Face à la Russie, la Finlande organise le plus grand exercice de défense civile européen depuis 1945
Dans un abri de défense civile creusé dans la roche, derrière des portes conçues pour résister à une attaque nucléaire ou biologique, deux conscrits finlandais en combinaison de protection et masque respiratoir...
Dans un abri de défense civile creusé dans la roche, derrière des portes conçues pour résister à une attaque nucléaire ou biologique, deux conscrits finlandais en combinaison de protection et masque respiratoire mesurent les niveaux de radiation dans le cadre d'un exercice visant à transformer une grotte en refuge pour des milliers de personnes.
À l'intérieur, dans ce qui est habituellement une salle de sport, des centaines de personnes dorment sur des lits de camp.
Plus de 2 000 personnes, dont des bénévoles et des étudiants, participent au plus grand exercice de défense civile organisé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Dans ce scénario, des infrastructures critiques de la ville finlandaise de Kuopio, au centre du pays, notamment l'électricité et l'eau, ont été perturbées par des cyberattaques et plane la menace de frappes de missiles venues du voisin de la Finlande, la Russie.
L'objectif est de permettre aux autorités locales et aux citoyens ordinaires de répéter ce qu'ils feraient en cas de véritable attaque.
Mais si les bunkers et abris souterrains peuvent offrir une certaine protection contre les missiles, ils ne protègent en rien contre la campagne de sabotage et de déstabilisation que, selon des responsables occidentaux, la Russie mène à travers l'Europe.
Elle s'est traduite par des incendies criminels, des attaques contre des installations hydrauliques et des centrales électriques et l'envoi de drones chargés de missions de sabotage dans l'espace aérien de l'Union européenne.
La frontière de la Finlande avec la Russie s'étend sur plus de 1 300 kilomètres, de la mer Baltique jusqu'au cercle polaire.
En 2024, en même temps que la Suède, la Finlande a rejoint l'OTAN, après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par le président russe Vladimir Poutine. Jusque-là, les Finlandais se préparaient à se défendre contre la Russie, en grande partie seuls.
Les leçons de l'Ukraine
La défense de la Finlande, explique le colonel de l'armée à la retraite Asko Muhonen, repose non seulement sur les forces armées, mais aussi sur "l'état d'esprit" des Finlandais ordinaires, prêts à assumer la responsabilité de la sécurité de leur pays.
Muhonen, qui a organisé l'exercice de Kuopio, explique que cela tient en partie au système de conscription, qui a été maintenu en Finlande, même après l'effondrement de l'Union soviétique.
Tout le monde n'est pas ravi de faire son service national, mais "c'est notre devoir de servir et de protéger ce pays comme d'autres l'ont fait avant nous. C'est pour cela que nous avons notre indépendance", estime Jyry Pietikainen, 23 ans, un conscrit formé à gérer l'abri de Kuopio pendant la nuit.
La Finlande doit aussi tirer des enseignements de l'Ukraine, ajoute Muhonen.
Alors que le plus grand abri de Kuopio peut accueillir 7 000 personnes, les Ukrainiens n'ont parfois que quelques minutes pour se précipiter vers une station de métro ou un parking souterrain.
Cela signifie, dit-il, que les gens ont besoin d'un abri facilement accessible qui offre une certaine protection, et pas nécessairement d'une structure capable de résister à une attaque nucléaire.
Dmytro Untila, 20 ans, étudiant ukrainien à l'université de Kuopio, se trouvait chez lui à Odessa lorsque des missiles russes ont frappé sa ville le 24 février 2022, premier jour de la guerre. Il s'est réfugié dans le hall d'entrée de son immeuble, faute de mieux, raconte-t-il.
Une formation à ce type de situation aurait certainement aidé en Ukraine, affirme-t-il, "parce que personne ne savait que cela pouvait arriver".
La plus grande menace pour les infrastructures énergétiques de la région de Kuopio, ce sont d'importantes chutes de neige, les tempêtes et les intempéries, explique Juha Räsänen, directeur général de l'entreprise d'électricité Savon Voima.
Mais depuis l'invasion de l'Ukraine et la décision de l'entreprise d'arrêter d'acheter du biocarburant russe, le nombre de cyberattaques visant le réseau a fortement augmenté, affirme Räsänen.
L'an dernier, les ingénieurs ont également trouvé au moins dix autocollants collés sur des parties particulièrement vulnérables des infrastructures du réseau énergétique. D'autres entreprises du secteur en Finlande en ont également trouvé et ignorent d'où ils viennent, ajoute-t-il.
