Dix ans après l’assassinat du père Hamel, l’émouvante amitié entre sa sœur et la mère du terroriste : “Cela montre que la paix est possible”
Roseline Hamel est la sœur du père Jacques, assassiné le 26 juillet 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray. Nassera Kermiche est la mère d'Adel, 19 ans, l'un des deux terroristes. Il y a neuf ans, elles ont choisi de se rencontrer....
Roseline Hamel est la sœur du père Jacques, assassiné le 26 juillet 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray. Nassera Kermiche est la mère d'Adel, 19 ans, l'un des deux terroristes. Il y a neuf ans, elles ont choisi de se rencontrer. Aujourd’hui, elles témoignent de leur amitié.
Pour beaucoup, leur rencontre était impensable. Car le 26 juillet 2016, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean tuaient le père Jacques Hamel en pleine messe dans son église avant d’être abattus par les policiers de la brigade anticriminalité.
Pour Roseline Hamel, la sœur du prêtre assassiné et Nassera Kermiche, la mère d'Adel, elle est devenue une nécessité.
Neuf mois seulement après l'attentat, en avril 2017, la sœur du père Hamel se rend pour la première fois au domicile de la famille Kermiche à Saint-Etienne-du-Rouvray.
À 76 ans, elle l’avoue volontiers : après la mort de son frère, il lui aurait été facile de se laisser mourir. Mais par amour pour ses enfants, elle cherche un chemin pour continuer à vivre.
"La raison qui m'a décidé à rencontrer Nassera, explique Roseline Hamel, c'est quand au bout de quelques mois, je me posais des questions pour avoir la force de rester debout avec ce mal, cette souffrance qui me rongeait à l'intérieur."
À force de chercher ce chemin, il me venait en évidence de rencontrer Nassera après m'être posé une question : qui peut souffrir plus que moi ? Je n'ai alors pas cessé de penser à cette dame que je ne connaissais pas, mais qui comme moi était une maman. Je me suis mise à sa place. J'ai inversé les rôles et je me suis imaginée ce qu'elle pouvait vivre.
Roseline Hamel, soeur du père Jacques
Quelques mois auparavant, Nassera Kermiche, de son côté, a déjà tenté d’entrer en contact avec les sœurs qui étaient présentes ce 26 juillet 2016. En vain. Trop tôt pour les victimes. Alors quand Roseline Hamel cherche à la rencontrer, elle est à la fois "contente et inquiète de ce qu’elles vont pouvoir se dire".
Au fil des appels téléphoniques, des rencontres, les deux femmes tissent une relation sincère. Une amitié qui reconstruit. Pour Roseline Hamel, elle est un nouveau souffle de vie : "nous nous apportons l'une et l'autre cette force de gérer cette douleur qui reste en nous et qui est très violente".
Ensemble, elles retrouvent la paix intérieure. "Quand nous nous sommes rencontrées pour la première fois, c’était encore très dur, explique Nassera Kermiche. La douleur et la tristesse étaient très présentes. Aujourd’hui, elles refont parfois surface. Mais grâce à cette relation et au soutien de tous ceux qui nous entourent, nous arrivons à les amadouer."
Notre rencontre nous apporte mutuellement du réconfort, du soutien. Nous échangeons beaucoup. Cela fait neuf ans déjà et j’espère que cela durera toute la vie.
Nassera Kermiche, mère d'Adel Kermiche
Une amitié également pour apprendre à connaître l’autre, si différent de soi au premier abord. Mais au fur et à mesure, les deux femmes se rendent compte de leurs points communs.
"À 20 ans d’écart, sans se connaître, nous avons eu la même façon d’élever nos cinq enfants, de parcourir nos épreuves, de reprendre un métier tardivement quand nos aînés ont grandi."
Des choses simples qui les amènent à s’étonner et à rire. "Or, depuis le drame, en famille, nous avions beaucoup de mal à avoir ces envies de rire, de se laisser aller, de lâcher un peu la souffrance."
VIDÉO. Reportage réalisé par Emmanuelle Partouche et Clémentine Baude :
durée de la vidéo : 00h04mn16s
Roseline Hamel et Nassera Kermiche témoignent aujourd'hui de l'amitié qui leur a permis de se reconstruire après avoir perdu pour l'une un frère et pour l'autre un fils.
