thejournalofsierraleonestudies.com

DIRECT - Complotisme, regard sur les musulmans, date sans égal: 25 ans plus tard, New York rend hommage aux victimes du 11 septembre, sans Trump

L'évolution du regard sur les musulmans en Belgique depuis les attentats du 11 septembreVingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, leurs répercussions continuent de marquer le quotidien d'une part...

L'évolution du regard sur les musulmans en Belgique depuis les attentats du 11 septembre

Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, leurs répercussions continuent de marquer le quotidien d'une partie des musulmans en Belgique. Si les conséquences géopolitiques de cette journée ont été abondamment documentées, plusieurs chercheurs estiment qu'elle a également transformé durablement les représentations de l'islam, les politiques de sécurité et les débats publics.

Pour plusieurs chercheurs spécialisés dans l'étude de l'islam en Europe, parmi lesquels Nadia Fadil (KU Leuven), Abdellali Hajjat (Université Paris Nanterre) et Elsa Mescoli (ULiège), le 11 septembre ne constitue toutefois pas l'unique origine de cette évolution mais très certainement son point de départ. 

Les attentats de Madrid (2004), Londres (2005), Paris (2015) ou Bruxelles (2016) ont progressivement renforcé un même phénomène: l'association de plus en plus fréquente, dans le débat public, entre islam, radicalisation et sécurité. Dans la littérature scientifique, ce processus est souvent appelé "sécuritisation", un concept développé notamment par les politologues Barry Buzan et Ole Waever, par lequel une question sociale ou religieuse est de plus en plus abordée sous l'angle du risque sécuritaire plutôt que comme un enjeu culturel ou religieux.Cette évolution ne signifie pas que les sociétés occidentales soient devenues uniformément hostiles aux musulmans. Elle traduit plutôt un changement durable des cadres d'interprétation utilisés par une partie des responsables politiques, des médias et de l'opinion publique. Après 2001, les questions liées à l'islam ne sont plus seulement associées à l'immigration ou à l'intégration, mais aussi aux politiques antiterroristes, à la radicalisation et à l'extrémisme.La Belgique n'a pas échappé à cette dynamique. Les attentats de Paris, en novembre 2015, puis ceux de Bruxelles, en mars 2016, ont profondément marqué le débat public et accéléré l'adoption de nouvelles mesures de sécurité.

Le Centre interfédéral pour l'égalité des chances (Unia) a observé un impact direct dans les dossiers qui lui étaient soumis. Entre 2010 et 2014, les signalements liés au climat créé par les attentats ou aux mesures antiterroristes étaient presque inexistants. Après les attaques de 2015 et 2016, leur nombre augmente brusquement: Unia ouvre 16 dossiers en 2015, 44 en 2016 et 47 en 2017 avant que la tendance ne s'atténue progressivement à partir de 2018, en l'absence de nouveaux attentats d'envergure sur le territoire belge.Derrière ces chiffres se cachent des situations très concrètes. Le rapport d'Unia recense des personnes insultées de "sale terroriste" dans la rue ou sur leur lieu de travail, des cas de harcèlement visant des employés musulmans, des refus d'embauche liés à une barbe jugée suspecte ou encore des licenciements fondés sur des amalgames entre pratique religieuse et radicalisation. L'institution évoque également des refus ou retraits d'habilitations de sécurité, des fermetures de comptes bancaires, des fichages pour radicalisation supposée ou encore des perquisitions dans des dossiers dans lesquels les personnes concernées ont parfois été innocentées par la suite.Pour Unia, ces dossiers ne représentent qu'une partie de la réalité. Ils concernent uniquement les situations signalées à l'institution et pour lesquelles une personne a souhaité être accompagnée. Ils témoignent néanmoins d'un climat qui s'est installé dans les années ayant suivi les attentats et qui a eu des conséquences concrètes sur la vie de certains citoyens musulmans ou perçus comme tels.

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, les discriminations n'ont pas disparu. Elles prennent simplement des formes différentes.

Les attentats du 11/09 ont été le coup de grâce pour la Sabena et 7.300 emplois

Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont provoqué un effondrement immédiat et massif du trafic aérien transatlantique, plongeant le secteur mondial dans une crise sans précédent. Cette crise a été le coup de grâce pour la compagnie aérienne belge de la Sabena, déjà en proie à de grandes difficultés financières. Sa faillite a été prononcée le 7 novembre de la même année. Un choc économique retentissant en Belgique puisque quelque 7.300 emplois directs ont été supprimés.