"S'il y avait une explosion à cet endroit-là, cela pourrait détruire tout un barrage", prévient Räsänen. Des drones ont également été aperçus au-dessus des lignes électriques, mais leurs auteurs n'ont pas été identifiés, poursuit-il.
On ne peut pas se prémunir contre toutes les menaces, souligne Räsänen. C'est pourquoi il est important que la population soit prête à se débrouiller seule pendant au moins 72 heures en cas de coupure de courant ou si l'eau devient impropre à la consommation.
Le Service finlandais de sécurité et de renseignement indique avoir examiné "un large éventail de signalements" sans rien trouver d'inquiétant.
Depuis 2022, en raison de la situation sécuritaire, la population est plus vigilante et a donc signalé, par exemple, des autocollants réfléchissants liés à des travaux de topographie, précise-t-il dans un communiqué. Les observations de drones, ajoute-t-il, "s'expliquent en grande partie par des phénomènes du quotidien".
Des "petites choses se produisent en permanence", notamment des brouillages russes des signaux GPS, estime Vuokko Lahtinen, 32 ans, croisée dans un sauna à Kuopio.
Pour cette raison, selon elle, "la meilleure défense de la Finlande, c'est de faire en sorte qu'il ne vaille pas la peine de nous attaquer".
Cela repose sur l'armée et les forces de défense du pays, mais aussi sur les Finlandais, qui ont le sentiment "d'avoir quelque chose pour lequel nous voulons nous battre", poursuit-elle.
En Finlande, dit-elle, il existe "un sentiment général de responsabilité", né des associations locales et même d'initiatives comme le recyclage.
"À un niveau très simple, au quotidien, si vous faites des choses qui comptent, cela produit alors un effet papillon", résume Lahtinen.
La Finlande face à l'Union soviétique
Au cours de ses guerres contre l'Union soviétique, la Finlande a perdu environ 11 % de son territoire et plus de 400 000 personnes, soit près de 12 % de la population, ont fui leur foyer dans une région qui se trouve aujourd'hui dans l'ouest de la Russie.
Au musée des anciens combattants de Kuopio, Risto Mönkkönen, 95 ans, montre un morceau de papier sur lequel il a noté les dates des bombardements de la ville et les noms des personnes tuées.
"Je ne peux pas l'oublier", confie-t-il en racontant comment, enfant, il s'est précipité avec son père dans un abri au moment où une bombe tombait, tuant cinq amis de son père.
Pirkko Naukkarinen, 102 ans, se souvient comment, à 16 ans, elle travaillait dans une cuisine de campagne près des lignes de front, partageant parfois les tranchées avec les soldats et se jetant dans les fossés pour se mettre à couvert lorsque l'aviation soviétique attaquait l'armée finlandaise en retraite.
Aili Toivanen, 92 ans, raconte avoir été contrainte de quitter son domicile à deux reprises au fil des différents conflits. Chaque fois, des soldats finlandais ont indiqué à sa famille qu'elle avait une heure pour rassembler ses affaires.
La première fois, se souvient-elle, elle s'est retournée et a vu sa maison en flammes, incendiée par des soldats finlandais qui ne voulaient rien laisser derrière eux.
La seconde fois, explique-t-elle, l'aviation soviétique a bombardé le train dans lequel sa famille fuyait. Ils ont sauté, se sont cachés dans les fossés avant de trouver refuge à Kuopio.
Quand Vladimir Poutine a envahi l'Ukraine en 2022, dit-elle, les larmes aux yeux, elle a craint de devoir quitter sa maison pour la troisième fois.
Un pays pour lequel il vaut la peine de se battre
Dans l'abri de Kuopio, des milliers de personnes se sont succédé, parmi lesquelles des écoliers et des étudiants.
"Les enfants doivent savoir tout cela, car ils pourraient avoir à faire des choses seuls. Les adultes ne peuvent pas toujours aider", explique Amanda Hill, 11 ans, dont la classe a passé la journée à étudier dans l'abri.
Assis par terre dans l'abri avec ses camarades conscrits, Pietikainen explique pourquoi il n'est pas insensé de s'entraîner à gérer une crise.
"Nous sommes Finlandais, donc nous sommes un peu pessimistes sur la vie d'une certaine manière, mais l'histoire montre ce qui peut arriver avec la Russie", dit-il.
S'agissant des menaces en provenance de Moscou, conclut Muhonen, "ne croyez pas ce qu'ils disent, mais observez ce qu'ils font".