproché à Jancovici la primauté qu'il accorde à l'énergie nucléaire dans le système énergétique du futur, jugée prioritaire par rapport aux énergies renouvelables, moins pertinentes à ses yeux en raison de leur intermittence.
"La victoire est possible" : Jean-Luc Mélenchon lance sa campagne présidentielle avec une "conscription écologique"Un débat qui occulte souvent le fait que ce partisan de la taxe carbone est avant tout un défenseur de la sobriété dans notre consommation d'énergie – une réalité qui s'imposera à nous, martèle-t-il.
D'aucuns lui reprochent également un ton péremptoire, avec des propos jugés trop alarmants. "Jean-Marc a décidé d'être honnête même si cela doit faire peur aux gens et susciter les émotions qui mèneront, peut-être plus rapidement, à l'action", assure Quentin Lancrenon, rappelant au passage que le Shift Project se concentre sur les solutions existantes pour évoluer vers une société décarbonée.
"Si le franc-parler de Jean-Marc est apprécié, on ne doit pour autant pas hésiter à challenger ses propos lorsque c'est nécessaire", explique le porte-parole des Shifters Belgium, selon qui la popularité de Jancovici est à la fois une force et une faiblesse pour le mouvement lié à la décarbonation de l'économie et la transition écologique. Le risque étant que le messager prenne le dessus sur le message. "Mais lors des réunions auxquelles j'ai assisté en sa présence, il est toujours à l'écoute, et intervient seulement lorsqu'il peut apporter une plus-value dans la réflexion", tempère Quentin Lancrenon.
"Un moyen pour l'extrême droite ou la droite de ne pas parler de climat" : en France, les Écolos responsables de tous les maux d'un été dantesqueConstamment sous le feu des projecteurs, ce "climato-pédago" donne-t-il parfois l'impression de céder au découragement ? "Malgré la relative lenteur du monde politique sur ces questions, Jean-Marc conserve une détermination à toute épreuve, bien conscient de la difficulté de transformer tout le fonctionnement d'une société, précise Quentin Lancrenon. En public, il ne montre pas que ça l'atteint, et si quelque chose le met mal à l'aise, alors il répond avec son célèbre rire."
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.