EXCLUSIF : De nouvelles accusations d’agression sexuelle contre l’ex-maire d’Alençon
La cellule investigation de Radio France révèlent les témoignages de Patrick et Tony. Tous deux affirment avoir été victimes, mineurs, d'attouchements non consentis de la part de l'ex-maire d'Alençon, Joaquim Pueyo. Le conseiller départemental de l’Orne conteste les faits.
La cellule investigation de Radio France révèlent les témoignages de Patrick et Tony. Tous deux affirment avoir été victimes, mineurs, d'attouchements non consentis de la part de l'ex-maire d'Alençon, Joaquim Pueyo. Le conseiller départemental de l’Orne conteste les faits.
Cinq mois après la sortie de Derrière les arbres (Flammarion) de Frédéric Pommier (journaliste à France Inter) où il décrit un viol subi à l'âge de 7 ans, la cellule investigation de Radio France révèle deux nouveaux témoignages mettant en cause Joaquim Pueyo. Patrick B., âgé de 59 ans, affirme avoir été abusé sexuellement dans la région d'Alençon par l'ancien maire socialiste alors qu’il était mineur. Tony C., âgé de 47 ans, accuse l'ancien député d'attouchements sexuels par surprise quand il avait 15 ans, lors d'une visite familiale dans la prison de Nanterre dont Joaquim Pueyo était le directeur. Les deux hommes sont déterminés à porter plainte pour agression sexuelle sur mineur.
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France Inter
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Au printemps 1981, Patrick B. a 14 ans. Orphelin, placé successivement dans plusieurs familles et maisons d'accueil à travers la région normande, l'adolescent est alors l'un des pensionnaires d'un foyer au sud d’Alençon (Orne). C’est précisément près de ce centre pour enfants en difficulté que Patrick se souvient avoir été pris en stop, en fin de journée, par un homme d'une trentaine d'années à bord d’une belle voiture, à l’intérieur marron clair. “Je faisais régulièrement le mur pour rejoindre mes copains à Arçonnay. Je ne voulais pas rester au foyer, se rappelle Patrick. Je faisais du stop car je n'avais pas de mobylette. Près du foyer et d'une station-service, je vois un monsieur qui s'arrête à ma hauteur et qui me demande où je vais. Je lui explique et il me propose de monter. Il est gentil, petit de taille. Il parle bien. Je n’ai pas de méfiance particulière.” Arrivé à Arçonnay, l’homme lui propose finalement de l’inviter à manger dans un restaurant américain puis d’aller au cinéma dans la ville du Mans, à plusieurs dizaines de kilomètres de là. Patrick accepte ce qui s’apparente à ses yeux à un élan de générosité. “Je n’avais pas les moyens de m’offrir des choses comme ça. Est-ce qu’il a fait cela pour me faire baisser la garde ? Je ne sais pas.” Patrick ne se souvient pas d’un comportement déplacé à son égard, tant au restaurant que durant la séance de cinéma. Mais selon lui, les choses vont prendre ensuite une autre tournure. Sur la route du retour vers Alençon, alors qu’il fait déjà nuit, l’adulte lui suggère qu’il est déjà trop tard pour rejoindre son foyer et lui propose de l’héberger chez lui, dans un hameau, en périphérie de la ville. Là encore, l’adolescent ne perçoit pas de danger et accepte la proposition.
Il me répétait : “Chut !”
