“Psychologiquement, on n’est pas préparés à voir une ville partir en fumée” : pompier et rugbyman à Lège-Cap-Ferret, il raconte l’enfer des incendies
Pompier volontaire depuis trois ans et troisième ligne à Lège-Cap-Ferret, Bastien Langaud a vécu les incendies de l'intérieur, engagé dès les premières heures sur le front. Il raconte une semaine de lutte contre les flammes, l'impuissance face à la destruction, mais aussi la solidarité exceptionnelle d'un territoire et d'un club de rugby mobilisés pour sauver leur terre.
Pompier volontaire depuis trois ans et troisième ligne à Lège-Cap-Ferret, Bastien Langaud a vécu les incendies de l'intérieur, engagé dès les premières heures sur le front. Il raconte une semaine de lutte contre les flammes, l'impuissance face à la destruction, mais aussi la solidarité exceptionnelle d'un territoire et d'un club de rugby mobilisés pour sauver leur terre.
Comment s'est passée la nuit dernière ? Le combat n'est pas terminé...
La nuit a été assez calme. Après, il y en a d'autres qui en ont bavé depuis, mais sur mon secteur, ma dernière nuit difficile remonte à lundi. Depuis, on traite surtout les reprises : de la surveillance, des fumerons à éteindre. On ne voit pas grand-chose la nuit, mais là, on est sur la fin (le feu est fixé d'après la préfère de la Gironde ce samedi midi, à l'exception de deux points chauds, N.D.L.R.). Aujourd'hui, tout est noir. Les arbres sont encore debout, mais ils sont morts. L'ONF (L’Office national des forêts, N.D.L.R.) va devoir tout raser. Et pendant vingt ans, il n'y aura plus rien.
Le feu s'est déclaré le mercredi 22 juillet. Quand avez-vous été engagé ?
Dès le mercredi à 19 heures. Je travaille dans un bar au Cap-Ferret (Bistrot de Peyo) et, quand je suis arrivé à la caserne de Lège, c'était déjà la catastrophe. Le ciel ressemblait à un volcan en éruption. Même les anciens n'avaient jamais connu ça.
Comment ça se passe dans ces moments-là ? Vous attaquez directement le feu ?
On ne peut rien faire directement contre le feu. Lors de cette première nuit, sur le feu de forêt qui est parti de Saumos, on s'est retrouvés face à des flammes de quarante à cinquante mètres. Le but, c'est surtout d'empêcher qu'il se propage à d'autres parcelles. Pendant cette première nuit, on s'est fait repousser sans arrêt. On a reculé de près de vingt kilomètres. La nuit, on n'a aucun soutien aérien. On est seuls. Parmi tous les pompiers qui ont participé à la défense de Lacanau, de Lège ou du Porge, chacun a son histoire, son moment où il s'est fait surprendre par le feu, son message de détresse.
Quel est le vôtre ?
La défense du Porge. En pleine journée, on avait l'impression qu'il faisait nuit. Sur le terrain, il faut faire des choix, mais on a essayé de sauver tout ce qu'on pouvait. Voir une ville partir en fumée, on n'est pas préparés psychologiquement à ça. Quand on intervient sur un feu urbain, c'est souvent une maison qui brûle. Là, on voyait les maisons prendre feu les unes après les autres, sans pouvoir toutes les sauver. On se sentait impuissants. Perdre de la forêt, c'est une chose. C'est triste, mais c'est de la forêt. Par contre, perdre une ville entière... Moi, cette journée-là me marquera toute ma vie. Je pense sincèrement qu'en France, personne n'avait jamais connu ça.
Même avec le feu partout autour, il était hors de question de les abandonner
La peur est-elle présente malgré tout sur le terrain ?
