Gaz, pétrole, diesel… Les prix risquent de s’envoler avant l’hiver:“Économiquement et socialement, ça pourrait être très dur”
Après le détroit Ormuz, d'autres points stratégiques sont sous pression au Moyen-Orient. De quoi faire craindre une prolongation de la crise énergétique, et des factures toujours plus salées.
Depuis l'opération militaire américaine "fureur épique" qui a relancé le conflit entre les États-Unis et l'Iran fin février, nos factures d'énergie explosent. Sous les feux des projecteurs pour expliquer cette hausse des prix : le désormais fameux détroit d'Ormuz. Avec un transit de 20 millions de barils de pétrole par jour environ, c'est un point de passage stratégique extrêmement important qui tourne au ralenti depuis des mois.

Tout le transit de pétrole bloqué ?
Ces derniers jours, d'autres lieux stratégiques de transit de pétrole volent quelque peu la vedette à Ormuz. C'est le cas du détroit de Bab el-Mandeb au Yémen. Vendredi dernier, les Houthis – alliés du régime islamique d'Iran – ont mis la main sur la côte et plusieurs îles de cette porte d'entrée sur la mer Rouge. Environ 12 % du pétrole et 8 % du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial transite par ce détroit. Un blocage serait donc de mauvais augure pour les factures d'énergie.
Et à cela s'ajoutent les difficultés auxquels font face l'Arabie saoudite et son oléoduc Est-Ouest. Ce dernier est fermé depuis vendredi à cause de dégâts infligés par des attaques de drones. Devenu essentiel pour éviter le blocage d'Ormuz, cet oléoduc transportait environ 4 millions de barils de pétrole par jour vers la mer Rouge.
Que le début de la hausse du prix du pétrole ?
Ces récents développements au Moyen-Orient font désormais craindre une crise énergétique toujours plus longue, et sans doute plus intense. "Aujourd'hui, on ne voit pas vraiment les moyens d'une résolution diplomatique et définitive du conflit", acquiesce Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l'énergie à l'ULB et secrétaire général de l'Alliance européenne pour la recherche en Énergie (EERA). "Même si face à ce type de situation extrêmement chaotique il est illusoire de pouvoir faire des prévisions vraiment fiables, il est à peu près évident qu'on est dans une situation idéale pour une guerre d'attrition. Et il est assez clair que Trump ne va pas vouloir s'engager dans une escalade militaire maintenant à moins d'un mois et demi des élections de mi-mandat."
Face à un scénario de guerre qui se poursuit, il souligne alors que "sur le plan du pétrole, on est évidemment dans une situation qui empire, avec un déficit de production qui s'aggrave. Tout porte à croire que le prix restera au-dessus des 100 dollars le baril." Il pourrait même encore "grimper significativement", insiste-t-il.
Plus que le pétrole, "c'est tout le secteur énergétique qui va être mis sous tension", ainsi que plus largement "les industries et les particuliers", prévient Adel El Gammal. Il prend comme exemple le gaz "qui nous concerne particulièrement dans la mesure où il est utilisé pour la consommation domestique", notamment pour se chauffer. "Pour le gaz, la situation est particulièrement préoccupante", affirme-t-il (voir ci-dessous). Mais les personnes qui se chauffent au pellet, au mazout ou au charbon ne sont pas forcément mieux loties. Avec la hausse du prix du pétrole et du gaz, nombreux sont ceux qui cherchent des alternatives, de quoi faire aussi fortement augmenter leurs prix. L'Agence internationale de l'énergie observe par exemple une hausse de la demande en charbon, après des années de baisse continue.
"Sobriété énergétique"
Pour le professeur de l'ULB, il n'y a que peu de solutions miracle face à cette situation complexe. Il faut d'une part "accélérer à tout prix la transition énergétique vers les énergies renouvelables" au niveau européen. Mais il estime que les citoyens peuvent agir à leur niveau. "C'est impératif de se mettre de manière structurelle dans une logique de sobriété énergétique. C'est-à-dire essayer de diminuer sa consommation par tous les moyens possibles."
Cela passe notamment par le fait de "ne pas monter trop le chauffage, quitte à mettre un pull en plus" ou "d'isoler au mieux toutes les fuites d'air. Ça parait peu, mais ça diminue la consommation, mais aussi la facture. Donc on est gagnant à tout point de vue", conclut-il.