Le 25e triste anniversaire des attentats du 11 septembre - qui a vu les tours jumelles du World Trade Center s'effondrer après que des avions ont été détournés et sont venus s'encastrer dans les tours - coïncide avec celui de la faillite de la Sabena. Sur le plan économique, la faillite a été un véritable tremblement de terre en Belgique. Pour illustrer son ampleur: la procédure pénale n'a été close que 20 ans plus tard.

En 2001, les dettes de la compagnie belge sont abyssales (près de 100 milliards de francs, soit environ 2,5 milliards d'euros), ses résultats sont désastreux et les attentats du 11 septembre 2001 sont venus plomber un secteur déjà en grande difficulté. Une nouvelle injection de capital et un plan de redressement ont été envisagés, sous l'égide de la compagnie suisse, dans le cadre des accords Astoria. Mais Swissair est déclarée en faillite le 1er octobre, précipitant la Sabena vers le gouffre. Le 7 novembre, son sort a été définitivement scellé par le tribunal de commerce de Bruxelles qui a déclaré la faillite de la Sabena.

Le Bon, l'Arabe et le Musulman: le 11-Septembre a transformé le méchant dans les fictions

Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué une rupture en Occident, transformant le terrorisme en menace concrète auprès de populations qui se pensaient en sécurité. Ces attaques ont inévitablement influencé la production cinématographique et télévisuelle, notamment en érigeant un nouveau méchant : l'arabo-musulman.

Les attentats qui ont frappé les tours jumelles de New York et le Pentagone le 11 septembre 2001 ont eu un impact immédiat sur les fictions, avec une "première phase de censure", retrace Sarah Sepulchre, professeure à l'UCLouvain et spécialiste des séries. Ainsi, un avion devait exploser dans la série "24 heures chrono", dont la sortie était prévue peu après les attaques. "Cette séquence n'a jamais été diffusée" et la diffusion de la série a "été retardée de plus d'un mois". D'autres films ont également été retardés, notamment "Gangs of New York" de Martin Scorsese ou "Dommage collatéral" d'Andrew Davis. Il existait "une crainte d'aborder ces sujets".

Une fois que les scénaristes ont accusé le coup de ces attaques, ils s'en sont inspirés pour raconter leurs histoires. Assez vite, le méchant dans les séries se transforme. "Dans les séries notamment policières, beaucoup de criminels sont devenus arabes. Un peu comme l'utilisation du Russe dans les années 1960-1970 dans les séries d'espionnage ou dans les James Bond", illustre Sarah Sepulchre. "On enquête aussi sur des attaques terroristes potentielles, ce qui n'existait pas auparavant."

"Le 11 septembre a changé le terrorisme, l'ampleur de la menace et la manière dont on considérait cette menace. Ces attentats ont rebattu les cartes sur l'identité des méchants et ont mis le terrorisme sur la table", souligne la professeure de l'UCLouvain.

Par après, cette figure du "méchant" est nuancée, "avec des arabo-musulmans suspectés mais où l'on se rend compte à la fin de l'épisode" qu'ils n'avaient pas commis les crimes dont on les accusait. "C'est un peu comme s'il y avait eu un besoin d'exorciser de la part des scénaristes et puis finalement une nuance, ils se sont dit que c'était peut-être radical".

Cependant, cette nuance peut s'avérer contre-productive : le personnage arabo-musulman reste présenté, pendant la majeure partie de l'intrigue, comme l'ennemi. L'historienne Olivia Brender a analysé l'impact du 11 septembre dans les séries télévisées américaines entre 2001 et 2003. Elle relève que cette manière de procéder "participa insidieusement à alimenter la peur à l'égard des Arabes vivant sur le sol américain".

"Que va retenir le téléspectateur des 45 minutes de l'épisode qu'il vient de regarder? Les 40 minutes où le personnage arabe est suspect ou les 5 dernières minutes où il est blanchi?", interroge Sarah Sepulchre. L'intrigue repose entièrement sur "la méfiance spontanée supposée être celle du spectateur à l'égard du personnage présenté comme du 'Moyen-Orient'", ce qui alimente ce préjugé, estime Olivia Brender dans sa recherche.

