À Bordeaux, le peintre décorateur Jean Dupas, figure essentielle de l’Art déco, à l’honneur d’une grande exposition
Qui a dit que l’Art déco était l’apanage de Paris ? Il est vrai que le centenaire de l’Exposition des arts décoratifs et industriels a été célébré en fanfare dans la capitale en 2025. Mais ce serait oublier que...
Qui a dit que l’Art déco était l’apanage de Paris ? Il est vrai que le centenaire de l’Exposition des arts décoratifs et industriels a été célébré en fanfare dans la capitale en 2025. Mais ce serait oublier que parmi tous les artistes décorateurs qui ont fait les belles heures de cet art total dans les Années folles, l’un des plus reconnus en son temps, qui a participé à la décoration de quatre pavillons de la fameuse exposition fondatrice du mouvement, était bordelais. Le musée des Beaux-Arts de la ville du sud-ouest (MusBA) lui consacre sa première rétrospective depuis sa mort.
« Jean Dupas était considéré comme un véritable chef d’école à l’échelle nationale en son temps », rappelle Margaux Wymbs, conservatrice au MusBA et commissaire de l’exposition. « Il est un de ces nombreux artistes de l’entre-deux, qui ne se retrouvent pas dans l’avant-garde mais entendent renouveler l’académisme ».
Des visions riches en fantaisies
Dans une exposition à la médiation soignée, on découvre le parcours d’un étudiant assidu de l’École des beaux-arts de Bordeaux. Prix de Rome en 1910, il devient pensionnaire de la Ville Médicis, siège de l’Académie de France à Rome, où il restera jusqu’en 1920 – avec une interruption pour mobilisation durant la Première Guerre mondiale. Tout au long de l’exposition, les œuvres du Bordelais, pour beaucoup prêtées par des collectionneurs privés, sont confrontées aux productions de ses contemporains : « Il ne s’agit pas d’une exposition monographique mais bien de présenter Jean Dupas et son entourage artistique : Dupas & Co », insiste Sophie Barthélémy, directrice du musée.

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Jacques Émile Blanche, Portrait du peintre Jean Dupas, 1936
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Huile sur toile • 145 × 112 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Bordeaux • Photo F. Deval, mairie de Bordeaux
« Dupas se tourne du côté du décor plus que de celui de la narration. »
Margaux Wymbs
Un parti pris judicieux, qui offre des jalons pour mieux comprendre la sensibilité du peintre. Selon Margaux Wymbs, « Dupas est marqué par son voyage en Italie mais comme d’autres à son époque, il regarde plus encore que la Haute Renaissance les trésors de l’art archaïque et des primitifs italiens du Quattrocento ». L’Archer de 1917 dévoile un sens académique de la composition, épurée de toute anecdote et tracée en grandes figures géométriques.

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Jean Dupas, Dame aux oiseaux, vers 1930
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Crayon, pastel et gouache sur carton • 46 × 38 cm • Coll. particulière • © ADAGP Paris, 2026 / Photo F. Deval, mairie de Bordeaux
Dupas goûte la couleur éclatante des fauves et des symbolistes. La synthèse formelle de ses figures n’est pas sans écho à l’art de Pierre Puvis de Chavannes. Le voisinage d’Héraklès archer d’Antoine Bourdelle (1909) vient aussi à-propos comme motif iconique de son temps. Ce vis-à-vis révèle cependant les limites de la manière de Dupas, qui reste un second couteau, loin de Paul Cezanne, Henri Matisse ou Pablo Picasso dans le même registre de « classicisme réenchanté ».

