En Arménie, une scène drag clandestine qui défie les autorités
Dans le dernier classement d’ILGA-Europe, l’Arménie figure parmi les cinq pires pays du continent en matière de protection des personnes LGBT+. Pourtant à Erevan, la capitale, la scène drag, bien que clandestine, est en plein essor.
Ce reportage a été réalisé avec le soutien du Pulitzer Center.
En marchant dans les rues d’Erevan, la capitale arménienne, difficile d’imaginer qu’une scène drag se développe dans des clubs à l'abri des regards. Les adresses sont pour la plupart tenues secrètes, diffusées par bouche-à-oreille ou par messagerie privée aux membres de la communauté queer. Une mesure de précaution obligatoire, au vu de la pression politique et policière, et de l’homophobie, encore très courante en Arménie.
Mi-juin 2026, à l’occasion du mois des Fiertés, plusieurs drag queens sont montées sur scène le temps d’une soirée, bravant leur peur et les autorités. Ce show, organisé clandestinement, a attiré plusieurs centaines de personnes, dont notre équipe de journalistes d’ENTR. Les images de drag show en Arménie sont rares, quand ailleurs en Europe, des émissions diffusées en prime time à la télévision leur sont intégralement consacrées.
Des violences intrafamiliales et policières
“Le drag est plus politique en Arménie parce que, honnêtement, nous n’avons pas le choix”, explique Leo, l’un des principaux organisateurs de l’événement. Il travaille pour la plus grosse association LGBT+ du pays, Pink Armenia, et est chargé de la hotline. Quand il décroche son téléphone, il a souvent à l’autre bout du fil des jeunes en détresse.
“On a eu de nombreux cas où des jeunes étaient torturés par leurs propres parents à la maison. On a eu des cas où ils étaient enfermés chez eux ou mis à la porte.” Les actes de violences domestiques sur les personnes queer sont fréquents dans les foyers arméniens, et ont même triplé entre 2022 et 2025.
Bien que le drag ne soit pas illégal en Arménie, les autorités n’hésitent pas à réprimer les artistes qui le pratiquent. En 2023, suite à un appel des voisins décrivant une drag à talons hauts, la police a fait une descente au Portal, un bar queer que fréquentait Leo. Deux personnes ont été arrêtées, puis relâchées, sans motif. Alors à chaque événement drag, la communauté queer craint d’être la cible de violences, policières ou homophobes.
L’impact de la guerre en Ukraine
Malgré ça, de nouvelles jeunes drag sautent le pas chaque année, faisant ainsi grossir les rangs de la scène arménienne. Une scène aussi alimentée par des drag russes, qui fuient leur pays depuis 2022 et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
L’université de Stanford estime qu’entre 500 000 et 1 million de Russes auraient quitté leur pays depuis le début de la guerre en Ukraine. Parmi eux, beaucoup ont fui la mobilisation militaire décrétée par Moscou. D’autres sont des réfugiés queers, contraints de quitter la Russie après le durcissement de la législation anti-LGBT.
Molly, 26 ans, en a payé les frais. Elle était drag queen en Russie, avant le début de la guerre en Ukraine. Le bar dans lequel elle se produisait a été la cible d’un raid de la police. Alors qu’elle animait un show, un homme armé d’une mitraillette a fait irruption dans la salle.
“Ils m’ont poussée dans les escaliers par derrière, et je me suis cogné la tête. Ils m’ont crié : “À terre !” en m’insultant… J’ai attrapé le micro et je l’ai tapé contre la scène, pour faire du bruit et que tout le monde comprenne que quelque chose n’allait pas. Les artistes ont réussi à se réfugier dans les loges, à se cacher et à se démaquiller.” Molly, elle, a été interpellée, puis relâchée. Elle risque toujours des poursuites judiciaires aujourd’hui, d’où son exil ici, à Erevan.
Molly et Leo sont deux des plus influentes drag queens d’Arménie. Des “drag-mother” pour toute une génération, qui n’hésitent pas à risquer leur vie pour faire prospérer leur art. “Aujourd’hui, on comprend mieux à quel point c’est nécessaire, car on ne peut pas avoir peur, rester chez soi et caché tout le temps. On doit aussi être courageux, et vivre en accord avec nous-mêmes.”
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