Inceste : deux documentaires démontrent l’urgence de donner la parole aux victimes
Alors qu’une proposition de “loi intégrale” a été déposée fin août à l’Assemblée, dans un calendrier parlementaire serré, ces deux films diffusés cette semaine sur Arte et LCP, racontent l’importance de prendre en compte la parole des victimes.
Alors qu’une proposition de “loi intégrale” a été déposée fin août à l’Assemblée, dans un calendrier parlementaire serré, ces deux films diffusés cette semaine sur Arte et LCP, racontent l’importance de prendre en compte la parole des victimes.
Steffy Alexandrian, juriste spécialiste de la protection des enfants et fondatrice de l’association Carl, ici à l’Assemblée nationale. Reservoir Prod.
Par Marie-Joëlle Gros
Publié le 03 septembre 2026 à 19h00
«Les mentalités ont changé. Aujourd’hui, les gens ne se contentent plus d’un récit elliptique sur l’inceste, ils sont prêts à entendre une narration plus précise, des témoignages en profondeur, comme celui de Steffy Alexandrian », estime Stéphanie Pillonca, réalisatrice du documentaire Inceste, le combat d’une vie, diffusé ce soir sur Arte. Le portrait bouleversant de cette jeune femme, victime de son père, devenue une juriste spécialiste de la protection des enfants. L’association Carl, qu’elle a fondée en hommage à son jeune frère, lui aussi victime de leur père et qui s’est suicidé en 2021, milite pour une modification profonde de notre système judiciaire. C’est l’une des réalités mises en lumière par ce film : la justice échoue à protéger les enfants.
À lire aussi :
“Il a fallu trouver quel sens allait avoir la vie” : la lutte “vitale” de Steffy Alexandrian contre l’inceste
Diffusé sur Arte.tv depuis mi-juin, ce documentaire a suscité un intérêt colossal en l’espace de quelques semaines, comptabilisant quelque 500 000 visionnages. Les réseaux sociaux de la réalisatrice ont été submergés de messages de soutien et de témoignages de victimes. Un écho sans doute en partie lié à la tragédie qui s’est déroulée fin mai, lors de la disparition de Lyhanna, 11 ans, à Fleurance (Gers), puis à la découverte de son corps le 4 juin. Il ne s’agissait pas d’inceste, mais, là aussi, la justice a failli, puisque le violeur et assassin présumé de la fillette avait déjà fait l’objet de plusieurs plaintes, restées sans suite. L’émotion suscitée par cette affaire a secoué l’exécutif qui, pendant l’été, a vertement semoncé les procureurs et lancé le réexamen de 88 000 dossiers de violences sexuelles sur mineurs.
“Un crime de masse”
Mercredi 2 septembre, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a assuré que le Parlement examinerait en priorité, début octobre, la proposition d’une loi « intégrale » (qui rassemble les volets policier, législatif, préventif, éducatif, etc.) contre les violences faites aux enfants et aux femmes. Ce texte, déposé le 11 août à l’Assemblée nationale et porté par la socialiste Céline Thiébault-Martinez et deux cent trente huit députés transpartisans — à l’exception du Rassemblement national et de La France Insoumise —, doit englober toutes les formes de violences sexuelles et sexistes. Son ambition : réformer notre système judiciaire en donnant davantage de moyens à la police, aux procureurs, et en se dotant d’un important volet de prévention. Permettra-t-il de renforcer la lutte contre l’inceste ? « J’en doute », confie Maud Petit, députée (Modem) du Val-de-Marne qui a présidé la commission d’enquête parlementaire sur « le traitement judiciaire des viols parentaux et la situation des parents protecteurs », au premier semestre 2026. Cette commission, qui a rendu ses conclusions en juillet, après cent six heures d’auditions menées entre février et mai 2026, est quasiment passée sous les radars.
Le documentaire Inceste, du silence à la loi, diffusé cette fois sur LCP vendredi 4 septembre en fin de soirée, le constate non sans amertume. Il rend compte du travail colossal réalisé par cette commission : on y voit les députés auditionner les représentants des associations, dont Steffy Alexandrian. Interviewés en aparté par le réalisateur Thibault Linard, les élus livrent leur indignation devant l’échec de la protection des enfants. On estime à 160 000 le nombre de victimes d’inceste chaque année, en France. Dans tous les milieux sociaux, sur tout le territoire. Soit 7,3 millions de personnes. C’est « un crime de masse », soulignent les députés dans le documentaire. « Le gouvernement n’a pas du tout pris l’ampleur du phénomène », s’indigne Arnaud Bonnet (Les Écologistes, Seine-et-Marne), malgré les trente mois de réunions publiques de la Ciivise entre 2020 et 2023 et ses quatre-vingt-deux recommandations, qui ont précédé l’installation de cette commission d’enquête (clôturée le 1er juillet 2026) qui a abouti, elle, à quarante-neuf préconisations.
Martine Brousse et Steffy Alexandrian lors de la commssion d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses, au premier semestre 2026. LCP-Assemblée nationale
Pourquoi ses travaux ont-ils été si peu relayés ? Le réalisateur Thibault Linard rappelle que se tenait au même moment une autre commission d’enquête parlementaire, sur l’audiovisuel public, avec son lot quasi quotidien de provocations du rapporteur, le député UDR Charles Alloncle, monopolisant l’attention des journalistes. Les équipes de vidéastes de La Chaîne parlementaire (LCP) assistaient aux deux commissions, constatant « deux salles, deux ambiances ». Provocations dans l’une, affliction dans l’autre.
À lire aussi :
Inceste : pour la Ciivise, deux ans de témoignages qui attestent de l’immensité du déni
« Ça fait dix ans que je suis députée, souligne devant la caméra Émilie Bonnivard (Les Républicains, Savoie). Qu’est-ce que j’ai fait pour faire avancer les choses ? L’inceste est notre plus gros sujet de société, qui détruit la vie des gens, s’attaque aux plus fragiles, et nous, pendant ce temps, on trouve plein d’autres choses à faire. » Bouleversés par les auditions, ces députés estiment qu’« un travail incommensurable » reste à réaliser : « Nous devons acculturer la société, parvenir à sa modification structurelle. » Mais, à moins d’un an de la présidentielle, le pouvoir législatif saura-t-il aboutir à cette grande loi intégrale qui ambitionne d’agir sur l’ensemble de la chaîne des violences faites aux mineurs ? « J’ai déjà un goût d’inachevé, confie la présidente de la commission, Maud Petit. Ce travail est arrivé trop tard dans la mandature. Les attentes des victimes sont énormes, et nos chances d’arriver à un texte suffisamment protecteur, bien minces. »
Inceste, le combat d’une vie, jeudi 3 septembre à 23h15 sur Arte r
Du silence à la loi, vendredi 4 septembre à 0h25 sur LCP q
- Société
- Assemblée nationale
- Violences sexistes et sexuelles
- Inceste
Le magazine en format numérique
Lire le magazine
Les plus lus