Non, parce qu'on est constamment sous adrénaline et qu'elle donne à n'importe qui une force qu'il ne soupçonne pas. La différence entre nous et quelqu'un qui ne serait pas formé, ce n'est pas le courage, tout le monde en est capable, mais c'est de ne pas savoir quoi faire. Avec notre entraînement, on devient presque des machines. On arrive devant une situation et on sait immédiatement quoi faire. Et puis on n'est jamais seuls. On a totalement confiance en notre collègue. Quelques jours avant le début des gros incendies, deux pompiers sont décédés en Gironde (Anthony Berthôme, Wilfried Schmitter, N.D.L.R.). Dès le premier engagement sur ce feu, on nous a donné des consignes très strictes sur la sécurité. Aucun chef n'a joué les têtes brûlées. Tout le monde voulait absolument éviter un nouveau drame. Longtemps, la devise des pompiers était : « Sauver ou périr. » Aujourd'hui, c'est toujours de sauver, mais aussi de se sauver.
Vous dites : "On est comme des machines." Est-ce le cas même sur les interventions les plus dures ?
Je dis souvent qu'on est comme des robots car, face à des scènes très difficiles, on se crée une sorte de carapace. En revanche, le contre-coup arrive après. Quand l'adrénaline retombe, avec la fatigue, les frayeurs, la désolation, les gens en détresse... tout revient d'un coup. Je n'ai pas honte de dire que j'ai eu plusieurs crises de larmes incontrôlées.
On comprend ce qui vous anime aujourd'hui. D'où vient cet engagement ?
Les incendies de 2022 ont été un déclic. Ça m'a rendu fou de ne rien pouvoir faire. Je voyais des copains engagés sur le front pendant que moi je restais chez moi. Je ne supportais pas cette impuissance. Quand les feux se sont terminés, je me suis dit : "Je ne peux pas rester à rien faire. Il faut que je m'engage."
Cette odeur de brûlé ne te quitte jamais
En parallèle, il y a aussi le rugby, au club de Lège-Cap-Ferret. Une autre passion ?
Depuis seulement trois ans ! Un jour, l'équipe est passée dans le bar où je travaillais. Je connaissais quelques joueurs et l'un d'eux m'a lancé : "T'es pas capable de venir à un entraînement." Je lui ai répondu : "Mardi, je suis là." Le soir même, j'avais pris ma licence. Au début, je jouais à l'aile. Puis je suis passé troisième ligne et je me suis éclaté. Au bout de mon troisième ou quatrième match à ce poste, j'ai fait ma première feuille de match avec l'équipe première. Aujourd'hui, je suis titulaire en réserve en troisième ligne. On a vécu une saison compliquée. On était montés en Régionale 1. On avait bien commencé, puis on a eu énormément de blessés. On a complètement bricolé l'équipe. Un pilier s'est retrouvé numéro 9. Notre numéro 8 a joué talonneur. Des ailiers sont passés au centre. Ça a été une saison très compliquée. Là, on redescend. Je pense que ça va nous faire du bien.
Qu'avez-vous ressenti quand vous avez vu votre club devenir une véritable base arrière ?
C'était fou. Dès que la situation s'est un peu calmée, tout le monde est arrivé pour aider. Les agriculteurs sont venus avec des cuves, des tuyaux de fortune, des motopompes. Partout où ça fumait, ils arrosaient les fumerons pour éviter les reprises. Et puis il n'y avait pas qu'eux. Les supermarchés, les restaurateurs, les kinés... Tout le monde s'est mobilisé. Les agriculteurs arrivaient avec des semi-remorques d'eau pour remplir nos camions au plus près du feu. On ne savait plus quoi faire de toute la nourriture qu'on nous apportait.
Gardez-vous en tête un acte de solidarité en particulier ?
J'ai des dizaines d'exemples... On avait un food-truck installé au poste de commandement. Les gars étaient là depuis le premier jour, de huit heures du matin à deux heures du matin. Le patron ne voulait rien en échange, alors les pompiers ont commencé à lui offrir leurs écussons. Aujourd'hui, son camion en est recouvert. Je trouve que ça représente parfaitement ce qui s'est passé ici. La France entière est venue nous aider.
Que vous ont apporté toutes ces marques de soutien ?
