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Israël, ce refuge que les Juifs quittent en nombre : “Mon passeport allemand est devenu un secours”

La "yerida", le départ des Israéliens vers l'étranger, a connu un bond de 44 % en 2023, année des massacres commis par le Hamas. Depuis, Israël affiche un solde migratoire négatif, fait rare dans son histoire. Les politiques s'inquiètent d'une "épidémie" de départs sans précédent.

La famille de Yifat Rosemarin, 56 ans, habite Israël depuis trois générations. "Les parents de ma mère sont venus d'Alep, en Syrie, sous le mandat britannique dans les années 1930, et ceux de mon père sont des immigrés juifs d'Allemagne et de Pologne", explique cette mère de famille dans sa cuisine d'une ville en banlieue de Tel Aviv. Sa fille Yael, une jeune femme souriante de dix-neuf ans, écoute avec attention. Yifat dépeint fièrement sa grand-mère paternelle comme une haloutza ("pionnière" en hébreu), terme qui désigne les sionistes arrivés lors des premières vagues d'immigration pour construire des kibboutz et participer à l'établissement du peuple juif en Palestine mandataire.

"Elle est venue en Israël bâtir sa ferme, elle était la seule survivante de l'Holocauste dans sa famille", raconte sa petite-fille. Tous les membres de la famille Rosemarin disposent d'un passeport allemand, une volonté du grand-père de Yifat. Ce "tabou honteux à l'époque" s'avère aujourd'hui être un précieux sésame. "Je ne pensais jamais l'utiliser mais le temps est venu et c'est devenu un secours."

La "descente" hors du refuge

En hébreu, la yerida ("descente") désigne le départ des habitants juifs d'Israël. Elle s'oppose à l'aliyah ("montée"), immigration des juifs dans le pays. Le 16 juin dernier, le député travailliste Gilad Kariv a fait part de son inquiétude face aux exils en hausse depuis 2022. "L'émigration d'Israël est une véritable épidémie qu'il faut endiguer avant qu'elle ne s'aggrave", a-t-il jugé lors d'une réunion conjointe des commissions de l'immigration et de la jeunesse au Parlement qui avait pour mission d'"examiner l'augmentation significative du nombre de jeunes quittant Israël".

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Les députés se sont appuyés sur les données du Bureau central des statistiques (CBS) pour tirer l'alarme sur cette tendance qu'ils qualifient de "menace stratégique pour le pays", ou encore de "destruction du sionisme". Selon cet organisme national, l'émigration d'Israël a doublé en 2022 par rapport à la moyenne des années 2010. En 2023, année de l'attaque du Hamas et du début de la guerre à Gaza, elle a connu un nouveau bond significatif : 44 % de plus que l'année précédente. Jusqu'en 2023, les nouvelles arrivées (46 000 personnes, contre 74 700 l'année précédente) compensaient ces départs.

D'autres statistiques du CBS montrent cependant que depuis 2024, le solde migratoire international en Israël est négatif : cette année-là, 82 800 Israéliens ont émigré et 24 200 sont revenus, soit un solde de – 58 600 Israéliens sur le territoire. En outre, malgré l'arrivée de 31 100 nouveaux immigrants, la balance demeure négative. Une rupture importante pour un pays qui, historiquement, affichait sauf exception un solde positif grâce à l'aliyah, et à la vocation affichée dès sa création d'être un refuge pour les juifs.

Fuir "Bibi" et l'illibéralisme

Chez Yifat Rosemarin, l'idée du départ a émergé il y a déjà plusieurs années. Fidèle au parti Meretz, cette femme de gauche évoque la souffrance de voir Benjamin Netanyahou s'être maintenu au pouvoir pendant dix-huit ans malgré les charges de corruption qui pèsent sur lui. "Et, puis, il y a eu le 7 octobre 2023, lâche-t-elle. Ce n'est pas la violence de cette attaque qui renforce ma décision, même si c'était traumatisant mais plutôt le refus du pouvoir d'assumer ses responsabilités quant à ce qu'il s'est passé."

