“Fjord” : ce que l’on a pensé de la Palme d’or 2026 | Les Inrocks
En renvoyant dos à dos les idéologies qui opposent une famille conservatrice à son voisinage progressiste, le film de procès de Cristian Mungiu pâtit d’un traitement simpliste et d’un relent réactionnaire déplaisants.
En renvoyant dos à dos les idéologies qui opposent une famille conservatrice à son voisinage progressiste, le film de procès de Cristian Mungiu pâtit d’un traitement simpliste et d’un relent réactionnaire déplaisants.
Dans la réception critique de la dernière Palme d’or, il y aura deux camps : celui qui louera la présumée complexité du regard que Cristian Mungiu pose sur ce film de procès, mettant aux prises deux modèles de société – résumé à gros traits comme un duel entre conservateur·rices et progressistes –, et celui qui dénoncera la veulerie d’un procédé visant à faire croire à une égalité de traitement entre ces deux idéologies opposées.
Une famille roumaine (la mère jouée par Renate Reinsve et le père par Sebastian Stan, deux stars isolées au sein d’un casting d’inconnu·es) s’est exilée aux confins du monde, dans un paysage de carte postale finlandais qui, bien qu’il donne son titre au film, est un pur décor. Chrétien traditionaliste, le couple se heurte vite aux mœurs progressistes et aux principes laïques de la société finlandaise. Après un signalement auprès des services sociaux pour des faits de violences physiques, leurs cinq jeunes enfants leur sont retiré·s.
Les parents enclenchent alors une lutte administrative et judiciaire pour les récupérer, tandis qu’une bataille de communication se déploie sur les réseaux sociaux où l’extrême droite chrétienne use de sa force de frappe pour influencer la justice. Si on schématisait, Mungiu, qui vient donc de devenir le dixième membre du cercle fermé des doublement palmés, renvoie dos à dos traditionalistes et “wokistes”, dans un argumentaire très de son temps de méfiance à l’égard des “extrêmes”.
Sauf que cette mise à égalité de ceux qui sont soupçonnés de violences – ces parents chrétiens fondamentalistes – et celles et ceux qui cherchent à en protéger les victimes potentielles (les services sociaux) induit le fantasme que les dégâts causés par l’antidote à un problème seraient potentiellement aussi dévastateurs que le problème lui-même. Comme lorsqu’il s’agit de mettre la balle au centre entre fascistes et antifascistes, racistes et antiracistes, fondamentalistes et laïcard·es, ce postulat d’une égale méfiance vis-à-vis de chaque antagoniste tourne toujours à l’avantage des premiers, dont les violences sont ainsi banalisées. Et en choisissant de raconter cette histoire principalement du point de vue des parents, et d’accorder à leur camp le pouvoir d’attraction et d’empathie de ses deux stars, le film fausse davantage encore son prétendu souci d’équilibre et fait clairement pencher la balance de leur côté.
Derrière sa dimension sociale et de pur symptôme d’une époque d’égarement politique entre deux modèles de société dont on voudrait nous faire croire qu’au fond ils se valent, on peut aussi reprocher à Fjord de ne faire de cette réflexion sur les dynamiques qui tiraillent cette communauté qu’un exercice de mise en scène reposant sur la manipulation du public, retourné comme une crêpe d’une séquence à l’autre.
Clairsemé d’indices gadgets et traités comme des easter eggs (comme les abus sexuels sous-entendus dans la famille voisine, ou la dernière réplique qui fait revoir tout le film sous un nouvel angle) et saupoudré d’une bonne dose d’amalgames liant par exemple violence intrafamiliale et intégrisme religieux, Fjord est un film dont les émanations réactionnaires sont masquées par un parfum de pondération. Faire à ce point reposer un film sur la relativité entre des valeurs progressistes et conservatrices ne dit pas la complexité, mais plutôt un confusionnisme politique tout à fait dans l’air du temps.
Fjord de Cristian Mungiu, avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, (Rou., Fra., Nor., Dan., Fin., Suè., 2026, 2 h 26). En salle le 19 août.
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