Dans cette maison isolée où l’adolescent est invité à dormir à l'étage, Patrick raconte être rejoint durant la nuit par cet adulte qui, selon son témoignage, tente à plusieurs reprises de le caresser puis le contraint à une masturbation. "Il m’a imposé des caresses. Je l’ai repoussé plusieurs fois mais il est revenu vers moi durant mon sommeil. Il me répétait ‘Chut ! Chut ! Chut !’. J’entends encore ce ‘Chut !’ aujourd'hui.” Patrick se souvient avoir été figé par la peur et l’impossibilité de savoir où il se trouvait précisément, ni comment s’échapper. “J’étais coincé dans cette maison complètement isolée avec cet homme. J’avais 14 ans. Je ne savais pas où j’aurais pu aller si j'avais pu me défendre et sortir. J'ai paniqué. Je l’ai laissé faire.” À l’aube, l’homme le dépose en voiture sans un mot jusqu’à Alençon, non loin de son foyer pour orphelins, laissant Patrick dans un état de sidération totale. “C’est un peu le black-out. Je ne me rappelle pas le trajet. Je pense que j’étais sonné”, se remémore Patrick.
Dans les mois qui suivent, l’adolescent identifie physiquement l’homme qui, selon lui, a abusé de lui sans encore mettre un nom sur son visage. Il l’aperçoit plusieurs fois dans le centre d’Alençon, le week-end, notamment dans le bar La Renaissance, un établissement fermé aujourd’hui. “Quand il m’apercevait au loin, il faisait semblant de ne pas me voir”, se souvient-il. Dans la période des faits présumés ayant visé Patrick et Frédéric Pommier, Joaquim Pueyo est président du comité des fêtes de Livaie, un village de l’Orne où habitent ses parents et dont il va devenir le maire en 1983. Il travaille déjà pour l'administration pénitentiaire comme directeur de prison. Selon nos informations, il habite Paris mais revient très régulièrement, le week-end, dans la région d'Alençon. Il loge dans une maison qu'il a lui-même rénovée à Livaie, à proximité de celle de ses parents.
Un visage qui resurgit à la télévision
Les années passent, Patrick quitte le département. Déjà fragilisé par son passé d’orphelin, il tente de mettre l’agression sexuelle derrière lui, mais le visage de cet homme ressurgit à la télévision. Sur les plateaux télé ou lors des retransmissions des débats à l’Assemblée nationale, Patrick reconnaît Joaquim Pueyo devenu, depuis, directeur de nombreuses prisons françaises, maire d’Alençon (de 2008 à 2017 puis de 2020 à 2026), conseiller général et député de l'Orne. Ainsi, fin 2021, Patrick le voit à la télévision lors de la prise d'otages de deux surveillants par un détenu dans la prison de Condé-sur-Sarthe ou lors de violences urbaines dans le quartier de Perseigne, en périphérie d'Alençon. “C’était l’homme qui m’a pris en stop, explique Patrick. J'aurais voulu porter plainte mais j’ai redouté l'impact sur ma femme. Avec mon parcours d’enfant placé, j'ai eu peur qu'on remette en cause mon témoignage. J’ai aussi compris que c’était un homme puissant. Le fait qu’il soit directeur de prison a joué. Je me suis fait des films. Je me suis dit qu’il allait m'envoyer des types pour me faire taire ou une armée d'avocats.” Contactées par la cellule investigation de Radio France, six personnes dans l’entourage de Patrick B., dont sa compagne, nous confirment avoir été mis au courant durant ces dix dernières années de l’agression sexuelle dont il se dit la victime. Frédéric et Valérie, un couple d'amis, racontent que Patrick leur a confié son traumatisme alors qu’ils voyaient par hasard Joaquim Pueyo à la télévision dans leur salon. “Il s’est mis à bouillir de rage en voyant le maire d’Alençon à l’écran, se souvient Valérie. C’est là qu’il a eu besoin de nous raconter ce qui lui était arrivé. Nous étions stupéfaits. Nous l’avons encouragé à porter plainte.”
