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Finances, grands chantiers, crises : Christian Estrosi fait le bilan de ses 18 ans de mandat à la mairie de Nice

Après avoir répondu dans Nice-Matin sur les enquêtes judiciaires qui le concernent, Christian Estrosi dresse le bilan de ses trois mandats de maire de Nice. Un exercice qu’il n’avait pas fait publiquement depuis sa défaite en mars dernier.

Je trouve une situation complexe : quinze emprunts toxiques, de faibles recettes économiques, une insécurité forte, des réseaux de prostitution, un milieu niçois qui faisait main basse sur la gestion des terrasses, un hôpital Pasteur au point zéro, une situation sociale fragilisée. Nice perdait entre 300 à 500 habitants par an. Il y avait 23 000 étudiants. Et puis une ville désorganisée, notamment entre l’Est et l’Ouest.

J’ai eu une très grande ambition pour Nice. On la regardait comme une petite ville de province, alors que Cannes et Monaco étaient plus prestigieuses. Ma première profession de foi s’intitulait « Nice, ville verte de la Méditerranée ». Je voyais déjà l’enjeu climatique. Il fallait se doter des outils juridiques pour mener cette ambition. Faire l’opération d’intérêt national dans la plaine du Var, créer l’Éco-Vallée puis crée cette grande métropole, la première de France. Cela nous a permis de mettre en place un schéma de mobilité à 2030, un plan climat, un plan local d’urbanisme métropolitain. Si je n’avais fait qu’un mandat, j’aurais livré le Grand Stade, la Coulée verte, un certain nombre de choses. Mais ce n’étaient pour moi que des fondations.

Dans quel état estimez-vous avoir laissé Nice ? Éric Ciotti déplore l’état des finances…

L’audit du cabinet Klopfer nous note 17 sur 20. C’est la meilleure note possible pour une commune en France. Dépenses de fonctionnement maîtrisées : sur ma dernière année, on est à 1,6 %, là où la moyenne nationale est à 4,3 %. L’épargne brute est en forte hausse : 80 millions d’euros, ce qui représente 13,1 % des recettes de la ville. En 2024, on investit 100 millions d’euros. En 2025, 110 millions. Tout ça, c’est de l’argent qui rentre dans les carnets de commandes des entreprises, qui soutiennent l’emploi grâce à l’épargne brute que nous dégageons. Et il y a un chiffre : sept ans de capacité de désendettement de la ville. On n’est pas endetté à trente ans. Sept ans, là où la limite fixée par Bercy est à douze ans.

Donc Nice n’est pas en danger financièrement ?

Aujourd’hui, si. Je le pense. Je pense que le maire met en danger la ville de Nice. On supprime 60 millions d’euros de recettes en baissant les impôts. Je pense qu’en 2027, il ne passera pas à travers la mise en réseau d’alerte de la ville de Nice. Avec 60 millions d’euros de recettes en moins, le compte administratif 2026, qui sera voté en 2027, il va passer à combien ? Je pose la question.

Vous avez augmenté en 2024 la taxe foncière. Avec le recul, n’auriez-vous pas pu moins investir pour éviter cette hausse ?

J’ai peut-être eu tort de ne pas augmenter chaque année du niveau de l’inflation. Mais entre 2009 et 2024, on n’a augmenté qu’une fois. Là où les autres villes ont fait régulièrement des augmentations en France. J’ai augmenté les impôts pour continuer à investir. Je considère que l’investissement rapporte. Si vous préférez faire des économies en supprimant des événements, vous allez au contraire réduire la consommation dans Nice. Vous réduisez les recettes dans l’économie et les entreprises ayant moins de recettes versent moins de fiscalité à la collectivité.

La sécurité fait partie des priorités dans la réorganisation des services annoncée le vendredi 10 juillet 2026 par le maire et président de la Métropole de Nice, Eric Ciotti. Ici, le nouveau poste de police municipale  inauguré le 19 juin 2026, sur le Cours Saleya.

Vos années de maire ont aussi été marquées par votre rupture avec Éric Ciotti. Est-ce que ce conflit a handicapé Nice ?

Considérablement. Vous vous retrouvez avec quelqu’un à qui vous faites confiance, à qui vous proposez de prendre votre succession au Conseil départemental pour que cette solidarité avec la ville de Nice se poursuive. Ça a duré deux ans. À partir de là, une espèce de jeu perfide a consisté à enlever des subventions à l’Opéra, au Théâtre National, à un certain nombre d’associations, aux financements de grands équipements…

Sur les J.O. vous lui en voulez ?

La perte des Jeux olympiques est une tragédie pour Nice. Avec les 400 millions d’euros de travaux financés à 90 % par le Cojo et par la Solideo, vous remplissiez pendant quatre ans les carnets de commandes. Nice aurait été le seul endroit en France où pendant 4 ans on aurait garanti le soutien à nos entreprises et à leurs sous-traitants.

