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Fluffy Bidule, belle et fière : "Je me suis toujours sentie à côté de la plaque"

Chaque semaine, durant toute la diffusion, Konbini part à la rencontre d'une queen de la saison 4 de Drag Race France !Il y a des drag queens qui construisent leur personnage comme une armure impénétrable, et i...

Chaque semaine, durant toute la diffusion, Konbini part à la rencontre d'une queen de la saison 4 de Drag Race France !

Il y a des drag queens qui construisent leur personnage comme une armure impénétrable, et il y a Fluffy Bidule, dont le drag a toujours été l’inverse : un espace pour révéler, tout doucement et selon ses termes, ce qui se cachait derrière la carapace. Éliminée à l’issue du cinquième épisode de la saison 4 de Drag Race France, la Bordelaise de 27 ans laisse derrière elle l’image d’une artiste rare, viscéralement singulière, qui a fait de la scène son métier depuis 2021 — un art qu’elle façonne à son image, métamorphe, jamais figé et alternatif.

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Une petite fille à part

Il faut d’abord remonter à l’enfance pour comprendre d’où vient sa douceur farouche. Une petite fille rêveuse, un peu à l’écart du monde, solitaire… mais pas une solitude subie : « Ça me convenait très bien », confie-t-elle. Ce sentiment de décalage, elle l’a longtemps porté sans pouvoir le nommer : « Je me suis toujours sentie assez à côté de la plaque, et on me le faisait ressentir aussi. Mais j’avais pas forcément conscience de ce qui faisait que j’étais un peu à part ».

Aujourd’hui encore, elle avance dans cette compréhension d’elle-même sans chercher une explication unique, tant les strates se sont superposées au fil du temps : le TDAH, l’autisme à haut niveau de fonctionnement, la transidentité, le tout dans un environnement qui n’a pas toujours su l’accueillir, comme elle l’a raconté avec une pudeur bouleversante dans l’épisode 5 de la série. Elle garde malgré tout une vraie tendresse pour ses parents, « qui ont fait du mieux qu’ils pouvaient ». Depuis sa vingtaine, dit-elle avec une forme d’apaisement dans la voix, elle comprend un peu plus, chaque jour, qui elle est.

« Un placard à deux portes »

Sa toute première rencontre avec le drag, c’est dans Cry Baby, de John Waters (1990), premier long-métrage du réalisateur après la mort de sa muse, la légendaire Divine, icône absolue et citée par beaucoup d’artistes du milieu : « Je pense que je n’avais pas compris que c’était du drag ». C’est ensuite RuPaul’s Drag Race, sur les conseils de son ex, qui lui révèle que cet art pouvait aussi devenir un métier.

Mais la rencontre n’a rien d’un coup de foudre, et Fluffy en rit encore : « J’ai regardé 10 minutes et j’ai trouvé ça insupportable. J’ai détesté ! » De la téléréalité, du pur spectacle, bruyant, criard, où le clash est roi (surtout pour la version US), qui fait la part belle aux grandes gueules et aux looks qui coûtent des milliers de dollars, tout ça l’avait d’abord rebutée. « J’aimais pas le fait que ce soit de la télévision. Mais le côté artistique m’avait vraiment marquée et touchée. C’est cet aspect-là qui m’a fait m’intéresser au drag par la suite. »

Ses tout premiers pas sur scène, elle les fait à Bordeaux, à la Maison Éclose et au Café Pompier, avec les moyens du bord. « Mes copines m’avaient mis un peu de fard. À ce moment-là, je n’étais pas à l’aise avec ma sexualité, mon identité, je ne savais pas que j’étais trans. Ma première sortie de placard, c’était un placard à deux portes », plaisante-t-elle, avec cette légèreté qu’elle pose souvent sur les souvenirs les plus intimes.

Les racines d’un style

Peu après, elle défile lors d’un gala sur le thème de l’océan à Darwin Écosystème, avec un look entièrement fait maison, presque poétique dans sa débrouille : « J’avais trouvé un pyjama dans une poubelle, qui était bleu nuit et sur lequel j’avais cousu du tulle rouge. J’avais fait une espèce de casque avec du papier peint que j’avais teint à la bombe en rouge et qui ressemblait à du corail, j’avais collé des cailloux pour les aquariums. C’était osé. Mais c’était moi, déjà, et c’était cool. »

Sa participation à la saison 4 de Drag Race France aura été, pour elle, l’occasion d’un retour aux sources : « Ce que j’ai aimé avec Drag Race, c’est que j’ai décidé de revenir aux origines de mon drag et je me suis dit que j’allais montrer ce que j’aurais aimé faire à l’époque. J’ai repris l’esthétique et les envies que j’avais au début. »

