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Drones à Leipzig: comment la Russie teste l’Europe à l’aide d’une “guerre hybride”

INTERVIEW – Après la découverte d'un drone explosif Leipzig, l’Allemagne accuse officiellement la Russie. Olivier Truc, journaliste spécialiste des Pays Baltes et auteur du roman graphique "Opération Yantar", décrypte les enjeux de cette "guerre hybride" qui menace l’Europe.

Le président russe Vladimir Poutine au sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai.

Le président russe Vladimir Poutine au sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai. - Alexander Kazakov

INTERVIEW – Après la découverte d'un drone explosif Leipzig, l’Allemagne accuse officiellement la Russie. Olivier Truc, journaliste spécialiste des Pays Baltes et auteur du roman graphique "Opération Yantar", décrypte les enjeux de cette "guerre hybride" qui menace l’Europe.

Emmanuel Macron évoque une "guerre hybride". En attribuant à la Russie la présence de drones explosifs dans le site sensible de Leipzig, l'Allemagne rouvre les inquiétudes européennes autour des actions hostiles menées par Vladimir Poutine contre le reste du Vieux Continent.

Dans ce contexte tendu, Olivier Truc, qui couvre depuis des années les tensions dans les pays nordiques et baltes, publie Opération Yantar (Éditions les arènes), une fiction d’anticipation où la Russie attaque les Pays Baltes en 2029. Il analyse les enjeux de cet événement dans le podcast Le Titre à la Une de BFM.

Tous les soirs dans Le Titre à la Une, découvrez ce qui se cache derrière les gros titres. Zacharie Legros vous raconte une histoire, un récit de vie, avec aussi le témoignage intime de celles et ceux qui font l'actualité.

Attaques hybrides: la France sous la menace russe

21:25

Les attaques hybrides, est-ce nécessairement pour passer de la paix à la guerre?

Tout ce qui est guerre hybride, c’est la guerre avant la guerre, en quelque sorte. Le principe, c’est de mener des opérations qui, dans l’absolu, ne doivent pas être attribuées, doivent passer sous les radars. C’est ce qui est en train de changer maintenant.

On l’a vu depuis un peu plus d’un an avec la France, qui a commencé à attribuer – c’est le terme employé – à la Russie certaines attaques. Et c’est ce qu’on a vu ces derniers jours avec l’Allemagne, qui a attribué à la Russie cette tentative d’attaque par drone à Leipzig. C’est un domaine où les Russes sont très, très bons depuis longtemps, bien avant la guerre en Ukraine.

Les Ukrainiens vous diraient qu’ils subissent cette guerre hybride depuis déjà très longtemps, bien avant l’annexion de la Crimée en 2014, et que l’Ukraine est en quelque sorte un laboratoire pour les Russes.

Qu’attendent-ils en menant de telles opérations en Allemagne ou en France?

On n’est pas dans le cerveau des Russes, mais on peut voir ce qu’ils cherchent à faire: semer le désordre, le chaos, déstabiliser. Ils ne veulent pas nous convaincre de devenir pro-Poutine, ce n’est pas leur objectif. L’un des principes de la guerre hybride, tel qu’on l’a observé ces dernières années, c’est de polariser les populations européennes, de les monter les unes contre les autres. Ils savent très bien manipuler les réseaux sociaux pour ça.

Aujourd’hui, cela passe aussi par l’intelligence artificielle, nourrie de récits russes qui se mélangent aux requêtes des utilisateurs. Tous les éléments de guerre hybride sont ainsi diffusés sans que l’utilisateur en ait conscience. Pas pour nous convaincre qu'ils sont meilleurs, mais pour nous affaiblir.

En face, l’OTAN et les Européens se contentent de ripostes défensives, comme des sanctions économiques contre des citoyens russes. Les Européens n’ont-ils pas les moyens ou la volonté politique de dissuader Moscou?

Il y a différentes façons de mener une guerre. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la question se pose: comment riposter quand on est une démocratie? Les Russes utilisent l’espionnage, le sabotage, la guerre d’influence… Nous aussi, nous sommes capables de certaines de ces actions. Mais manipuler les populations, créer du chaos, c’est là que réside leur force.

La question se pose dans les milieux européens: jusqu’où peut-on aller, sachant que nous nous imposons des limites pour ne pas reproduire leurs méthodes? Est-ce que se poser cette question, c’est déjà donner un avantage à Poutine?