Après le 11-Septembre, le complotisme comme nouvelle grille de lecture du monde

Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, qui ont bouleversé les États-Unis et le monde, les théories du complot n'ont pas disparu. Au contraire : effondrement des tours jumelles du World Trade Center avec explosifs, missile à la place de l'avion sur le Pentagone, connaissance préalable voire implication de Washington, rôle supposé du Mossad ou des marchés financiers... Ces récits contredits par les faits continuent d'alimenter l'imaginaire conspirationniste. Selon l'historienne Marie Peltier, interrogée par l'agence Belga, cet événement marque la résurgence du complotisme, après une période où celui-ci avait été largement marginalisé.

Pour comprendre cette résurgence du complotisme, il faut revenir au traumatisme collectif du 11-Septembre. Les attentats, qui ont fait près de 3.000 morts, ont brutalement ébranlé le sentiment de sécurité qui prévalait aux États-Unis et dans les sociétés occidentales.

Le conspirationnisme avait été marginalisé durant la seconde moitié du XXe siècle. La Seconde Guerre mondiale avait mis en évidence les dangers des idéologies fondées sur la haine, le rejet de l'autre et les théories du complot. L'antisémitisme, promu par le régime nazi, avait conduit à la Shoah et à l'extermination de millions de personnes juives.À la Libération, le slogan "Plus jamais ça" prononcé par les survivants des camps devient un symbole du rejet de la guerre et des idéologies meurtrières. Il est ensuite largement repris comme cri de ralliement universel pour la protection des droits humains et la vigilance démocratique.

"Les attentats du 11 septembre 2001 constituent un traumatisme profond dans les sociétés démocratiques occidentales, qui va marquer une césure dans le 'Plus jamais ça'. Les démocraties ne semblent pas aussi protégées qu'on le pensait", explique l'historienne Marie Peltier.

Le président états-unien George W. Bush défend alors la doctrine de "guerre préventive", qui place l'anticipation de la menace au cœur de la stratégie de sécurité des États-Unis. Cette doctrine trouve une première application majeure en 2003, avec l'invasion de l'Irak.Dans ce contexte de rupture, la société cherche à donner un sens aux faits. Selon l'historienne, deux récits vont être proposés : celui de l'administration Bush "qui décide de parer l'événement d'un récit civilisationnel opposant les lumières aux ténèbres" et un récit conspirationniste porté par les dictatures et l'extrême droite "qui, elles, viennent avec un récit prétendument alternatif en faveur d'un intérêt caché".

Les Sikhs, victimes méconnues de l'après-11-Septembre

Balbir Singh Sodhi a été abattu devant la station-service qu'il possédait à Mesa, en Arizona (États-Unis), quatre jours après les attentats du 11 septembre 2001. Cet Américain de confession sikhe porte une barbe et un turban. Son meurtrier cherche à se venger des attentats. Le ministère américain de la Justice considère Sodhi comme la probable première victime d'un meurtre commis dans le cadre des violences de représailles qui ont suivi le 11-Septembre.

Quelques années plus tard, son frère Rana a raconté à StoryCorps, une organisation américaine qui recueille et archive des témoignages oraux, un échange téléphonique avec Balbir le jour même des attentats. Devant les images à la télévision, celui-ci lui avait dit: "notre pays a été attaqué."

Pourtant, quatre jours plus tard, c'est lui que son meurtrier regarde comme un ennemi.Lorsque les télévisions commencent à diffuser le visage d'Oussama Ben Laden, "les gens ne voyaient plus qu'un turban et une barbe", se souvient Rana Sodhi dans le même témoignage. Les insultes commencent. On leur intime de retourner dans leur pays. Certains leur suggèrent même d'enlever leur turban. Balbir Singh Sodhi n'est pas musulman. Il n'est pas arabe. Et il n'a rien à voir avec Al-Qaïda. Mais pour comprendre pourquoi il est mort, son identité réelle ne suffit pas. Il faut aussi s'intéresser à celle que son meurtrier lui a attribuée.

Pour Abdellali Hajjat, sociologue spécialiste du racisme et de l'islamophobie, réduire les violences subies par les Sikhs à une simple confusion avec les musulmans ne permet pas de comprendre ce qui s'est joué. "Ce phénomène s'explique par le décalage entre les représentations caricaturales de l'islamophobie et la complexité de la réalité sociale", explique le chercheur à l'agence Belga.Le turban sikh a ainsi pu être interprété comme un signe d'appartenance à l'islam. Dans la culture populaire et certaines représentations occidentales, relève le spécialiste, turban, barbe ou origine supposée ont contribué à fabriquer une représentation générique de l'homme musulman ou moyen-oriental.

