Ernest Lavisse, le Jacques Séguéla de la IIIe République : à la recherche d’un récit national
GOOD COM BAD COM - Au XIXe siècle, pour asseoir sa légitimité, et durer dans le temps, la IIIe République décide de récupérer les rois et les grandes dates du pays pour construire une histoire commune.
Jacques Séguéla et Ernest Lavisse, même combat ?
© ©Jean Bernard/Leemage (Photo by Bridgeman Images via AFP / Woytek Konarzewski/SIPA
GOOD COM BAD COM - Au XIXe siècle, pour asseoir sa légitimité, et durer dans le temps, la IIIe République décide de récupérer les rois et les grandes dates du pays pour construire une histoire commune.
Dans un pays déchiré et communautarisé, les candidats à l'élection présidentielle ont du pain sur la planche pour proposer un projet rassembleur qui contente les jeunes et les retraités, les ruraux et les citadins, le Nord et le Sud. Mission quasiment impossible. La tripartition de la France rappelle pourtant un moment de notre histoire où, dans un XIXe siècle qui cherche désespérément son meilleur régime, la IIIe République a réussi un tour de force : fabriquer un récit national susceptible d'unir les amoureux de la liberté et les tenants de l'ordre et de la tradition.
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Après des décennies de déchirements, passant de la République à l'Empire, puis à la Restauration, à la monarchie constitutionnelle, de nouveau à la République et encore à l'Empire, la France aurait bien besoin d'un peu de stabilité. D'autant qu'elle vient d'être vaincue par la Prusse et amputée de l'Alsace-Moselle. Alors que les tenants d'une nouvelle restauration de la monarchie font du lobbying - assez maladroitement -, la République va, pour renforcer son assise, avoir une idée formidable : s'appuyer sur les rois.
Coup de génie marketing : prendre les héros de l'adversaire pour mieux lui enlever le monopole de l'Histoire. La République choisit ses personnages, sélectionne leurs qualités et écrit son grand récit, quitte à faire quelques impasses ou à surjouer certains aspects. « Il est permis de violer l'histoire, à condition de lui faire de beaux enfants », aurait écrit Alexandre Dumas. La IIIe République va lui faire une très nombreuse descendance.
« La IIIe République s'approprie le passé monarchique pour construire sa propre légitimité. Elle ne rejette pas les rois : elle récupère leur capital symbolique (grandeur, rayonnement, unité nationale) pour les intégrer au récit républicain. Concrètement, elle sélectionne certaines figures et certains épisodes, les présente comme des étapes de la construction de la France, puis diffuse cette lecture par l'école, les manuels d'histoire, les commémorations, les monuments et les symboles nationaux. Les anciens rois cessent ainsi d'être des modèles monarchiques pour devenir des héros du patrimoine national, décrypte Thierry Orsoni*. En sélectionnant et en intégrant au récit national certains personnages, certains épisodes, certaines vertus mobilisatrices, c'est un exemple particulièrement réussi de ce qu'on désignerait aujourd'hui par le terme de storytelling politique. »
Ernest Lavisse, le Jacques Séguéla de la IIIe République
L'école devient son principal média et Ernest Lavisse, en quelque sorte, le Jacques Séguéla de la IIIe République. À travers ses manuels, il met en scène une histoire commune peuplée de personnages que tout oppose mais qui ont désormais un point commun : ils ont fait la France.
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Vercingétorix apparaît comme l'un des premiers grands héros du récit, celui qui résiste à l'envahisseur et donne aux Français des ancêtres bien antérieurs à la monarchie. Saint Louis est porté au pinacle : le roi très chrétien et le croisé s'effacent suffisamment derrière le souverain juste, rendant la justice sous son chêne, pour pouvoir entrer dans le panthéon scolaire d'une République qui prépare parallèlement la séparation des Églises et de l'État. Jeanne d'Arc incarne la résistance, le patriotisme et celle qui n'abandonne jamais. Henri IV devient l'homme de la réconciliation après les guerres de Religion et le roi de la poule au pot. Même Louis XIV peut trouver sa place : Versailles, les arts, les grands travaux, la puissance française.
Héritage naturel
La République réussit ainsi un extraordinaire tour de passe-passe : Saint Louis reste roi, Jeanne reste catholique, Louis XIV reste monarque absolu, mais tous travaillent désormais, rétrospectivement, à l'édification d'une France dont la République devient l'héritière.