Votre mandat a été marqué par de graves crises : les attentats du 14-Juillet et de la Basilique Notre-Dame, la tempête Alex et la Covid…

Le 14 juillet 2016 c’est une horreur. Vous êtes là, vous prenez des papas, des mamans, des enfants dans les bras. Il faut mobiliser des dizaines de psychologues. Cela restera une cicatrice indélébile. Cela m’a surtout permis de mesurer que nous étions entrés dans une période de tous les risques qui conduit à la sécurisation de la Promenade. L’attentat de Notre-Dame. C’est un choc terrible. Trois morts, trois familles endeuillées. Je les ai accompagnées. Même si la sécurité relève d’abord de l’État, c’est vers vous qu’on se tourne. Il faut avoir suffisamment de solidité et de lucidité pour faire face.

La crise Covid, quelles leçons en avez-vous tirées ?

Le 15 mars 2020, lorsque le confinement est annoncé, je vois arriver les semaines et les mois suivants avec effroi. La santé des Niçois mais aussi celle de nos entreprises étaient en jeu. Je suis allé chercher jusqu’en Chine des masques, des gants, des combinaisons. Nous en avons fait venir près de quinze tonnes. Nous avons fourni aux personnels hospitaliers du matériel dont ils avaient besoin. Nous avons organisé la vaccination, jusqu’à 6 000 personnes par jour, ainsi que la prise en charge d’urgences dentaires alors que les cabinets étaient fermés. Cette crise m’a appris qu’il fallait constituer des réserves en prévision d’une nouvelle pandémie.

Concernant la tempête Alex, des habitants de la métropole estiment encore que la reconstruction a été trop lente. Vous avez fait les bons choix ?

Dans l’urgence, nous avons rétabli l’eau potable en quarante-huit heures. En dix jours, des stations de traitement des eaux usées ont été acheminées par hélicoptère. En quinze jours, nous avons installé des ponts provisoires. La vie a repris rapidement, mais je comprends que, pour ceux qui attendent toujours des ouvrages définitifs, cela ne suffise pas. Les procédures ont ensuite tout ralenti. Les mesures d’urgence avaient permis de construire une voie provisoire dans le lit de la Vésubie. Puis on nous a demandé de réviser les documents d’urbanisme. Je trouve intolérable que l’État n’ait pas maintenu plus longtemps ces procédures d’urgence. À la Madone des Fenestres, des travaux que nous pensions définitifs ont été emportés par la tempête Aline. J’ai fait un signalement pour établir si des erreurs avaient été commises, y compris dans le suivi du chantier. Cette tempête nous a aussi montré qu’en montagne, plus personne ne peut parler de solution définitivement à l’abri du risque.

Vos mandats ont été marqués par de gros chantiers, trop selon certains de vos opposants. Par exemple l’Allianz Riviera : trop grand, trop cher, mais c’est aussi le choix du partenariat public-privé (PPP). Avec le recul, vous referiez la même chose ? Naturellement. Il fallait un équipement à la hauteur, moderne. Sur son implantation, sur le choix du partenariat public-privé, c’était la bonne formule à l’époque, et toujours aujourd’hui d’ailleurs. La France était candidate à l’organisation de l’Euro 2016 et devait réaliser neuf stades aux normes UEFA. L’État s’engageait à participer au financement. Philippe Séguin, le président de la commission Grand Stade à la Fédération française de football, proposait en même temps de mettre en place la procédure PPP. Je fais mon calcul. Soit faire un stade de de 18 000 places au Ray soit un stade de 35 000 places à l’ouest, où nous avions prévu le tramway. On arrivait au même coût mais le grand stade, lui, était homologué par l’UEFA et permettait à l’OGC Nice de jouer l’Europe.

Le PPP reste contesté. Vous considérez toujours que c’était le bon choix ?

Absolument. Le PPP nous a permis de faire le stade très vite. Il est sur vingt-sept ans, nous avons livré le stade en 2013. Ça veut dire que dans 14 ans, le stade sera rendu par l’exploitant à l’état neuf, parce que c’est le contrat. Nice avait tellement de retard. J’ai considéré qu’il fallait mettre un coup d’accélérateur pour nous replacer au même niveau.