Comment Ben Laden est devenu le visage d'Al-Qaïda

Une longue barbe grisonnante, un turban, une tenue traditionnelle, les montagnes afghanes en arrière-plan. Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, quelques éléments suffisent encore à faire surgir un visage : celui d'Oussama Ben Laden. Mondialement connu après le 11-Septembre, le chef d'Al-Qaïda a fini par incarner à lui seul une organisation complexe. Une personnification qui facilite le récit, mais peut aussi en simplifier la réalité.

Le fondateur d'Al-Qaïda n'était pourtant pas un inconnu avant 2001. Il avait notamment été inculpé aux États-Unis dans le dossier des attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 et figurait depuis juin 1999 sur la liste des dix fugitifs les plus recherchés du FBI.

Le 11-Septembre fait cependant basculer sa notoriété dans une tout autre dimension. Son nom et son visage font le tour de la planète jusqu'à incarner, pour une grande partie du monde occidental, les attentats et bientôt la menace terroriste elle-même.

Pourtant, le 11-Septembre n'est pas l'œuvre d'un homme seul. Derrière les quatre avions détournés et les 19 pirates de l'air se trouve une organisation avec différents niveaux de responsabilité dans la conception, la préparation et l'exécution des attaques.

Comment une réalité aussi complexe a-t-elle fini par tenir dans un seul visage ? La réponse ne se trouve pas uniquement du côté des médias occidentaux. Oussama Ben Laden a lui-même participé à la construction de son personnage.

La réaction américaine à "Nine Eleven", ou la fin du rêve onusien

Les attentats du 11 septembre 2001, et la réaction américaine qui a suivi, ont profondément modifié l'ordre mondial hérité de la fin de la Guerre froide. Pour Jean de Ruyt, alors représentant permanent de la Belgique aux Nations unies, cette période a mis fin à l'âge d'or du multilatéralisme onusien.

Lorsqu'il est nommé ambassadeur de la Belgique aux Nations unies, Jean de Ruyt arrive dans un âge d'or du multilatéralisme, dans un monde dominé par les États-Unis. "La Russie était à genoux et la Chine n'avait rien à voir avec la puissance d'aujourd'hui. La Belgique payait alors une contribution à l'Onu supérieure à celle de la Chine", explique l'ancien diplomate.

Le Comité Nobel décernera même le prix Nobel de la Paix en 2001, quelques semaines après les attaques du 11 septembre, aux Nations unies et à son Secrétaire général, le Ghanéen Kofi Annan, "en reconnaissance de leur travail en faveur d'un monde mieux organisé et plus pacifique".

"Nine Eleven" vient brusquement mettre fin à cet âge d'or. Pour la première fois, les États-Unis sont attaqués sur leur territoire. Jean de Ruyt en est persuadé, les États-Unis vont réagir de manière "démesurée et vouloir agir seuls".

Les talibans se sont renforcés en Afghanistan malgré l'intervention des États-Unis

L'attaque terroriste contre les États-Unis, le 11 septembre 2001, a mené à l'opération "Liberté immuable" (Enduring Freedom), destinée à déloger les talibans du pouvoir en Afghanistan et à capturer Oussama ben Laden, commanditaire des attentats. Vingt-cinq ans plus tard, le bilan de l'intervention de Washington est "mitigé", comme l'analyse Firouzeh Nahavandi, professeure émérite de l'ULB et autrice de plusieurs ouvrages sur les pays de l'Asie du Sud-Ouest, dont l'Afghanistan. Les fondamentalistes islamistes sont en effet revenus au pouvoir, vingt ans après le renversement de leur premier régime, et ont renforcé leur emprise sur le pays, "sans le consentement de la population concernée".

