Frappes ukrainiennes: la Russie à nouveau en crise du carburant
En Russie, la pénurie de carburant due aux attaques ukrainiennes contre les infrastructures énergétiques est telle que même le Kremlin a dû admettre le problème. Une deuxième vague pourrait être encore plus dure pour l’économie déjà lourdement taxée par plus de quatre ans de guerre d'agression.
Des files de voitures s’étirant sur des kilomètres devant les stations-service, des bonds du prix de l’essence, des plafonds sur les volumes vendus : après quelques semaines de relative accalmie, la crise des carburants frappe de nouveau les régions russes, sans épargner la capitale.
La Russie ne parvient pas à rétablir ses capacités de raffinage ni à stabiliser ses livraisons d’énergie : l’Ukraine attaque ses installations pétrolières depuis le début de l’année, et cet été ses frappes sont particulièrement efficaces.
Kyiv espère ainsi priver Moscou des revenus tirés des ressources énergétiques qui alimentent l’armée russe, engagée dans une offensive de grande ampleur en Ukraine depuis février 2022 - ainsi qu'affaiblir l'approvisionnement de cette même armée en carburant pour ces déplacements mécanisés.
Mercredi, dans tout le pays, il ne restait de l’essence que dans 28 % des stations-service, ont indiqué les médias pro-Kremlin (source en russe), en se fondant sur les données de l’application de suivi "Gdebenz" (qu'on pourrait traduire comme "Ouyadujus"). Selon ses calculs, il y a encore une semaine, ce chiffre s’élevait à 41 %.
Autre signe de cette deuxième vague de la crise : après avoir desserré les restrictions sur les carburants en juillet, les autorités régionales russes les durcissent à nouveau.
D’après le site Benzinmap (source en russe), qui surveille les prix des carburants et recense les mesures de restriction, au 15 août elles étaient en vigueur dans 76 des 86 régions de la Fédération de Russie. Et dans 58 d’entre elles, des restrictions sévères avaient été imposées (note de la rédaction : le portail inclut dans ses statistiques des données provenant de territoires ukrainiens temporairement occupés par les forces d'invasion russes).
Ces restrictions prennent la forme de plafonds sur le volume d’essence vendu à chaque client, de QR codes, de jours de ravitaillement attribués à certains numéros de plaque, etc.
Mercredi, des files d’attente se formaient aussi dans les stations-service de Moscou, comme l’ont relaté même les médias d’État. Le média RBK a indiqué que les stations-service moscovites de "Gazprom Neft" avaient temporairement instauré un plafond sur l’essence : jusqu’à 40 litres par plein. "Tatneft" a limité la vente à 50 litres, et le diesel à 60 litres.
Le service "Yandex Zapravki" indiquait dans la matinée du 19 août la disponibilité de l’essence AI-9 dans une seule des dix stations-service de la capitale.
Prix en hausse, qualité en baisse
Pour stabiliser le marché des carburants, Moscou a dû prendre des mesures d’urgence. En juillet, l’exportation d’essence et de diesel a été interdite. L’une des plus grandes puissances pétrolières du monde est aussi désormais contrainte d’en importer depuis l’étranger, par exemple du Bélarus et du Maroc. Et ces derniers jours, l’Inde a livré à la Russie 42 000 tonnes de carburant (source en anglais).
Mais les perturbations dans les livraisons ont continué, avec des répercussions sur la formation des prix.
Selon les chiffres officiels, au premier semestre 2026, les prix de détail de l’essence ont augmenté de 7,4 % (source en russe), pour atteindre en moyenne 70 roubles le litre. Le diesel a renchéri de plus de 12 %.
Mais, comme s’en plaignent les habitants des régions, le prix de l’essence dépasse par endroits la barre des 100 roubles (1,02 euro) le litre. Le Kremlin a chargé le Service fédéral antimonopole (FAS) de renforcer le contrôle des prix. Mercredi, l’agence a annoncé l’ouverture de 41 procédures contre des compagnies pétrolières pour violations.
La veille, la bourse de Saint-Pétersbourg a lancé les échanges de essences aux normes inférieures — Euro-2, Euro-3, Euro-4**.** Elles étaient interdites en Russie depuis les années 2010, la norme Euro-5 étant devenue obligatoire au cours des dix dernières années. Mais le 5 août, le gouvernement russe a autorisé pour près d’un an leur production, leur importation et leur vente, espérant ainsi compenser la pénurie de carburant.
En raison de leur forte teneur en soufre, ces carburants sont considérés comme dangereux pour l’environnement et la santé humaine_(source en russe)_ et nocifs pour les véhicules dotés de moteurs modernes.
