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En Ukraine, prendre le bus au péril de sa vie : “J’étais assise au troisième rang. Je n’ai rien vu venir”

Dans une chambre de l'hôpital régional de Kherson, dans le sud de l'Ukraine, Nikolai, 55 ans, regarde avec peine sa femme allongée sur le côté. Les yeux rouges et gonflés, le visage marqué par de nombreux point...

Dans une chambre de l'hôpital régional de Kherson, dans le sud de l'Ukraine, Nikolai, 55 ans, regarde avec peine sa femme allongée sur le côté. Les yeux rouges et gonflés, le visage marqué par de nombreux points de suture et les lèvres enflées, Larisa peine toujours à reprendre ses esprits. "Elle se trouvait dans le minibus attaqué par un drone russe le 9 juillet dernier, explique son mari. Elle souffre d'une fracture du nez, d'une commotion cérébrale et d'une importante perte d'audition. Elle n'entend que lorsqu'on lui parle de très près", soupire-t-il.

Âgée de 51 ans, Larisa est technicienne de laboratoire. Elle rentrait de l'hôpital du district de Dniprovskyi, où elle travaille. Elle connaissait les risques : l'établissement est situé dans le sud de la ville, une zone régulièrement ciblée par les drones russes. Mais elle n'avait pas d'autre solution. "Nous n'avons pas de voiture. Les bus sont notre seul moyen de transport", explique Nikolai, dépité.

Dans le même couloir, Liudmila, 53 ans, est elle aussi alitée. Son visage, ses bras et ses jambes sont couverts de tatouages traumatiques, ces petites taches noires provoquées par des fragments de métal projetés lors d'une explosion. "En quittant le travail, j'ai pris le bus 47, le seul qui me permette de rentrer chez moi. Soudain, il y a eu une déflagration. Je n'ai pas vu le drone arriver. J'ai perdu connaissance et, lorsque je me suis réveillée, il y avait des secouristes et des ambulances autour de moi", se souvient-elle. Comme Larisa, Liudmila travaille à l'hôpital de Dniprovskyi, où elle est auxiliaire de stérilisation. Malgré le traumatisme, elle affirme qu'elle retournera travailler dès qu'elle sera rétablie. "J'ai peur, mais je n'ai pas d'autre choix que de prendre le bus. Je dois continuer à gagner ma vie pour m'occuper de mes parents et ne pas devenir une charge financière pour ma fille."

Liudmila, 53 ans, est allongée dans son lit d'hôpital et se remet de ses blessures après avoir été attaquée par un drone russe lorsqu'elle était dans un bus, le 11 juillet 2026.
Liudmila, 53 ans, est allongée dans son lit d'hôpital et se remet de ses blessures après avoir été attaquée par un drone russe lorsqu'elle était dans un bus au retour de son travail. ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA

Un "safari humain"

Depuis le milieu de l'année 2024, les troupes russes retranchées sur la rive gauche du fleuve Dnipro, dans la région de Kherson, ont lancé ce que les habitants qualifient désormais de "safari humain" : une campagne d'attaques menées à l'aide de drones kamikazes FPV (First Person View). D'abord concentrées sur les personnes circulant le long de la rive droite du fleuve, sous contrôle ukrainien, ces frappes se sont progressivement étendues au centre-ville. Les bus et trolleybus, toujours largement utilisés par les quelque 65 000 habitants restés sur place, figurent désormais parmi les cibles privilégiées. Rien qu'au mois de juillet, les attaques contre les transports en commun ont fait, jusqu'à présent, trois morts et vingt-six blessés, d'après les autorités de la ville.

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Dans la chambre voisine de Liudmila, le chauffeur du minibus 47, Anatoly, 61 ans, est grièvement blessé. Son épouse, Oksana, est encore sous le choc. "Il peut à peine parler. Son corps est couvert d'éclats d'obus", raconte-t-elle, avant d'ajouter d'un ton catégorique : "Il ne retournera jamais travailler. Tous les matins, nous nous disputions déjà parce que cette ligne de bus avait été attaquée le mois dernier."

À l'étage, Angela, 40 ans, s'apprête à rentrer chez elle pour récupérer quelques affaires. Son jean est encore taché de sang et son visage porte lui aussi les marques des tatouages traumatiques, que son maquillage tente tant bien que mal de dissimuler. Directrice adjointe d'une ONG, elle aussi se trouvait dans le bus 47. "J'étais assise au troisième rang. Je n'ai rien vu venir. Il y a eu l'explosion, j'ai perdu connaissance et, quand je me suis réveillée, j'étais au fond du bus."

Alors que les secours intervenaient, Angela raconte qu'un deuxième drone est apparu avant d'être abattu par des soldats équipés de fusils à pompe. Blessée à un œil, elle devra être opérée à Odessa afin de retirer un éclat de verre resté coincé derrière le globe oculaire. "Après ma rééducation, je ne prendrai plus le bus. Je travaillerai désormais à distance sur mon ordinateur portable", assure-t-elle.

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Dans le quartier de Tavriiskyi, au nord de la ville, les bus et minibus appelés "marshroutkas", de couleurs jaune, bleu pâle ou blanc, continuent de circuler comme si de rien n'était. Ils s'arrêtent toutes les dix minutes à des arrêts désormais protégés par des filets anti-drones et des abris fortifiés.