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©FTV / E.Partouche / C.Baude / S.Pierson
Cette relation, elles en témoignent depuis maintenant 18 mois. Dans un livre d’abord, "Sœurs de douleur" paru en février 2025 chez XO Editions. Et en public. Dans des lycées, en prison, dans des événements publics, patiemment, elles dispensent leur message de tolérance.
En février 2025, Roseline Hamel et Nassera Kermiche témoignent pour la première fois de leur relation dans un livre, intitulé "Soeurs de douleur". • © FTV
En mai dernier, nous les avons suivies à Paray-le-Monial, près de Lyon, lors du forum Zachée organisé par la communauté catholique de l'Emmanuel. Ce soir-là, devant plusieurs centaines de croyants venus les écouter, les deux femmes ne taisent rien de la douleur du 26 juillet 2016.
Roseline Hamel raconte comment la veille de l’attentat, elle, ses filles et ses petits-enfants, sont arrivés comme chaque année, en cette fin juillet, pour passer quelques jours avec Jacques. Son frère aîné de 10 ans, "son repère" dont elle aime prendre soin. Le 26 juillet, il part célébrer la messe de 9 heures pendant que sa famille l'attend au presbytère.
Mais le temps passe et sa sœur s'inquiète de ne pas le voir rentrer. Après plus de deux heures d’une interminable attente, Roseline Hamel voit arriver "une employée des pompes funèbres" : "J'imagine qu'on lui avait confié la douloureuse mission de nous apprendre la nouvelle. Alors elle s'avance vers moi et me dit : 'bon, ben voilà, c'est terminé. Une personne est blessée, l'autre est morte, c'est votre frère.'"
L'annonce est brutale. Roseline Hamel se met à hurler le prénom de son frère. Le cri est si fort qu'elle s'en éventre les poumons.
Ce jeudi 14 mai 2026, Nassera Kermiche et Roseline Hamel témoignaient devant le public du Forum Zachée à Paray-le-Monial • © FTV
Devant un public abasourdi, Nassera Kermiche raconte elle aussi son 26 juillet 2016. Dernier acte d'une descente aux enfers pour cette mère de famille encore rongée par la culpabilité de ne pas avoir réussi à enrayer la radicalisation de son plus jeune fils, Adel.
Par deux fois, il tente de rejoindre la Syrie, par deux fois, sa mère prévient la police. Lors de sa deuxième arrestation, il passe 10 mois en prison.
"La détention n'a rien arrangé, décrit-elle. À chaque fois qu'on allait lui rendre visite, nous avions extrêmement peur. Il nous disait : 'je suis avec des frères, ils sont revenus de Syrie, ils m'ont raconté, c'est trop bien'. Ils lui ont appris à lire, à écrire et à parler l'arabe alors qu'il n'en connaissait pas un mot. Ils lui ont enseigné le Coran. Quand il est sorti, il était totalement radicalisé."
Mais jusqu'à ce que la police lui apprenne brutalement la mort de son fils, Nassera Kermiche n'imagine pas Adel capable de commettre un attentat. "Ce genre de situation peut arriver dans toutes les familles", lance-t-elle douloureusement au public.
Cette amitié si évidente pour elles a été critiquée, notamment sur les réseaux sociaux. Alors les deux femmes ont choisi d’expliquer : "j’ai bien essayé de lutter pendant huit ans contre cette incompréhension", se souvient Roseline Hamel.
Les préjugés allant bon train, nous avons décidé d’ouvrir l’esprit des gens pour qu’ils comprennent et se mettent enfin à notre place. Qu’ils ressentent cette souffrance abominable dans laquelle nous avons été projetées et cette rencontre improbable mais possible dans ce monde perturbé par différentes violences guerrières.
Roseline Hamel, soeur du père Jacques
Et lorsque nous interrogeons Nassera Kermiche sur d’éventuelles craintes à l’idée de s’exposer en public, elle nous répond : "moi je viens avec mon cœur. Cet attentat est horrible. Mais ce qu’il en reste aujourd’hui, c’est cette rencontre. Cette amitié montre que la paix est possible dans n’importe quelle circonstance, que quelque chose de bon peut sortir d’un événement dramatique".
Par leur témoignage, Roseline Hamel et Nassera Kermiche espèrent donner à chacun la force d’aller à la rencontre de l’autre, au-delà des préjugés.