Face à l'hiver qui approche, le cas du gaz inquiète particulièrement Adel El Gammal. "Avec le conflit, on était à des prix de l'ordre de 30 euros le mégawattheure sur l'indice de référence européen, qui est le TTF néerlandais. Aujourd'hui, on est à presque trois fois le prix", observe-t-il. "Et ce qui est dramatique, c'est qu'on ne voit aucune raison pour laquelle ce prix descendrait puisque le conflit s'enlise."
Ces prix qui augmentent risquent de peser d'autant plus lourdement sur les finances de l'Europe que le pari qui a été pris au début de la crise s'annonce perdant. "L'Europe avait l'espoir d'une résolution ou d'une désescalade rapide du conflit", explique-t-il. Raison pour laquelle "elle avait été très prudente dans le remplissage des stocks de gaz. Or, on se retrouve maintenant avec un taux de remplissage à 68 %, soit largement en dessous de la courbe de situation critique de l'ENTSOG, l'association des opérateurs de gaz", précise le professeur en géopolitique de l'énergie à l'ULB. À titre de comparaison, les stocks européens étaient en moyenne remplis à 82 % à la même période ces dernières années.
Adel El Gammal craint désormais que les pays européens doivent "remplir en urgence les stocks de gaz à des prix extrêmement élevés". Des prix qui risquent d'augmenter encore à l'approche de l'hiver. "Si l'hiver est doux, le stress sera atténué. Mais si on fait face à un hiver rude, on sera obligé de s'approvisionner à des coûts faramineux si les stocks ne sont pas suffisants."
Et l'hypothèse d'un hiver froid est loin d'être la moins probable. "Certains climatologues semblent dire que le surcroît de chaleur dû à El Niño pourrait amener un hiver très froid", souligne-t-il. "On n'est pas du tout préparé à ça. Sous réserve d'une volte-face complète de Donald Trump en Iran, on approche d'un hiver qui va être très difficile avec des prix de l'énergie extrêmement élevés. Ce qui est d'autant plus grave qu'avec la succession des crises, les marges budgétaires des États pour intervenir sont beaucoup plus faibles qu'elles ne l'étaient précédemment. Donc à mon avis, économiquement et socialement, l'hiver pourrait être très dur."
Diesel, kérosène et mazout aussi sous tension
Le conflit au Moyen-Orient n'est pas la seule raison derrière la crise énergétique à laquelle nous sommes confrontés. Depuis l'invasion russe en Ukraine, le secteur énergétique est sous tension. Pour le président américain Donald Trump, c'est même le conflit russo-ukrainien qui est à l'origine des prix records de certains produits raffinés.
Ce dimanche, il a ainsi demandé à son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky d'arrêter "de saboter la production de diesel en Russie. La pénurie mondiale n'est pas due au Moyen-Orient, mais à ce qui se passe en Russie et en Ukraine", affirme-t-il.
Derrière cette demande se cache évidemment la hausse des prix du diesel aux États-Unis, de quoi mettre en péril la popularité de Donald Trump à l'approche des élections de mi-mandat qui auront lieu au début du mois de novembre.
Pour Adel El Gammal, c'est un reproche "assez cynique" de la part du président américain. "En réaction aux attaques américaines, l'Iran a bombardé des capacités de raffinage dans plusieurs pays du Golfe", rappelle-t-il. "Beaucoup ont été détruites ou endommagées. Et donc, il y a moins de fluidité dans la transformation du pétrole brut vers les produits dérivés, comme le diesel, le kérosène ou le mazout", précise-t-il.
En frappant l'industrie pétrolière et gazière russe depuis des mois, l'Ukraine fait toutefois effectivement mal à l'économie russe. Avec des répercussions partout sur le globe. "Les attaques ukrainiennes obligent la Russie à acheter des produits raffinés en Inde, alors qu'ils sont en temps normal des producteurs, et donc exportateurs, nets importants", poursuit le professeur de l'ULB. Le marché est donc sous pression, avec ces conflits d'ampleur. Mais difficile d'imputer la crise actuelle seulement aux répliques ukrainiennes, affirme Adel El Gammal.
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