Amendes et arrestations pour les plaintes
La disponibilité de l’essence et du diesel a diminué ces derniers jours dans les régions de Volgograd, Tcheliabinsk, Orenbourg, Voronej, Samara, Penza, Saratov, Lipetsk, Rostov ainsi qu’au Tatarstan, rapportent les "Izvestia", fidèles au Kremlin. La situation ne montre aucun signe d’amélioration en Crimée annexée, où les habitants se plaignent depuis longtemps d’un vaste black-out.
Au cours de la dernière semaine, les autorités d’au moins huit régions ont signalé des problèmes dans les stations-service, relève (source en russe) le média "Agentstvo", tandis que des habitants de 13 régions en ont fait état sur les réseaux sociaux.
Parallèlement, les personnes qui se plaignent des files d’attente ou de l’impossibilité de faire le plein ont commencé à être sanctionnées. Ainsi, à Volgograd, des habitants ont été interpellés (source en russe) après avoir enregistré une vidéo adressée au chef du Comité d’enquête russe, Alexandre Bastrykine.
Ils y dénonçaient le fait que les habitants doivent respecter les restrictions alors que "l’administration de la ville remplit les réservoirs à ras bord grâce à ses cartes carburant". La police a arrêté cinq auteurs de ce message pour avoir organisé "un événement public non autorisé". L’un des participants a écopé de cinq jours de détention, un autre d’une amende.
Un habitant de Perm (source en russe) qui avait organisé un piquet solitaire (ne nécessitant, en principe, d'autorisation des autorités) pour attirer l’attention sur le problème d’accès à l’essence, a également écopé d'une amende.
Poutine : des conséquences "non critiques"
Fin juillet, le président russe Vladimir Poutine a de facto reconnu l’existence d’une pénurie de carburant, en la qualifiant de "non critique". Et le 19 août, il a répété cette expression en commentant les conséquences des frappes des forces armées ukrainiennes sur les infrastructures logistiques et énergétiques.
"Il n’y a pas de conséquences critiques à de telles attaques, il n’y en a pas eu et il ne peut pas y en avoir. Mais elles nous causent bien sûr des dommages, c’est évident : nous le comprenons, nous le voyons et nous le savons", a déclaré le locataire du Kremlin.
Le même jour, le vice-Premier ministre Alexandre Novak a laissé entendre que les autorités comptaient sur la réparation des installations pétrolières endommagées, après quoi, a-t-il indiqué, la situation en matière de carburant "s’améliorera".
Cet été, cependant, l’Ukraine a nettement intensifié le rythme de ses frappes en réponse aux bombardements réguliers des forces russes sur les villages et villes ukrainiens, qui coûtent la vie à des civils. Kyiv souligne que les forces russes visent délibérément des infrastructures civiles vitales en essayant d'épargner les vies des civils.
En réponse, le ministère russe de la Défense a menacé les Ukrainiens d’un "gel" à l’approche de l’hiver. Kyiv a promis une riposte "symétrique".
Les forces armées ukrainiennes continuent, de leur côté, à lancer presque quotidiennement des salves de drones contre des installations, y compris très loin à l’arrière du territoire russe.
Début juillet, toutes les principales raffineries du pays avaient déjà été visées. Et durant les deux premières semaines d’août, cette liste s’est allongée de près d’une dizaine de grands sites, dont "Yaroslavnefteorgsintez" à Iaroslavl, "Bashneft-Novoyl" et "Gazprom Neftekhim Salavat" au Bachkortostan (Bachkirie), les raffineries de Syzran, Saratov et Orsk, ainsi que le port d’exportation pétrolière d’Oust-Luga.
Selon les calculs de l’édition russe de Forbes, les raffineries touchées représentent 54 % de l’ensemble des capacités de raffinage du pays (source en russe).
Des conséquences à long terme
La crise des carburants se traduit par des difficultés pour de nombreux secteurs de l’économie russe, soulignent certains analystes. Une partie de ses effets apparaîtra plus tard, même si les autorités parviennent à rétablir l’approvisionnement en carburant.
Le monde agricole risque de subir des pertes insoutenables : la récolte est menacée, les coûts augmentent avec la hausse continue du prix du diesel, tout comme les coûts de production des exploitations, alors que l’État maintient un plafond sur les prix de leurs produits.
En outre, la pénurie de carburant perturbe les chaînes logistiques : elle ralentit les livraisons de marchandises et renchérit le transport de fret, ce qui crée des risques avant tout pour les petites entreprises. Les problèmes d’approvisionnement en essence affectent aussi le tourisme : les destinations traditionnelles du sud, vers lesquelles des millions de Russes partent chaque année en vacances, sont en net recul.
Enfin, la hausse des prix de l’essence et du diesel se répercute sur les étiquettes des biens et des denrées alimentaires, ce qui ne manquera pas d’alimenter l’inflation, mettent en garde les économistes.