Miné par les conflits internes à la sortie de la guerre d'Afghanistan et du renversement du pouvoir communiste au début des années 90, Kaboul a vu les talibans prendre petit à petit le pouvoir durant les années suivantes, dominant plus de la moitié du territoire afghan, principalement au sud, à partir de 1996. Cette situation politique particulière et la présence sur son territoire d'Oussama ben Laden et d'autres membres du groupe terroriste Al-Qaïda, accusés d'avoir fomenté des attaques contre les ambassades états-uniennes en Afrique à la fin des années 90, ont placé le pays dans le viseur de Washington.Avant même 2001, des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies imposaient déjà des sanctions financières et militaires à Kaboul pour que les autorités livrent Oussama ben Laden à la justice états-unienne et ferment les camps d'entraînement terroristes.

Le 11 septembre 2001, l'attaque contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington a poussé les États-Unis à accélérer ses opérations en Afghanistan. Près d'un mois plus tard, le 7 octobre, l'armée états-unienne lance l'opération "Liberté immuable", avec la bénédiction du Conseil de sécurité de l'ONU et de l'Otan, dans l'objectif de capturer Oussama Ben Laden, d'anéantir Al-Qaïda et de renverser le régime taliban au pouvoir.

La fulgurance de l'intervention a permis la chute du gouvernement taliban en décembre et l'introduction d'un exécutif provisoire mené par Hamid Karzai. Les conflits sur place vont toutefois s'éterniser, l'armée états-unienne et ses alliés, parmi lesquels la Belgique, continuant à s'embourber face à une guérilla toujours active et les nouvelles autorités afghanes ne parvenant pas à s'imposer.

La journée du 11 septembre 2001 dans les yeux d'un diplomate belge à New York

Haut-représentant de la Belgique à l'Onu entre 2001 et 2004, Jean de Ruyt est un témoin privilégié des événements du 11 septembre 2001. Il était en réunion avec ses confrères européens dans les bâtiments onusiens lorsque le premier avion a frappé la première tour jumelle.

Jean de Ruyt occupe ce poste à l'Onu depuis le mois de mai, alors que la Belgique se prépare à prendre la présidence tournante de l'Union européenne en juillet 2001. "C'était un poste très important. J'allais déjà souvent à New York ; j'y avais même vécu lors de mon tout premier poste diplomatique, où j'étais chargé d'attirer les investissements américains vers la Belgique. J'aimais beaucoup cette ville. J'avais d'ailleurs dîné quelques semaines avant les attentats dans l'une des tours jumelles."

Le matin du 11 septembre, comme chaque mardi, les ambassadeurs des "Quinze" États membres de l'UE se réunissent dans les locaux de l'Onu pour leur réunion hebdomadaire. Ils préparent la prochaine Assemblée générale, qui doit se tenir à la mi-septembre. Jean de Ruyt préside cette session qui vise à préparer la semaine ministérielle. Il ignore alors que cette journée changera la face du monde.

Il est 8h46, un premier avion vient de percuter la tour Nord."En entrant dans la pièce, mon collègue britannique m'interpelle", se souvient le diplomate belge. "Il me dit: 'Jean, je viens d'apprendre qu'un avion est entré dans une tour du World Trade Center'. On croyait à un accident, d'autant qu'il y avait déjà eu un attentat au World Trade Center quelques années auparavant (en 1993, NDLR). Nous étions impressionnés, mais nous avons commencé la réunion."Il est 9h03. Un moment dont Jean de Ruyt se souviendra toute sa vie. "Un collaborateur derrière moi me passe un petit bout de papier: un deuxième avion venait de toucher la deuxième tour. Je n'ai pas hurlé ni arrêté la réunion brutalement, j'ai essayé de continuer un peu, j'ai demandé à ce collaborateur de se renseigner. Très vite, on est venu nous informer qu'un autre avion avait touché le Pentagone."La réunion s'interrompt. Les bâtiments de l'Onu, à cinq kilomètres du World Trade Center, sont progressivement évacués. Chaque ambassadeur rentre dans son bureau.Jean de Ruyt reçoit un message de sa fille, restée à Bruxelles: "Papa, es-tu toujours vivant ?". "Je lui ai répondu : 'Oui, je suis vivant, mais le monde ne sera plus jamais comme avant'."Pour la première fois, les États-Unis sont attaqués sur leur territoire. Jean de Ruyt en est persuadé : "Les États-Unis vont réagir de manière démesurée, ils vont vouloir agir seuls, et ils vont exagérer, ce qui fut le cas. Nous en avons immédiatement discuté avec des collègues." Le lendemain, une résolution du Conseil de sécurité autorisera, de facto, l'usage de la force en Afghanistan.