Sur ses inspirations esthétiques, Fluffy avoue elle-même ne pas toujours en connaître l’origine exacte, comme si son imaginaire lui échappait un peu à elle-même. « Il y a une période où je m’inspirais beaucoup de la nature, des figures fractales, des plantes… Donc peut-être que j’ai pris des influences, à droite à gauche, d’un conifère ou d’un chou-fleur », rit-elle. Son drag, elle le décrit comme « métamorphe », en perpétuelle mutation au fil de ses « eras » :

« J’aime bien changer, je m’ennuie très vite. »

Dans les traces d’une icône

Ses figures tutélaires convoquent tout un pan de l’histoire trans et queer : « J’adore les femmes et je suis évidemment très inspirée par les femmes trans, les vieilles icônes. J’aime les films d’Alexis Langlois. Il y a une drag qui m’a énormément marquée, c’est Violet Chachki. Divine aussi, elle me fascine. J’aime les drags drôles et un peu trash. » 

C’est justement à l’une de ces icônes qu’elle rend un hommage vibrant lors de l’épisode 5 : Coccinelle. De son nom civil Jacqueline Charlotte Dufresnoy, née en 1931, elle fut l’une des toutes premières figures trans à accéder à une reconnaissance publique en France, se produisant dès les années 1950 dans les cabarets parisiens Madame Arthur puis au Carrousel.

En 1959, soutenue par l’avocat Robert Badinter, elle obtient la modification officielle de son état civil, devenant la première célébrité française à effectuer, ouvertement, une transition de genre — un geste éminemment politique pour l’époque, qui a ouvert la voie à d’autres. En s’inspirant d’elle sur scène, Fluffy Bidule s’inscrit consciemment dans cette filiation d’artistes trans qui ont fait de leur visibilité un acte de résistance et d’amour de soi.

Belle et fière

Depuis son passage dans Drag Race France, Fluffy restera associée à la fierté. Celle qu’on a du mal à trouver en soi, et celle que l’on brandit comme un étendard : « C’est compliqué d’être fière de soi quand on ne sait pas qui on est. Avec le recul, sur Drag Race, oui, je suis fière de ce que j’ai fait, de comment je l’ai fait, et de l’authenticité avec laquelle je l’ai fait. »

Une fierté longtemps entravée, donc, qu’elle a fini par s’autoriser à ressentir, comme une permission qu’elle se serait enfin donnée. « Mon drag, il m’a servie à cacher qui j’étais, ou à révéler, amplifier d’autres parties de moi », résume-t-elle. Voilà qui dit tout de l’ambivalence fondatrice de son art.

De son aventure dans Drag Race France, elle gardera surtout les rires : « On se marre beaucoup hors caméra et, dans le dernier épisode, avec La Harpie et Lana Cotta, on était tellement fatiguées qu’on se tapait des fous rires. Je me suis retrouvée par terre, en costume de Coccinelle, à taper du poing au sol… Je sais même plus pourquoi on rigolait. »

« Sois une pétasse, un peu ! »

Dans l’épisode 3, pour le défilé « Une Nuit au musée », quand la plupart des candidates choisissent d’incarner des œuvres consensuellement belles, Fluffy fait le choix radical de la monstruosité : elle devient L’Ange du foyer de Max Ernst, créature cauchemardesque et allégorie de la montée du fascisme, surgissant de la toile en la déchirant.

« J’avais mon masque, on ne me voyait pas, mais moi je voyais tout, je me sentais extrêmement protégée. J’étais dans une espèce d’armure énorme. En arrivant sur scène, j’avais vraiment le sentiment d’incarner une bête impressionnante et effrayante. J’avais l’impression de voir ce que voyaient les monstres dans les films avant de dévorer leur proie. »

Le soutien de sa mère, tout au long de l’aventure, occupe une place à part dans son récit, empreinte d’une pudeur touchante. « Ma mère a toujours été une très grande supportrice, à sa façon, comme elle pouvait. Après le premier épisode, ça m’a beaucoup touchée, elle m’a appelée pour me dire, en pleurant, qu’elle était très fière de moi. Elle m’a dit qu’elle était désolée si elle ne l’avait pas assez montré. »

Interrogée sur ce qu’elle dirait à l’enfant qu’elle était, Fluffy Bidule livre une dernière réponse aussi tendre que malicieuse : « Sois indulgente avec toi-même. À partir du moment où tu acceptes qui tu es, ça devient plus simple pour toi, et pour les autres de s’ouvrir à toi. J’ai toujours été très gentille donc : sois une pétasse un peu ! »

Drag Race France, saison 4, c’est un épisode tous les jeudis soirs sur france.tv et France 2.