Un ami l’empêche d’approcher le maire d’Alençon dans un salon
Le 11 septembre 2022, lors du salon “Dentelle Ink” dédié au tatouage à Alençon, un ami empêche Patrick d’approcher le maire d’Alençon qu’il aperçoit dans les allées. Les organisateurs du salon nous confirment la présence de Joaquim Pueyo ce jour-là. Sébastien, un autre proche, se souvient que Patrick a évoqué avec lui, il y a plus de dix ans, lors d’un week-end à la montagne, le nom de Joaquim Pueyo et cette agression sexuelle présumée. Mathieu, lui, a été mis dans la confidence lors d'un voyage en Écosse en mars dernier. “Ça a affecté ma vie, constate Patrick, aujourd’hui agent municipal proche de la retraite. J'ai déclenché une maladie de peau, du psoriasis, quelques mois après cette histoire, et je l’ai toujours [ndlr : il nous montre son bras]. Et ça me pourrit bien la vie. Est-ce que c'est lié ? Quand je bois un peu, ces choses-là ressortent mais j'ai gardé tout ça très longtemps en moi.” Tout change avec la sortie, le 15 avril 2026, du livre du journaliste Frédéric Pommier. Informé par des proches, Patrick ressent la nécessité de prendre la parole pour soutenir celui qui a osé briser le silence. Il a décidé aujourd’hui de porter plainte à Alençon même s’il sait que les faits présumés sont prescrits. “Si Frédéric Pommier n’en avait pas parlé, je n'aurais rien dit, reconnait Patrick. J'aurais continué à me taire. Mais il a fait cette démarche. Je devais l'appuyer.”
Un deuxième témoin évoque des faits similaires
Le témoignage de Patrick B. n’est pas isolé. Tony C., âgé de 47 ans, connait Joaquim Pueyo et sa famille. Originaire comme lui de Livaie (Orne), sa mère a fréquenté les mêmes bancs de classe que l’élu. Au moment du décès accidentel du père de Tony, Joaquim Pueyo est maire de ce village. Il a apporté son aide à la veuve de cette famille qui compte alors quatre garçons et deux filles. "Il a toujours fait partie de notre entourage, précise Tony. Il a beaucoup aidé ma mère. Enfant, je le considérais comme un ami de la famille et un homme politique qui avait du pouvoir".
À l'été 1994, Joaquim Pueyo est le directeur de la maison d'arrêt de Nanterre, non loin de Paris. Selon Tony, il invite la veuve et trois de ses fils dans son logement de fonction situé dans l'enceinte de la prison. Tony se rappelle un séjour de trois ou quatre jours destiné à découvrir la capitale. Il est alors âgé de 15 ans. Selon lui, Joaquim Pueyo accompagne la famille lors d'une visite dans Paris.
Plus de 30 ans après les faits, Tony dit avoir un souvenir très précis de l'abus sexuel qu'il aurait vécu, mineur, dans l'appartement de Joaquim Pueyo au sein de la prison de Nanterre, alors que le reste de la famille est en train de dormir. "Je me rappelle que ce soir-là, j'étais allé me coucher seul dans une chambre à part. Dans la nuit, je suis réveillé parce que je sens qu'on me touche les parties intimes. Je n'ai pas compris. Quand on est jeune, forcément, on ne comprend pas. Je me suis retourné sur le ventre, dans un mouvement d'auto-défense, pour que ça s'arrête. C'était Joaquim Pueyo qui était derrière moi. Je le connaissais très bien. C'est bien lui qui m'a touché cette nuit-là. Ce n'est pas allé plus loin. Je ne me serais pas laissé faire. Il a dû partir aussitôt. Je me suis rendormi après. Le lendemain, j'ai voulu passer à autre chose parce qu'il y avait une gêne et une honte. Je n'en ai jamais reparlé. À personne. Mais c'est resté ancré dans ma mémoire."