Les bureaux des ambassadeurs étant situés de l'autre côté de Manhattan, ils n'ont d'abord rien vu ni entendu du drame qui s'est joué à cinq kilomètres de là. "Le 11-Septembre est devenu très concret quand la fumée a envahi le quartier. De plus, une amie de mon épouse est arrivée en pleurs. Son bureau était face aux tours. Nous avons regardé son immeuble s'effondrer en direct à la télévision."

Trois semaines plus tard, Guy Verhofstadt, Premier ministre de l'époque, sera l'un des premiers dirigeants européens à se rendre sur les ruines encore fumantes de Ground Zero.

La journée d'une hôtesse de la Sabena à New York le 11 septembre 2001

Chaque personne se souvient de ce qu'elle faisait le mardi 11 septembre 2001 à 8h46, heure locale, lorsque le premier Boeing 767 a frappé le World Trade Center. Hôtesse de l'air à la Sabena, Inge Mariën était dans sa chambre d'hôtel à Manhattan quand le monde a basculé.

Inge Mariën est arrivée à New York la veille, le 10 septembre. Cheffe de cabine, elle loge dans un hôtel de Manhattan, à environ deux kilomètres des tours jumelles. Une escale toujours appréciée par les équipages. Elle occupe la même chambre que son futur mari, également chef de cabine à la Sabena. Les deux vols doivent repartir vers Bruxelles dans la journée.

"Notre vol était prévu en matinée. Je me préparais quand j'ai vu à la télévision le premier avion frapper le World Trade Center", se souvient Inge Mariën. L'hôtesse pense d'abord à un petit avion, à un accident. "Puis mon futur mari est rentré et m'a de suite dit que la situation n'était pas normale. Nous avions laissé la télé allumée et c'est là qu'on a vu le deuxième avion frapper l'autre tour."Malgré la proximité, Inge Mariën n'a rien entendu. Ce qui l'a marquée, c'est l'odeur de fumée qui envahit rapidement l'île. Son premier réflexe est de rassembler les deux équipages présents dans l'hôtel."

Nous apprenons rapidement qu'il n'y aura pas de vol ce jour-là. Je suis cheffe de cabine, je suis donc responsable de mon équipage. Avec mon compagnon, nous essayons de rassembler tout le monde."Les communications sont toutefois difficiles. Les téléphones européens ne fonctionnent pas aux États-Unis. Difficile, dans ces conditions, de contacter les proches ou même la compagnie. "C'était la file pour se rendre aux cabines téléphoniques. On a aussi mis du temps à retrouver un steward, mais finalement tout le monde était là."

Le quartier de Manhattan est totalement bloqué. Routes, tunnels et ponts sont fermés; seuls les camions de pompiers circulent. L'hôtesse se souvient notamment des regards vides des gens qui revenaient du World Trade Center, le visage recouvert de poussière.Les deux équipages de la Sabena s'informent à la télévision et s'interrogent sur la suite des événements. Combien de temps seront-ils bloqués à Manhattan? La compagnie leur indique de rester à l'hôtel. Une fois les évacuations terminées, la "Grosse Pomme" se retrouve anormalement dépeuplée."

Le temps était très beau, mais les rues de Manhattan étaient tellement vides. Les magasins, les restaurants, tout était fermé. Seuls les fast-foods restaient ouverts. Nous restions principalement dans nos chambres, mais nous avions aussi besoin de sortir. Chaque matin et chaque soir, nous nous réunissions, les deux équipages et les commandants de bord, pour nous organiser."Chaque membre d'équipage réagit différemment. Certains parviennent à rester positifs autant que faire se peut, d'autres s'enferment par peur. "Nous avons, je pense, vécu ces journées totalement différemment en étant aux États-Unis. Nous nous sentions en quelque sorte avec eux."

Après cinq jours d'attente, les équipages reçoivent la confirmation de leur vol. Dans un avion à moitié vide, commandant et personnel navigant arborent un pin's aux couleurs du drapeau états-unien. Après une brève escale dans un autre aéroport d'Amérique du Nord, l'aéronef de la Sabena traverse l'Atlantique.
Inge Mariën est aujourd'hui encore hôtesse sur les vols long-courriers de Brussels Airlines. Elle fêtera en octobre prochain sa 39e année de carrière.