« En récupérant de grandes figures comme Vercingétorix, Louis IX (« Saint Louis »), Jeanne d'Arc, Henri IV, et même Louis XIV, pour les incorporer au récit visant à installer la IIIe République dans la continuité des régimes politiques qui l'ont précédée, Lavisse est en effet moins historien qu'excellent… « fils de pub », si l'on va assez loin dans l'anachronisme… Il devient l'un des architectes de ce récit collectif. La communication républicaine ne cherche donc pas d'abord à faire aimer la République : elle construit une identité nationale suffisamment forte pour que la République puisse ensuite s'y inscrire comme l'héritière naturelle », poursuit Thierry Orsoni.
Bien sûr, la Révolution occupe une place essentielle dans ce grand récit. Et même l'Empire peut être intégré à la fresque. Les régimes passent ; la France demeure. C'est précisément la force du dispositif : la République ne demande plus aux Français de choisir entre toute leur histoire et elle. Elle leur explique qu'elle en est l'aboutissement.
Le point d'orgue de cette construction nationale est peut-être « Le Tour de la France par deux enfants », publié en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Véritable best-seller scolaire, le livre fait parcourir le pays à deux jeunes Alsaciens et transforme la géographie, l'industrie, les paysages, les métiers et les grands hommes en une gigantesque histoire de France. Avant les campagnes de communication institutionnelle et les vidéos promotionnelles, la République a trouvé mieux : faire de la France elle-même un personnage.
La méthode est redoutablement moderne. Pour créer de l'adhésion autour d'une idée abstraite - la nation -, on lui donne des visages, des histoires, des symboles, des héros et des méchants. On simplifie. On répète. On transmet. Et surtout, on commence tôt : des générations d'écoliers apprennent la même histoire et regardent les mêmes images. La IIIe République ne s'est pas contentée d'inventer une politique éducative : elle s'est dotée d'un gigantesque média national.
Le contre-coup à la fin du XXe siècle
Good com ? Incontestablement au regard de son efficacité. Une grande partie des images qu'elle a installées dans l'imaginaire collectif lui survivra pendant plus d'un siècle : Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César, Saint Louis rendant la justice sous son chêne, Jeanne d'Arc sauvant la France, Henri IV promettant sa poule au pot... Certaines sont historiquement fragiles, d'autres simplifiées ou légendaires. Toutes sont incroyablement mémorables.
Mais la force du récit contient aussi sa faiblesse. Pour fabriquer une histoire commune, la IIIe République sélectionne, simplifie, exagère et parfois oublie. La diversité des populations et des histoires régionales s'intègre difficilement dans un récit uniforme. L'histoire coloniale pose une contradiction autrement plus considérable. Et à mesure que la recherche historique progresse et que la société change, ce qui ressemblait à une formidable machine à fabriquer du commun peut apparaître comme une histoire trop simple, voire comme un roman national imposé d'en haut.
« L'efficacité du récit se mesure aussi à sa longévité : les images créées par la IIIe République ont fini par s'imposer comme des évidences, au point que nous les connaissons sans parfois bien distinguer l'histoire du storytelling. C'est l'ambivalence de cette stratégie : la réussite de cette « communication » peut aussi apparaître comme sa limite, nuance Thierry Orsoni. Pour donner aux Français une histoire commune et des références partagées, la République simplifie une réalité beaucoup plus complexe. Elle retient quelques héros, quelques épisodes et quelques valeurs ; ce choix rend le récit puissant et mémorisable, mais laisse dans l'ombre d'autres histoires. Les identités et mémoires régionales sont marginalisées au profit d'une France une et homogène ; l'histoire coloniale, par exemple, est longtemps racontée principalement du point de vue de la puissance française, laissant peu de place à l'expérience des populations colonisées. Et on en voit parfois aujourd'hui les effets dans certaines initiatives prises pour « corriger » cette vision unilatérale… »
Une good com peut donc devenir une bad com sans que le message ait changé : c'est le public qui n'y croit plus. La IIIe République avait compris qu'un pays ne tient pas seulement par ses frontières, ses institutions ou ses lois. Il tient aussi par l'histoire que ses habitants acceptent de raconter ensemble. Un siècle et demi plus tard, nous contestons son récit national. Mais nous cherchons toujours celui qui pourrait le remplacer.
*Ancien directeur de la communication, notamment du Club Med