« J’ai choisi de parler de ce qui se passe à la maison quand on ferme la porte » : Géraldine Nakache, femme de combats
Géraldine Nakache © Dorian Prost / Paris Matc...
Géraldine Nakache
© Dorian Prost / Paris Match
Dans « Si tu penses bien », la cinéaste s’empare du thème de l’emprise, à travers un mari qui tente d’imposer à sa femme sa conception de la foi.
Elle cherche ses lunettes, les pose, les retire, les égare avant de les retrouver du bout des doigts. Géraldine Nakache est myope. Mais, depuis «Tout ce qui brille», sa façon d’observer les femmes n’a cessé de s’affiner. En 2009, elle faisait rire aux côtés de Leïla Bekhti et racontait l’amitié, les rêves et les désillusions de deux jeunes femmes de la banlieue parisienne. Depuis, elle n’a cessé de sonder ce qui se joue derrière les apparences. Avec «Si tu penses bien», porté par Monia Chokri et Niels Schneider, elle s’attaque à un sujet autrement sombre: les violences psychologiques et l’emprise conjugale, dans le huis clos d’un couple où la religion devient un instrument de contrôle. Acclamé à Cannes, ce long-métrage ressemble à celle qui l’a écrit: une femme qui ne détourne jamais le regard.
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Paris Match. Pourquoi avoir voulu parler des violences conjugales ?
Géraldine Nakache. Depuis mon premier film, “Tout ce qui brille”, je raconte le féminin. J’ai constaté que ce qui me touchait, autour de moi, concernait souvent les femmes. J’ai été témoin de violences conjugales dans mon entourage, j’avais donc envie d’écrire à travers ce prisme-là. Les témoins ont une place importante à prendre. J’ai choisi de parler de ce qui se passe à la maison quand on ferme la porte. On croit souvent que cela ne regarde personne. On se dit parfois : “C’est leur histoire, je ne vais pas intervenir. Peut-être que je vois le mal partout…” Il y a mille raisons de se taire.
Est-ce un hommage aux victimes que vous avez rencontrées ?
Je ne suis pas porte-drapeau, je ne fais pas de politique. La fiction sert à faire réfléchir. Pendant ces cinq années d’écriture, il y a eu des moments où j’ai voulu tout arrêter, par manque de financement, ou parce que je me disais que je n’y arriverais pas. Mais j’avais rencontré tellement de victimes, des femmes comme des hommes. Je ne pouvais pas les laisser tomber.
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Le sujet a beaucoup été porté par #MeToo ces dernières années. Votre film s’inscrit-il dans ce prolongement ?
Je ne pense pas. Nous sommes tous imprégnés par ce phénomène sociétal, et c’est pour ça qu’aujourd’hui on peut raconter une telle histoire sans forcément l’avoir vécue. Ça existe heureusement et malheureusement dans tous les milieux sociaux. Dans mon film, l’héroïne est juive, mais c’est une femme comme les autres. Mon fil conducteur a été de répondre à la question que l’on pose inlassablement aux victimes de violences conjugales : “Pourquoi tu n’es pas partie plus tôt ?” Quand tu n’as pas de trace sur le visage, comment vas-tu voir un flic ? Comment prouver que 69 appels en une heure c’est anormal ? C’est insidieux.
Géraldine Nakache
Paris Match / © Dorian Prost
Pourquoi avoir choisi le judaïsme comme toile de fond pour raconter l’histoire de Gil ?
Parce que c’est une partie de moi et que je voulais parler de ce que je connais. Mais surtout parce que la croyance me permettait d’aborder autrement les mécanismes de l’emprise. J’avais envie de raconter que croire en l’amour ne suffit pas toujours, et que la religion, comme la famille, l’argent ou l’isolement, peut parfois être utilisée en tant que moyen de contrôle. Mais ce qui m’intéressait, c’était aussi de montrer qu’elle peut être un levier pour s’en sortir. Le mikvé était important pour moi : c’est un rituel que les femmes juives pratiquent chaque mois après leurs menstruations, durant lequel elles plongent dans l’eau pour se purifier. Ce rite touche à la pudeur, à l’intime, au couple. Ça me permettait d’observer la partie immergée de l’iceberg.
Dans le contexte actuel, où la communauté juive est la plus visée par les actes antireligieux en France, ne pensez-vous pas qu’il soit risqué de sortir ce film ?
Aujourd’hui, les religions ont pris une place importante à cause d’un conflit qui ne nous appartient pas, et ça semble fragmenter les gens. Mais je ne trouve pas que ce soit dangereux, parce que je continue de penser que la religion doit élever les gens. Je sais combien la croyance peut faire du bien, elle dépasse largement le cadre religieux.
Il y a eu un avant et un après-7 Octobre pour la communauté juive en France, sur la sécurité notamment.
Je sais que quelque chose a changé pour beaucoup de juifs, mais ce n’est pas mon cas. Dans ma famille, nous avons toujours eu cette forme de discrétion : mes parents, venus d’Algérie, mettaient la mézouza à l’intérieur de la maison, en disant : “Ça n’appartient qu’à nous.” Le 7 Octobre ne m’a pas fait me dire : “Attention, je n’ai plus le droit d’être juive.” Cette discrétion vient peut-être d’une inquiétude que mes parents n’ont jamais osé me formuler, pour ne pas m’inquiéter à mon tour. C’est comme ça que j’ai vécu mon judaïsme : pas caché, mais avec une forme de pudeur et de discrétion, comme sur beaucoup d’autres sujets, d’ailleurs.