J'évoquais cette carapace qu'on se construit, mais il suffit que je lise quelques commentaires de gens qui nous remercient pour me faire monter les larmes aux yeux. Depuis le début des incendies, j'ai reçu des dizaines de messages, parfois de personnes avec qui je n'avais plus de contact. Quand tu es dans le camion et que tu lis : « Courage », « On pense à toi », « Vous êtes des héros », ça touche énormément. Aucun pompier ne fait ce métier pour la reconnaissance. Ni pour l'argent. On le fait parce qu'on veut le faire. Mais la solidarité des gens, ça n'a pas de prix.
L'engagement
S'il y a un message à faire passer, c'est qu'on manque toujours de personnel. C'est relativement simple de s'engager quand on est motivé. Concrètement, il faut aller sur le site internet du SDIS de son département, remplir un formulaire, et attendre d'être contacté par un chef de centre. Ensuite, on passe des tests physiques et médicaux avant d'entrer en formation. On rencontre des pompiers venus de tout le département et, très vite, on entre dans une grande famille. À Lège, on a la chance d'avoir un chef de centre jeune, motivé, qui a même joué au rugby ici. On ne se connaît pas énormément en dehors des pompiers, mais je sais que, si un jour j'ai un gros problème, il sera là. C'est aussi ça, les pompiers.
Sur le terrain, un pompier volontaire fait-il exactement le même travail qu'un professionnel ?
En France, environ 80 % des pompiers sont volontaires. Tout le système de secours repose sur le volontariat. Sur le terrain, il n'y a aucune différence. Les professionnels en ont fait leur métier, ils ont une formation initiale plus longue et davantage d'expérience, donc, quand j'ai un doute, je vais naturellement me tourner vers eux. Mais les grades sont les mêmes et un volontaire peut être supérieur hiérarchique d'un professionnel. La vraie différence, c'est l'expérience.
On retrouve finalement des valeurs très proches de celles du rugby : l'entraide, le collectif, la confiance...
C'est exactement comme au rugby. Quand tu vas faire une percussion, tu sais que, si tu tombes au sol, dans la seconde, tu as trois mecs sur toi. Chez les pompiers, c'est pareil. La première nuit, on a été pris par le feu. On a dû partir en urgence parce que tout flambait autour de nous. Et là, on tombe sur une autre unité qui avait mis son camion dans un fossé. Les gars nous crient : « Aidez-nous ! Faites-nous sortir ! » Même avec le feu partout autour, il était hors de question de les abandonner.
Qu'avez-vous fait ?
On s'est positionnés devant eux avec nos camions. On a sorti les lances-canons et créé une sorte de bouclier d'eau pendant qu'une autre équipe utilisait le treuil pour sortir leur camion. On savait qu'on avait seulement quelques minutes devant nous. Heureusement, on a réussi. Mais il n'a jamais été question de les laisser.
Je n'ai plus envie qu'on me parle des incendies
L'ambiance entre vous était-elle pesante durant les premiers jours ?
Personne ne parlait beaucoup. On était tous concentrés. Quand on allait ravitailler au Porge, on traversait les zones d'évacuation. Les habitants étaient là, avec leurs couvertures sur les épaules. Ils nous applaudissaient. Puis on arrivait sur le point de ravitaillement : les camions étaient partout, des pompiers complètement noirs de fumée en descendaient, hébétés pour certains, et derrière eux un ciel rouge à perte de vue. C'était un chaos organisé, mais ça restait le chaos. C'est seulement au bout d'une petite semaine, quand le feu s'est déplacé et qu'on a remporté nos premières victoires, que les visages ont commencé à se détendre et qu'on a commencé à échanger nos écussons.
Un peu comme lorsqu'on échange les chaussettes à la fin d'un match ?
Je n'avais jamais fait le parallèle. Mais c'est exactement ça. Hier encore, des pompiers des Hauts-de-Seine repartaient. Ils m'ont demandé un écusson de chez nous pour repartir avec un souvenir. Les cinq premiers jours, on n'était pas du tout dans cet état d'esprit. Mais ensuite, quand la pression est un peu retombée, une ambiance très fraternelle s'est installée.
Avez-vous raconté à vos proches ce que vous viviez ou gardiez-vous tout pour vous ?