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La famille Rosemarin a participé aux manifestations contre la réforme des institutions judiciaires de 2023, voulue par le gouvernement Netanyahou et fortement controversée en Israël. Son annonce en janvier 2023 avait déclenché l'un des plus gros mouvements de contestation de l'histoire du pays. Pour Yifat, ces tentatives illibérales ont d'ores et déjà condamné le pays : "Mon sentiment est qu'on a dépassé le point où les choses peuvent s'arranger… Je pense qu'il faudra des décennies après que Bibi soit remplacé par une personne normale pour réparer la corruption, la violence et notre état actuel."

Une vision qui est cependant minoritaire en Israël où, selon un sondage mené en juillet par la chaîne de télévision 12, 23 % des interrogés disent considérer un départ du pays en cas de reconduction de Benjamin Netanyahou, quand 68 % des sondés affirment vouloir rester.

L'appel au génocide, "phénomène quotidien"

Au sein du spectre politique israélien, l'extrême gauche représente à la veille des élections législatives du 27 octobre tout au plus 3 % de la population, selon le Jewish People Policy Institute (JPPI). Shaked Levy, vingt ans, appartient à cette minorité. "C'est comme si tout le monde était sioniste à outrance et que tout ce qui va à l'encontre d'Israël était antisémite ou faux. Ici, au moins, je peux parler librement." Shaked se mêle sans peine à la population d'Israéliens jeune et queer attablée au Syra Pub, bar branché de Jérusalem-Ouest. Boucles d'oreilles longues, chaussures de randonnée, regard doux, il raconte comment, au lendemain du 7 octobre 2023, sa perception du pays a basculé. "Tout mon univers était devenu fou. Un type de gauche appelait à la destruction de la bande de Gaza. Les gens de droite, à tuer tous ses habitants", se remémore Shaked.

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Encore mineur à l'époque, il raconte avoir vu l'appel au génocide devenir "un phénomène quotidien" publié sur les réseaux sociaux par ses proches et amis. S'il estime que la violence des propos, trois ans plus tard, "s'est peut-être calmée", de tels discours font selon lui désormais "partie de la société". Détenteur d'un passeport américain, cet activiste se rend régulièrement auprès des populations palestiniennes de Cisjordanie occupée. Il explique avoir décidé de partir dans les prochains mois et hésiter à se séparer définitivement de sa nationalité israélienne.

En septembre, le quotidien de gauche Haaretz a révélé qu'Israël, à travers l'Agence juive, a refusé d'accorder l'aliyah à deux militants juifs originaires d'Angleterre et des États-Unis. "Il s'agit des premiers cas connus où les autorités semblent violer la Loi du retour, qui garantit à tout Juif le droit d'immigrer en Israël", écrivait le journal, ajoutant que les deux concernés ont participé ces dernières années à des actions de "présence protectrice" des Palestiniens de Cisjordanie occupée contre la violence de l'armée et des colons israéliens.

Coupes de budgets pour le ministère de l'Aliyah

Mi-mars, la commission de l'immigration du Parlement israélien s'est réunie pour faire face à une coupe d'environ 30 millions de shekels (environ 8,6 millions d'euros) du budget flexible du ministère de l'Aliyah et de l'Intégration. "Outre les restrictions budgétaires de cette année, le budget de base du ministère est en baisse constante", a déploré Elad Zacut, l'un de ses employés. Face à lui, l'Agence juive a rétorqué n'attendre "aucun impact négatif" sur ses activités. Ofek Israeli, organisation à but non lucratif sous tutelle de l'Agence juive, a rappelé disposer de 35 millions de shekels pour 2026 (soit quelque dix millions d'euros, un chiffre égal à l'année précédente). Elle a aussi témoigné de demandes d'immigration en hausse constante, en provenance notamment d'anciens États de l'Union soviétique.

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