“Beaucoup de colère”
"Tout ce que je pouvais penser de Joaquim Pueyo a depuis changé totalement", explique Tony qui dit avoir nourri "beaucoup de colère durant toutes ces années". Il faudra attendre la sortie du livre de Frédéric Pommier, en avril 2026, pour qu'il décide de se confier à la mère de ses enfants et à l'un de ses grands frères, comme nous l'ont confirmé ces derniers. "Je me suis dit qu'il fallait réagir, que ça sorte, parce que je ne suis pas le seul dans ce cas-là, explique Tony persuadé que son témoignage va libérer la parole. Malheureusement, je pense qu'il y a beaucoup de personnes qui se taisent par gêne ou à cause du pouvoir que Joaquim Pueyo peut encore avoir." Tony a décidé de porter plainte comme Patrick.
Interrogé par la cellule investigation de Radio France, le cabinet du ministre de la Justice, Gérard Darmanin nous précise que "Joaquim Pueyo n’a fait l’objet d’aucune procédure disciplinaire durant sa carrière dans l’administration pénitentiaire (1977 à 2008)". Avant de travailler pour le ministère de la Justice, Joaquim Pueyo a été professeur d'histoire-géographie et il a exercé dans le secteur de la petite enfance. Il a été moniteur et cadre de plusieurs centres de loisirs (Saint-Germain-du-Corbéis, Hérouville-Saint-Clair, Ouistreham, Champagné, Alençon).
"Une position de déni peu convaincante”
En avril 2026, le procureur de Caen a classé la plainte déposée trois ans plus tôt par Frédéric Pommier pour “viol et agression sexuelle sur mineur” contre Joaquim Pueyo. Le journaliste était âgé de 7 ou 8 ans au moment du viol et de l’agression sexuelle qu'il dénonce. "Ce classement sans suite est exclusivement lié à la prescription des faits dont vous avez été victime, écrit le procureur Joël Garrigue au journaliste au moment de l'informer de sa décision. “Il ne s'agit en aucune façon d'une remise en cause de votre parole ni de la réalité des faits que vous avez dénoncés, poursuit le magistrat. Il ressort en effet des éléments de l'enquête (...) que vos déclarations, qui sont restées constantes de la première audition jusqu'à la confrontation et qui sont confortées par l'examen médico-psychologique auquel vous avez été soumis, apparaissent parfaitement claires et crédibles (...) et méritaient amplement, malgré la prescription, que Monsieur Pueyo soit interrogé et mis en demeure d'y répondre. Au terme de l'enquête, je ne peux que déplorer que celui-ci soit resté sur une position de déni peu convaincante. Si je peux aisément comprendre que le souvenir de cette journée d'il y a plus quarante ans soit restée enfoui dans votre mémoire, il me semble incompréhensible que le mis en cause en ait gardé un souvenir aussi précis si, comme il l'affirme, il ne s'était agi que d'un dimanche sans la moindre particularité."
Joaquim Pueyo, qui bénéficie de la présomption d'innocence, nie catégoriquement toute culpabilité dans l’affaire Frédéric Pommier. Le 21 mai 2026, dans un entretien accordé à Ouest-FranceOuverture dans un nouvel onglet, l'ex-maire d'Alençon affirmait : “Je ne suis pas l’auteur de cette agression. Je n’ai jamais été attiré par les enfants." Il a porté plainte contre Frédéric Pommier pour "dénonciation calomnieuse”, estimant que les indices fournis dans le livre et les interviews le rendaient suffisamment identifiable malgré l’anonymat apparent. Conseiller départemental de l'Orne, Joaquim Pueyo a indiqué qu'il n'entendait pas démissionner malgré ces accusations.
Contacté par la cellule investigation de Radio France au sujet des témoignages de Patrick B. et Tony C. que nous révélons, l’avocat de Joaquim Pueyo, Maître Jérémy Kalfon explique qu’il ne leur accorde “aucune valeur” et fait le commentaire suivant : “La justice se rend dans des palais et non dans les médias qui ne présentent aucune garantie de loyauté et d'impartialité. Si les autorités compétentes souhaitent s'entretenir avec M. Pueyo, ce dernier répondra à leurs sollicitations comme il l'a toujours fait.”
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