Un peu plus à l'est, des habitants arrivent à pied à travers un terrain vague, longeant une église dont les chants liturgiques contrastent avec l'épaisse fumée qui s'élève d'un bombardement russe dans le district voisin. Sergey et Lidia, un couple d'une quarantaine d'années, arrivent du quartier de Tekstylnyi. La ligne qui le desservait ne circule plus depuis le mois de mars, lorsqu'un minibus a été frappé par un drone russe, faisant vingt blessés. "C'était le dernier qui allait jusqu'à Tekstylnyi. Depuis, nous devons marcher vingt minutes sous la menace des drones pour rejoindre la ligne la plus proche", explique Sergey. Sa femme ajoute en riant : "On ne marche pas, on court !"

Des habitants de Kherson entrent et sortent dans un bus de la ligne 14, le 11 juillet 2026. Malgré les attaques fréquentes sur les transports en commun, les habitants de la ville continuent à les emprunter quotidiennement.
Des habitants de Kherson entrent et sortent dans un bus de la ligne 14, le 11 juillet 2026. Malgré les attaques fréquentes sur les transports en commun, les habitants de la ville continuent à les emprunter quotidiennement. ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA

Treize euros pour risquer sa vie

À leur arrêt, Pavel, 40 ans, vient d'arriver au volant de son minibus exploité par une compagnie privée sous contrat avec la ville. Vêtu d'un gilet pare-balles, il affirme qu'il ne se passe pas un seul jour sans qu'un véhicule soit pris pour cible. "J'ai déjà subi quatre attaques directes. La première fois, dès que j'ai vu le drone, j'ai arrêté le véhicule et j'ai crié aux passagers de descendre le plus vite possible. Le drone a explosé quelques secondes plus tard et le bus a entièrement brûlé. J'étais sous le choc."

Avant de repartir, équipé d'un détecteur de drones fourni par des bénévoles, Pavel explique qu'il continue ce travail faute d'alternative professionnelle à Kherson. Jusqu'à présent, il n'a souffert "que" d'une commotion cérébrale. Son salaire quotidien ne dépasse pourtant pas 700 hryvnias, soit environ 13 euros.

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Si Pavel travaille pour une compagnie privée, le principal opérateur reste la société municipale de transports de Kherson. Valery, 60 ans, y est conducteur de bus. "J'ai survécu à sept attaques en deux ans. Les vitres de mon bus ont été remplacées d'innombrables fois. Mais c'est mon devoir de continuer à transporter les habitants de Kherson", affirme-t-il.

Contrairement à Pavel, Valery ne porte pas de gilet pare-balles, mais il a suivi plusieurs formations de premiers secours organisées par la municipalité. À bord de son bus se trouvent Zahar et Viktor, deux adolescents équipés de trousses de premiers secours. "Nous n'avons pas peur. S'il y a une attaque, nous savons quoi faire. Il faut sortir immédiatement, car un deuxième drone arrive souvent juste après. Et si quelqu'un est blessé, nous avons appris à prodiguer les premiers soins", explique fièrement Viktor, 17 ans.

Dégâts causés à un bus par une attaque de drone russe. Heureusement, le conducteur a eu le temps de sortir avant l'impact et aucun passager n'était présent, le 13 juillet 2026.
Dégâts causés à un bus par une attaque de drone russe. Heureusement, le conducteur a eu le temps de sortir avant l'impact et aucun passager n'était présent, le 13 juillet 2026. ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA

Plus aucune route sûre

En seulement trois jours, six véhicules des transports publics ont été visés, la dernière attaque ayant fait trois blessés. Pour tenter de protéger les habitants, la ville a installé des filets anti-drones au-dessus d'une grande partie de ses axes routiers, "mais rien n'est efficace à 100 % contre les drones", reconnaît Vadym Melnyk, directeur général des transports municipaux.

"Nous prévoyons d'installer dans les bus des tablettes connectées à des chaînes Telegram qui diffusent des alertes en cas de présence de drones. La municipalité a également promis de fournir des systèmes REB, des dispositifs de brouillage électronique, et nous allons poser des films de protection sur les vitres afin de limiter les projections de verre en cas d'explosion."

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La municipalité a également testé des cages anti-drones semblables à celles utilisées sur certains véhicules militaires ukrainiens, mais elles se sont révélées trop encombrantes pour les rues de Kherson.

Depuis 2022, treize trolleybus et quarante bus ont été totalement détruits par les attaques russes. En 2026, plus de quarante et une attaques de drones visant les transports publics ont déjà été recensées par l'administration militaire. Certains quartiers ne sont désormais plus desservis. "Nous n'avons pas supprimé de lignes, mais nous les avons raccourcies pour des raisons de sécurité. À Kherson, il n'y a plus une seule route sûre", conclut Vadym Melnyk.

La ville de Kherson a installé des filets anti-drones au-dessus d'une grande partie de ses axes routiers pour tenter de protéger les bus et automobilistes des attaques de drones russes.
La ville de Kherson a installé des filets anti-drones au-dessus d'une grande partie de ses axes routiers pour tenter de protéger les bus et automobilistes des attaques de drones russes. ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA

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