« Inapte au combat »… Qu’est-ce qui cloche avec la dernière version du F-35 ?
Plusieurs rapports américains pointent des défaillances dans les dernières versions de l’avion de chasse de cinquième génération, rendant les derniers modèles livrés inaptes au combat pour le moment
Il est censé être le fleuron de l’industrie de défense américaine. Furtivité, logiciel de fusion de capteurs, interopérabilité… Sur le papier, l’avion de chasse de cinquième génération F-35 a de quoi séduire.
Mais entre le papier et la réalité, il y a parfois un fossé. Et si on se reporte aux derniers rapports du DOT&E (Director, Operational Test & Evaluation) - le bureau des essais opérationnels et de l’évaluation du Département de la Défense des États-Unis (DoD), et ceux du GAO (Government Accountability Service) - la cour des comptes américaine -, c’est un véritable gouffre qui sépare les deux.
Une version de l’ordinateur de bord tronquée
Journaliste spécialiste dans l’aéronautique de défense, Bruno Etchenic a épluché les rapports du GAO en profondeur. « Cela peut paraître hallucinant mais on y apprend que depuis juillet 2023, tous les F-35 livrés, que ce soit aux Etats-Unis ou à l’export, soit un peu plus de 400 avions, sont inaptes au combat », explique-t-il. Y compris ceux livrés en Europe donc, comme les quatre F-35A réceptionnés fin 2025 par la Belgique, provenant d’une commande de 34 appareils passée en 2018 auprès du constructeur américain Lockheed Martin.
Le nouvel ordinateur de bord Technology Refresh TR-3, qui succède au TR-2, est pointé du doigt. « L’ancienne version, le TR-2, n’était plus assez puissante, c’est ainsi qu’est arrivé en juillet 2023 le TR-3, avec un calculateur plus puissant, poursuit Bruno Etchenic. Sauf qu’une fois installé dans l’avion, il a fait planter l’ensemble des logiciels. Pendant un an, jusqu’en juillet 2024, les Etats-Unis ont suspendu les livraisons de F-35, ce qui n’était jamais arrivé. Mais ils continuaient à les produire, de l’ordre de 130 à 140 par an, car on n’arrête pas les chaînes de production. Il s’est donc rapidement posé un problème de stockage de ces appareils, c’est pourquoi le Pentagone et Lockheed Martin se sont mis d’accord sur la livraison de l’avion avec une version de l’ordinateur de bord tronquée, comprenant les systèmes basiques de vol mais sans les fonctionnalités complexes nécessaires au combat. Et cela fait trois ans qu’on les attend. »
« Aucun appareil TR-3 pleinement apte au combat n’a été livré à ce jour », confirme la dernière version du rapport DOT&E, publiée en mars dernier. Les fonctionnalités de combat présentes dans la version TR-2 de l’avion, déjà incomplètes, ont même dû être désactivées. « Tout cela n’empêche évidemment pas cette dernière version de l’avion de voler, mais sans guerre électronique, sans fusion de données, il ne pourrait pas aller au combat », insiste Bruno Etchenic. Et rien ne laisse entrevoir d’amélioration à ce jour. « La série TR-3 prend un retard croissant et accumule de nouveaux défauts », relève encore le rapport du DOT&E.
Au total, 245 avions équipés de ce logiciel TR-3 ont été livrés aux Etats-Unis, 70 aux pays partenaires du programme (Royaume-Uni, Italie, Pays-Bas, Australie, Norvège et Danemark) et 80 aux autres pays clients (Belgique, Pologne, Finlande, Israël, Japon, Corée du Sud), soit un peu moins de 400 appareils. La majorité des 1.355 F-35 livrés dans le monde à ce jour sont, eux, équipés du logiciel TR-2, et peuvent donc combattre.
Aux Etats-Unis, des avions livrés… sans radar
Ce n’est pas tout. Depuis 2025, plusieurs F-35 à destination des Etats-Unis sont également livrés… sans radar. « Un nouveau radar, dénommé APG-85 et successeur du plus ancien APG-81, doit équiper la flotte de F-35 américains. Sauf que sa production a pris du retard », explique encore Bruno Etchenic. Et comme l’appareil a dû être modifié afin d’accueillir ce nouveau radar, pas question d’y installer l’ancienne version. En attendant, du ballast est placé dans le nez de l’avion, pour lui permettre de garder son équilibre en vol. Certes, seuls quelques appareils sont concernés pour le moment, « mais potentiellement, au moins une centaine de F-35 sont concernés, le radar ne devant être livré au mieux qu’à partir d’avril 2028. »
Lancé en 1994, le programme F-35 a vu son premier appareil officiellement opérationnel voler en 2015. Onze ans plus tard, « cet avion n’est toujours pas fini », estime le spécialiste aéronautique. « Et quand bien même il finirait prochainement par être entièrement opérable, de nouveaux problèmes pointent déjà le bout de leur nez », poursuit-il. Ainsi, « le système de refroidissement n’est pas suffisamment efficace, et un nouveau système ne pourra pas être installé tant que la nouvelle version du moteur ECU (Engine core upgrade) n’est pas prête, soit d’ici à 2032… au mieux. »
Un avion touché en Iran
Treize pays européens ont à ce jour fait le choix du F-35. Un peu moins de 200 appareils leur ont été livrés, sur un total de 550 appareils commandés. « Les Européens, dans leur grande majorité, ne voient leur défense qu’au travers de l’Otan. Et dans cette logique, le programme F-35 est une solution très pratique puisqu’elle permet de disposer d’un avion unique pour tous les pays, y compris avec les Etats-Unis, explique Bruno Etchenic. Mais du fait de ses nombreuses défaillances, il est aujourd’hui incompréhensible que l’on continue à passer commande de cet appareil tant que son développement ne montre pas des signes de progrès. »
On peut toutefois mettre au crédit du F-35 qu’il a réalisé des milliers de sorties depuis le début de la guerre en Iran, permettant aux Etats-Unis et à Israël la suppression des défenses adverses et l’acquisition de la supériorité aérienne. « Mais n’oublions pas qu’un F-35 américain a été détecté, suivi, engagé et touché par un missile iranien, souligne le spécialiste. Même s’il a réussi à se poser en catastrophe, l’avion a été rayé de l’inventaire. Ce qui fait quand même tâche sur ce bilan. »