Interview. « L’expérience est toujours intense » : un « chasseur d’éclipses » raconte son « addiction »
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« L’expérience est toujours intense » : un « chasseur d’éclipses » raconte son …
Vincent Coudé du Foresto est astronome à l’observatoire de Paris-PSL mais l’homme de 61 ans a une passion et un passe-temps singulier : chasser les éclipses solaires tout autour du monde. Ce père de famille va observer celle de ce mercredi 12 août avec ses proches dans les Asturies en Espagne, pour profiter au mieux du spectacle.
Propos recueillis par Alice Boivineau -
Aujourd’hui à 08:15
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Combien d’éclipses avez-vous déjà observées ?
« Celle de ce mercredi sera ma 10e éclipse totale. Comme beaucoup de gens qui ont vu une éclipse totale, ils n’ont qu’une envie : c’est de voir la suivante. C’est très addictif, et je suis habité par ce virus-là ! C’est vraiment une envie très très forte, irrésistible, de voir la prochaine parce que l’expérience est toujours intense et différente. La première que j’ai vue, c’était en 1994, au nord du Chili à la frontière avec le Pérou. J’étais invité par l’ambassade de France. Puis j’ai pu observer la dernière éclipse visible en France le 11 août 1999 depuis la stratosphère, puisque j‘étais dans le cockpit d’un Concorde qui est allé intercepter l’ombre de la Lune au-dessus de l’Atlantique. On voyait simultanément le Soleil éclipsé, l’ombre de la Lune sur la Terre etc. C‘était vraiment très spectaculaire.
J’ai ensuite vu celle en Zambie en 2001, puis en 2006 à la frontière entre l’Égypte et la Libye dans une espèce de camp au milieu du désert. La suivante était en Mongolie en août 2008, probablement un des endroits les plus reculés où je suis allé pour voir une éclipse. J’ai également vu l’éclipse de juillet 2009 à Tongling en Chine. L’année suivante, j’étais à l’île de Pâques puis à l’été 2017 j’ai vu celle dans le Wyoming aux États-Unis. Après cela, je me suis que je ne pouvais pas raisonnablement justifier de faire 15 000 km pour voir une éclipse et que j’en avais vu suffisamment. Mais l’Arkansas Tech University m’a invité à Russelville pour participer à une semaine d’animations scientifiques autour de l‘éclipse d’avril 2024. C‘était une occasion difficile à refuser. J’étais un peu comme un junkie à qui on offre une dose (rires). »
Vincent Coudé du Foresto est astronome à l’observatoire de Paris-PSL. Photos DR/Sipa
« Voir les éclipses a davantage un intérêt sensoriel »
Qu’est-ce qui vous plaît dans l’observation d’éclipses ?
« L’éclipse partielle est un phénomène amusant, mais qui n’a aucun rapport en termes d’expérience avec une éclipse totale. Une éclipse partielle à 99 %, ce n’est même pas 1 % du spectacle. Ce n’est pas du tout la même expérience. Les gens qui sont en France ne verront malheureusement que la phase partielle de l‘éclipse ce mercredi. Mais par contre, pour ceux qui seront dans l’ombre en Espagne, quelques secondes, voire une minute avant la totalité, ils verront un basculement brutal. La nuit s’installe, comme une cloche de nuit, au-dessus de nous. Le Soleil est complètement métamorphosé en noir. Voir le Soleil noir, c’est tellement contraire à ce que l‘évolution a câblé dans notre cerveau que c’est bouleversant comme expérience. On le ressent dans plein de domaines : visuel, mais aussi thermique avec un petit vent qui s’installe et l’ambiance sonore diffère.
Il n’y a pas deux éclipses totales qui correspondent à la même expérience, c’est toujours différent. Ce que l’astronomie sait prédire avec une très grande précision, c’est à quel moment aura lieu l‘éclipse mais ce que l’on ne sait pas prédire, c’est à quoi ressemblera l’événement. C’est un des rares cas finalement où on profite d’une observation un peu cosmique. »
Quel est votre plus beau souvenir ?
« Un des souvenirs les plus intenses et les plus surprenants a été pour moi l’éclipse totale du 21 juin 2001 en Zambie. Le tour-opérateur local nous avait organisé une sorte de safari. On était peut-être 200 personnes. Quand l’éclipse a commencé, il y a eu une sorte d’accélération où tout est devenu bizarre, irréel. Au moment où la totalité du Soleil a été recouverte par la Lune, tout le monde était bouche bée dans un grand silence. Et là, on a entendu spontanément une chorale zoulou se mettre à chanter. Ce n’était absolument pas prévu et c’était extrêmement prenant. Ça nous a pris aux tripes. Ça illustre le fait que, pour moi, voir les éclipses a davantage un intérêt sensoriel plutôt qu’un intérêt astronomique. »
« Le meilleur moyen de rater une éclipse, c’est de vouloir faire la photo du siècle »
Qu’attendez-vous de l’éclipse de ce mercredi ?
« Il y a quelque chose de nouveau pour celle-ci, c’est que le Soleil sera assez bas sur l’horizon et c’est la première fois que je vais voir cela. Je suis curieux de voir comment ça va se passer. C’est aussi une des éclipses où l’aléa climatique est le plus fort. L’autre particularité, c’est davantage pour les gens qui sont à l’est de la France, à Nice, à Strasbourg ou dans le Nord par exemple, c’est que l‘éclipse ne sera pas terminée quand le Soleil va se coucher. Et donc, il y a la possibilité de voir un phénomène que je n’ai jamais vu. La partie centrale du croissant de Soleil pourrait être masquée par l’horizon et on aurait alors les deux extrémités qui seraient encore au-dessus de l’horizon. On appelle ça les cornes du diable. »
Quels conseils donneriez-vous pour observer l’éclipse de mercredi ?
« Le meilleur moyen de rater une éclipse, c’est de vouloir faire la photo du siècle. Si vous n‘êtes pas tous sens dehors pour essayer de sentir l’événement, mais que vous êtes concentré sur votre appareil, vous allez perdre toute l’expérience. Et la probabilité est forte que votre photo de toute manière ne soit pas extraordinaire. Ce qui peut valoir le coup comme souvenir, c’est de mettre son téléphone portable en mode vidéo deux minutes avant et de l’arrêter deux minutes après : on attend les cris et les exclamations des gens. Mais sinon, je conseille de se mettre dans un endroit confortable avec les personnes avec qui on a envie de partager ce moment unique et d’être réceptif à tout ce qui peut arriver. Il y a un catalogue long comme un bras de phénomènes qui peuvent arriver. Tout n’arrive pas mais il faut vraiment être “toutes antennes” dehors. »