C'est le piège éternel d'une démocratie à partir du moment où l'on admet que nous privilégions un régime démocratique. Par définition, cela repose sur des valeurs différentes de celles d’un régime autocratique. Donc, nous nous interdisons d’utiliser ces méthodes. Cela ne veut pas dire que certains services occidentaux ne procèdent pas autrement, mais disons que nous ne le ferons pas au grand jour. Ce sont des questions très discutées actuellement.

Les Russes savent aussi que leurs opérations hybrides coûtent très peu: un drone, c’est presque gratuit. Pourtant, voyez le trouble que cela crée en Europe.

On se dit souvent: "Les Russes ne sont pas assez fous pour s’en prendre à un pays de l’Otan." Dans votre livre, vous faites l’hypothèse que si, c’est une possibilité. Pourquoi?

En début 2022, la majorité des gens pensaient que Poutine ne serait pas assez fou pour envahir l’Ukraine. Et presque tout le monde s’est trompé, moi y compris.

La difficulté c'est de s'y préparer, sachant que nous sommes dans des économies très contraintes. Les Russes ont cet esprit de vouloir reconstituer leur empire, ils se sentent menacés dans leurs frontières, même si aucun pays européen n’a exprimé l’intention d’envahir la Russie. C’est leur mode de pensée.

En France, la patronne du renseignement intérieur, Céline Berthon, a récemment déclaré que nous devions nous préparer également. Jusqu’où cela peut-il aller pour notre pays?

Le front entre la Russie et l’Ukraine est gelé depuis trois ans, les forces russes se heurtent à un mur. Donc Moscou tente de s’en prendre aux alliés de l’Ukraine, les pays européens, pour les déstabiliser comme ils peuvent.

Les Européens, comme l’Allemagne ces derniers jours ou la France depuis plus longtemps, n’hésitent plus à attribuer à la Russie des actions hybrides. Cela pourrait ouvrir la porte à une montée en puissance de ces opérations, où les Russes n’auraient plus besoin de se cacher. Ils testent les réactions.

Ces attaques hybrides ne font pour l’instant pas de victimes. Est-ce une limite pour Moscou?

On sait qu’il y a des opérations dont nous n’avons même pas connaissance… On voit très bien comment ils procèdent en Ukraine, qui sert de laboratoire pour leurs opérations hybrides contre l’Europe. Les services de renseignement nous avertissent depuis longtemps: "Ils testent chez nous, et ça viendra chez vous".

Ils manipulent les réseaux sociaux, recrutent des jeunes, des retraités, des gens dans le besoin, à qui ils promettent un peu d’argent pour porter un sac sans savoir ce qu’il contient. Puis ce sac est transmis, de relais en relais, jusqu’à ce qu’une bombe explose dans un supermarché, comme cela s’est déjà produit plusieurs fois en Ukraine. C’est ce qu’on craint: que cela se reproduise en Europe.

Jusqu’où iront-ils? Je ne sais pas. Il faut espérer qu’ils ne franchiront pas ce pas. En tout cas de nombreuses opérations ont déjà été menées côté russe, a priori sans faire de victimes, il faut espérer qu'ils ne passeront pas ce pas-là.

Votre roman graphique Opération Yantar imagine un soldat russe franchissant une frontière de l’OTAN en juin 2029. Au vu de l’actualité récente, notamment l’affaire de Leipzig, pensez-vous que cela pourrait advenir plus tôt?

Opération Yantar décrit une intervention humaine sur le terrain. On n’est plus dans la guerre hybride, même si elle est précédée par des opérations hybrides à différents niveaux. Là, ce sont des hommes qui franchissent la frontière, ce n’est plus seulement un drone. On change de dimension.

Est-ce que cela ira jusque-là? Je ne sais pas. Mais les Russes nous testent et nous provoquent depuis des années. Il y a un an et demi, le chef des services secrets allemands – qui a depuis changé de fonction – se demandait si, face à cette guerre hybride de plus en plus agressive, l’OTAN devait être en mesure d’activer l’article 5, qui engage la solidarité de tous les pays membres en cas d’attaque contre l’un d’eux.

La question est: où placer le curseur? À partir de quel niveau de guerre hybride décide-t-on d’appuyer sur le bouton? Et comment riposter?

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