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Jean Dupas, L’Archer
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Huile sur toile • 56 × 52 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Bordeaux • © ADAGP Paris, 2026 / Photo L. Gauthier, mairie de Bordeaux.
C’est ailleurs que se situe l’intérêt de son art. Pour Margaux Wymbs, « Dupas se tourne du côté du décor plus que de celui de la narration ». C’est ainsi dans ses rares portraits, mais aussi dans les paysages oniriques, peuplés de chevaux, de pigeons blancs et d’antilopes, ornés d’une végétation luxuriante et fantaisiste que se révèle toute l’originalité d’un imagier dont les visions n’ont rien à envier à celles des surréalistes.
Omniprésent lors de l’Expo de 1925
Le métier de « peintre décorateur » prend tout son sens avec les productions de Dupas pour l’Exposition de 1925. Il y présente un vase en porcelaine au pavillon de la Manufacture de Sèvres, et une grande peinture murale dédiée à la vigne pour le pavillon des Vins de Bordeaux, qui célèbre les artistes girondins. Il expose aussi des tableaux de chevalet dans le pavillon de l’Ambassade française et dans l’hôtel du Collectionneur Jacques-Émile Ruhlmann. De quoi donner des idées d’achats aux visiteurs les plus aisés…

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René Buthaud, Vase, non daté
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Céramique • H. 37, 1 cm • CCØ Paris Musées / Musée d’Art moderne de Paris
Dupas démontre lors de cet événement sa capacité à intégrer sa peinture dans un plus grand décor où ses lignes ondulantes d’inspiration cubiste entrent en harmonie avec les sculptures d’Alfred Janniot et les céramiques de René Buthaud. Le dessin reste pour cet amoureux d’Ingres « la probité de l’art » comme en témoignent les exigeantes planches d’études de l’artiste présentées dans un original « cabinet du compositeur ». En plus de Paris, Dupas a également conquis Londres et New York à la fin des années 1920 en dessinant des affiches et illustrations publicitaires diffusées dans des titres aussi emblématiques que Vogue et Harper’s Bazaar.
La création d’immenses décors
Lassitude ou crise financière aidant, Jean Dupas revient à Bordeaux la décennie suivante. Il abandonne l’affiche pour se consacrer à la peinture décorative, si possible dans de grands décors. Appuyé par le collectionneur Ruhlmann, il obtient des commandes dont l’un de ses chefs-d’œuvre, en 1937 : le grandiloquent, et marqué d’accents coloniaux, La Gloire de Bordeaux pour la Bourse du travail. Plutôt secret sur sa vie privée comme sur ses opinions politiques, Dupas sait s’entourer. Discret pendant la Seconde Guerre mondiale, il continuera, au contraire de nombre des artistes officiels de sa génération, d’obtenir des commandes dans les années 1950 et 1960, par le biais du « 1% artistique » mis en place par l’État en 1951.

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Jean Dupas, Esquisse pour La Gloire de Bordeaux, 1937
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Huile sur papier • 79 × 169 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Bordeaux • © ADAGP Paris, 2026 / Photo F. Deval, mairie de Bordeaux
Alors que le bouquet final de « 1925–2025. Cent ans d’Art déco » au MAD de Paris nous emmenait à bord de l’Orient-Express, l’exposition bordelaise n’est pas en reste puisqu’elle nous fait embarquer sur les grands paquebots : l’Île-de-France et le Normandie. On ne peut qu’être émerveillé par ce qu’il reste des décors luxueux créés, pour le second, par Dupas en 1934, mais aussi par les figures en verre peint exécutées par le maître verrier Jacques Charles Champigneulle. Rapportées au carton monumental qui est exposé, elles donnent une idée de l’échelle colossale de ce qui était le décor du salon du Normandie.
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Jean Dupas & Co. Le grand Art déco
Du 26 juin 2026 au 29 novembre 2026
Jean Dupas (1882–1964) apparaît comme l’une des figures majeures de l’Art déco dans cette exposition du musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Peintures, décors monumentaux, mobilier et arts décoratifs révèlent l’élégance d’un style qui conjugue luxe, modernité et savoir-faire.
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux • 20 Cours d'Albret • 33000 Bordeaux
www.musba-bordeaux.fr