Autre grand chantier : la ligne 2 et 3 du tramway, livrées entre 2018 et 2019. C’était une priorité, mais elle a coûté cher…

La priorité des priorités. C’était à partir de là qu’on allait pouvoir recréer une seule ville de l’Est à l’Ouest. Les premières études prévoyaient un tram sur la promenade des Anglais. J’ai compris que ce n’était pas le bon choix. Creuser un tunnel permettait d’avoir une vitesse commerciale et une capacité de transport beaucoup plus forte et d’aller du port à l’aéroport. L’avion, le tram, la gare routière, le train, le bateau : on avait la totale multimodalité. Aujourd’hui, il y a près de 130 000 usagers par jour donc quand vous investissez presque un milliard d’euros à bas taux et amortissable en vingt-cinq ans, c’est de l’argent gagné. C’est un investissement.

La démolition d’Acropolis et du Théâtre National de Nice pour prolonger la Coulée verte a suscité une forte opposition. Était-ce indispensable ?

Pour Acropolis, oui. Le centre ne recevait plus les grands congrès que Monaco ou Cannes pouvaient accueillir. Les plafonds étaient bas, le bâtiment était en très mauvais état. Il aurait fallu des investissements considérables. Il y avait aussi la question du Paillon. Un jour, il débordera. Il faudra que l’eau puisse s’écouler en surface plutôt que de s’engouffrer dans les rues adjacentes. La continuité de la Coulée verte répondait aussi à cette nécessité.

Et pour le Théâtre ? c’est une grande scène en moins…

Il avait beaucoup de malfaçons. Cent cinquante places étaient inutilisables parce qu’on ne voyait pas la scène. Il y avait de l’amiante et des travaux très lourds à prévoir. Aujourd’hui, le Théâtre National de Nice dispose de trois scènes. À l’église des Franciscains, nous avons redonné vie à un bâtiment du XIIIe siècle. Il y a davantage de salles de répétition, des studios pour les artistes et une costumerie. Nous avions presque achevé les études pour une nouvelle salle de 900 places au Palais des Expositions et nous l’aurions livré en 2029.

Sur la sécurité, êtes-vous allé aussi loin que vous le souhaitiez ?

Quand je suis arrivé, il y avait 180 policiers municipaux. Aujourd’hui, il y a 1 000 personnes engagées dans les services de sécurité, dont 650 policiers municipaux et plus de 180 ASVP. Nous avons près de 6 000 caméras, un centre de supervision urbain, des caméras embarquées dans les transports, 1 700 boutons d’alerte, 303 bornes d’appel d’urgence SOS, 177 haut-parleurs. Près de 600 millions d’euros ont été consacrés à la rénovation urbaine dans les quartiers. Et puis il y a l’hôtel de police. Il m’aura fallu dix-huit ans pour livrer l’hôpital pasteur, 18 ans aussi pour faire un hôtel de police. Mutualiser police nationale et police municipale, c’était indispensable.

De quoi vous êtes le plus fier ?

D’avoir fait entrer Nice dans la cour des grands. Aujourd’hui, un grand événement international sportif, économique ou scientifique comme l’UNOC pense à venir à Nice. La ville est classée à l’Unesco, elle a reçu la seule arrivée du Tour de France cycliste qui ne se soit pas faite sur les Champs-Élysées, de grands sommets internationaux. Si, en 2008, j’avais dit tout cela, qui m’aurait cru ? Mais ma plus grande fierté personnelle, ce sont aussi les relations humaines que j’ai tissées avec beaucoup de Niçois et avec l’administration formidable de la ville et de la métropole.

Avez-vous des regrets ?

Si j’ai des regrets je préfère les garder au fond de moi parce que je veux mesurer s’ils sont justifiés ou pas. Sur le jugement à long terme que porteront les gens. J’en cite quand même un, c’est d’avoir délégué ma confiance à quelques rares personnes qui l’ont trahi. Je laisse le soin à chacun de se reconnaître ou de les reconnaître

Quel regard portez-vous sur les premiers mois de votre successeur ?

L’hôtel de police, Haliotis, l’unité de valorisation énergétique de l'Ariane, tout ça va être livré et ça ne trompera personne : ce sont mes chantiers. Mais j’ai dit que je ne me mêlerais plus du débat politique niçois. Je veux laisser sa chance au maire. J’espère que ma ville ne déclinera pas. Si j’évoquais tout ce que j’observe et tout ce que je ressens, ça donnerait trop le sentiment que je veux faire un retour d’une manière ou d’une autre.

Vous ne serez donc pas candidat aux législatives ni à la présidence de la Région ?

Non. Je ne suis candidat à rien.

La politique, c’est terminé ?

Pour l’instant, je suis encore dans une phase de méditation. J’ai fait 50 % de mon chemin en huit jours, en faisant l’ascension du Kilimandjaro. Il me reste 50 % à faire. Je les aurai faits quand je publierai mon livre en 2027. Il n’y aura pas d’amertume, de revanche. Au fond, Je veux remercier les Niçois qui m’auront donné dix-huit ans de bonheur pour présider au destin de leur ville.