Vous avez déclaré dans une interview que vous avez été beaucoup plus sollicitée après ces attentats, en tant que juive.
Dès la sortie de “Tout ce qui brille”, on a voulu faire de Leïla Bekhti et moi des porte-parole. On a toujours résisté à ça, en suivant l’histoire du film : il ne raconte pas l’amitié entre une musulmane et une juive, mais l’amitié de deux filles. Après les attentats de “Charlie Hebdo”, on nous a beaucoup sollicitées pour venir témoigner en plateau. Je trouve ça douloureux. Ça fait mal au cœur de se dire qu’on a voulu nous mettre dos à dos. On est dans une époque où chacun doit choisir sa paroisse.
Malgré votre amitié depuis plus de vingt ans avec Leïla Bekhti, lorsqu’elle s’est exprimée sur le sort des enfants de Gaza à travers une vidéo de l’Unicef, les gens ont pensé que vous étiez brouillées.
Tant pis s’ils le croient. Ça voudrait dire que, dans leur propre vie, ce genre de rupture est possible. Ça vient probablement de personnes qui ont elles-mêmes vécu une rupture ou une collision de ce genre et qui la projettent sur les autres. Ils n’ont peut-être jamais pu simplement communiquer, échanger, pour se comprendre. Ça n’a jamais été notre cas, à Leïla et moi. Ce n’est même pas une question de religion. Dans la rue, on me demande : “Tu es toujours copine avec Leïla ?” Je trouve ça fou !
« Si tu penses bien » avec Monia Chokri et Niels Schneider
© DR
Votre amitié résiste à tout ?
Il faut être proactif. Même sans être ami à la vie à la mort, il faut pouvoir échanger avec ses voisins de palier, sinon on est dans une merde noire. Communiquer, accepter que l’autre ne soit pas d’accord, entendre pourquoi… Accepter aussi que ce qui se joue à certains endroits du monde nous dépasse, et que ce qui compte, en tout cas pour moi, c’est ce qu’on partage en vrai. Leïla et moi avons peut-être eu de la chance. Nous ne sommes peut-être pas le bon exemple à généraliser. J’ai quand même l’impression qu’il faut se bouger et parler. Sinon, où va l’humanité ?
Vous avez rendu hommage à bon nombre de vos idoles à travers vos films : Véronique Sanson dans “Tout ce qui brille”, Céline Dion dans “J’irai où tu iras”… Plus jeune, qui vous faisait rêver ?
Chantal Goya. Mon père m’avait emmenée voir “Le soulier qui vole” au Palais des Congrès, et j’y ai emmené ma fille il y a cinq ans… En grandissant, il y a eu Catherine Deneuve. “Les parapluies de Cherbourg” m’ont vraiment marquée. Plus tard, pendant mes études de cinéma, c’était encore Deneuve, mais chez Buñuel. Elle a changé la vie des femmes en incarnant des rôles si différents. Je l’ai rencontrée un jour et je n’ai pas réussi à lui dire un mot. J’ai été si nulle ! J’ai aussi le souvenir d’avoir demandé, à 17 ans, un autographe à Catherine Ringer chez Pizza Pino à Neuilly. Elle m’avait répondu qu’elle n’en signait jamais. J’avais trouvé ça très stylé, mais mon père était très en colère. [Elle rit.]
Comment décririez-vous votre enfance ?
Très joyeuse, j’ai eu beaucoup de chance. Mon grand frère, Olivier, est quelqu’un de profondément gentil. Je faisais des spectacles devant lui, je l’embêtais pendant qu’il révisait ses cours. Presque tous les jours, j’allais chanter du Lio ou du Mylène Farmer très fort dans sa chambre, alors qu’il écoutait plutôt The Cure… Il me disait : “OK, mais seulement la face A !” J’ai chanté “Désenchantée” et “Les brunes comptent pas pour des prunes” toute mon enfance sans vraiment comprendre le sens des paroles. Aujourd’hui, je me dis que ce n’est pas anodin que je fasse ce métier et que je raconte des histoires de femmes. Ce n’est pas rien d’avoir été biberonnée à ces titres.
Vous avez présenté votre film à Cannes en mai, quelques semaines seulement après avoir accouché de votre troisième enfant.
On m’avait dit que je ne pouvais plus être enceinte après ma deuxième grossesse. Jusqu’au cinquième mois, je n’y croyais pas, je me disais que ça n’allait pas tenir. Si je peux dire une chose aux femmes : oui, les miracles existent, mais il ne faut pas se raconter n’importe quoi non plus. J’ai mis quatre ans à avoir mon deuxième. Le chemin a été compliqué, parfois douloureux. Ce troisième enfant est un cadeau inattendu. Et, à mon âge, me réveiller à 5 h 10 du matin, ce n’est pas un problème : je sais que ce moment ne dure pas longtemps, et je sais que c’est le dernier.
Est-ce qu’être mère de trois enfants ralentit votre activité professionnelle ?
Je ne crois pas, je pense au contraire que ça l’ouvre. Les enfants apportent de nouvelles voix, de nouveaux points de vue, ils nous éduquent aussi. Factuellement, aujourd’hui, je ne me vois pas accepter un tournage de huit semaines à La Réunion sans pouvoir rentrer régulièrement. Je n’ai pas cette endurance-là, même si je comprends très bien que d’autres le fassent. Mais ça ne change rien à mon envie de travailler en tant qu’actrice.
« Si tu penses bien » avec Monia Chokri et Niels Schneider, sortie le 16 septembre.
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