Avec mes parents, j'ai été assez transparent, mais je ne répondais pas toujours aux appels. Pas parce que je ne voulais pas, mais parce qu'on vivait dans une bulle. Pour être honnête, je pense que personne ne réalise vraiment ce qu'on vit sur le terrain. Voir un incendie à la télévision et l'avoir devant soi, ce n'est pas la même chose. Il y a l'atmosphère, l'odeur, les fumées, les explosions incessantes des bouteilles de gaz. On saigne du nez. On crache du sang. On a les yeux en feu. Et surtout, cette odeur de brûlé qui ne te quitte jamais. À force, elle te dégoûte. Au Porge, on rentrait dans les maisons à coups de pied, lance à la main, sans savoir ce qu'il y avait à l'intérieur. Je suis entré dans un cabanon qui fumait tellement que je ne voyais absolument rien. J'arrosais, mais ça reprenait sans arrêt. Je me suis dit : "Ça se trouve, j'ai une bouteille de gaz qui brûle à un mètre de moi."
Quand l'adrénaline retombe, il y a parfois un vide. Redoutez-vous cette redescente ?
Le contre-coup, je pense qu'il sera surtout physique. Depuis que ça s'est calmé, je me sens épuisé. Mais cette redescente dont vous parlez, je l'attends. J'ai envie de revenir à une vie normale. Je n'ai plus envie qu'on me parle des incendies.
La prévention
On entend souvent dire que la plupart des départs de feu sont d'origine humaine. Il y a encore beaucoup d'inconscience ?
Oui. Prenons les barbecues. Beaucoup de gens se disent : “Je fais attention, il ne m'arrivera rien.” En réalité, le problème, ce n'est pas forcément le barbecue lui-même. Vous connaissez le phénomène des sautes ?
Expliquez-nous.
Une montgolfière s'élève grâce à l'air chaud. Sur un incendie, c'est exactement pareil. L'air chaud emporte des feuilles, des branches, des pommes de pin... et surtout des braises. Elles montent très haut, restent brûlantes et peuvent retomber très loin. En 2022, la plus longue saute observée est partie à quatre kilomètres. Une simple braise a déclenché un nouveau départ de feu à quatre kilomètres du front principal. Notre travail consiste donc surtout à empêcher ces nouveaux départs. C'est aussi pour ça que les barbecues sont interdits : une braise peut s'envoler et retomber plusieurs dizaines de mètres plus loin. Quand on ne te l'a jamais expliqué, tu ne peux pas le deviner.
Et les mégots de cigarette ?
Aujourd'hui, jeter son mégot, c'est être inconscient. Là, on ne peut plus dire qu'on ne savait pas. On le répète depuis des années. Jeter une braise sur une végétation complètement sèche, avec du vent... Ça prend feu comme une allumette.
Est-ce qu'il vous tarde de retrouver les entraînements de rugby ?
Oui, complètement. On devait reprendre les entraînements justement la semaine où les incendies ont commencé. Tous les ans, sur la presqu'île du Cap-Ferret, chaque village organise sa fête. La fête du Canon, autour du 15 août, est organisée par le club. C'est un événement très important pour nous. Une grosse fête de village, avec des grillades, de grandes tablées. C'est aussi une manifestation importante pour les finances du club. Si elle est maintenue — et j'espère qu'elle le sera — ce seront un peu nos retrouvailles officielles après tout ce qui s'est passé. Je pense qu'elle aura une saveur très particulière.
Pour finir, êtes-vous fier de vous ?
Je pense qu'aucun pompier ne ressent vraiment de la fierté au sens où les gens l'imaginent. Quelqu'un qui sauve une personne au péril de sa vie alors que ce n'est pas son métier, oui, il peut être fier. Nous, on a choisi cette mission. Alors on fait simplement ce qu'on estime devoir faire. En ce moment, j'ai quelqu'un dans ma vie. Un soir, elle m'a envoyé un message que je trouvais très juste : "Tu es là où tu dois être." Elle avait raison. J'étais là où je devais être.