Désormais incontournable, le RN entre présidentialisation et refus de l’État de droit (3/3)
De la dédiabolisation à la présidentialisation du RN (3/3). Fort de nombreux députés élus à l’Assemblée nationale, le RN influence de plus en plus la vie politique française. Sa participation à la marche contre l’antisémitisme après les attaques du 7-Octobre en Israël marque une étape décisive dans sa stratégie de dédiabolisation. Mais la justice, qui a mis un coup d’arrêt à l’ascension de Marine Le Pen, contraint cette dernière à reprendre son discours antisystème.
"Une étape supplémentaire dans notre accession aux responsabilités est désormais accomplie. Une nouvelle ère s’ouvre pour nous", affirme le 23 juin 2022 Jordan Bardella. Quelques jours après le second tour des élections législatives, le président par intérim du Rassemblement national a conscience que son parti a changé de statut. Avec 89 députés élus à l’Assemblée nationale grâce à la fin du "front républicain", le parti d’extrême droite fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen avec d’anciens Waffen-SS français s’apprête désormais à jouer un rôle de premier plan dans la vie politique française.
Dès lors, à la dédiabolisation entreprise depuis 2011 s’ajoute la "stratégie de la cravate". Les élus du Rassemblement national (RN) doivent se fondre dans le décor du Palais Bourbon, en adopter ses codes, aussi bien dans les pratiques parlementaires que dans les usages vestimentaires.
"Le but est de ressembler aux élus des autres partis, de ne pas faire de vague, de ne pas être dans l’excès, le tout pour atténuer le ton radical du discours du RN. C’est une façon de donner une image lisse et respectable du RN, qui fonctionne par ailleurs en miroir de ce que fait La France insoumise", analyse Jean-Yves Camus, président de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès et spécialiste de l’extrême droite.
Les autres épisodes de la série
Depuis que Jean-Marie Le Pen a confié les clés de son parti à sa fille Marine en 2011, le Front national n'a cessé de gagner en influence dans la vie politique française à mesure qu'il se dédiabolisait. Devenu Rassemblement national, désormais dirigé par Jordan Bardella, le parti d'extrême droite est parvenu en une quinzaine d'années à se hisser au rang de grand favori de l'élection présidentielle de 2027. Retour sur cette évolution en trois épisodes.
- De Jean-Marie Le Pen à Marine Le Pen : la métamorphose du Front national (1/3)
- Devenu Rassemblement national, le parti de Marine Le Pen élargit son audience (2/3)
- Désormais incontournable, le RN entre présidentialisation et refus de l'État de droit (3/3)
Car de l’autre côté de l’hémicycle, les députés insoumis ont la réputation de pratiquer la stratégie du "bruit et [de] la fureur". Jordan Bardella et Marine Le Pen font le pari que leur parti doit faire l’inverse : s’opposer au gouvernement sur le fond, mais ne jamais être dans l’outrance sur la forme.
"C’est une nouvelle étape pour Marine Le Pen, qui trouve à l’Assemblée nationale une tribune inespérée. Pour elle, il s’agit désormais de faire de son groupe la vitrine d’un parti qui veut montrer qu’il peut gouverner alors que les Français n’en sont pas convaincus. Et ce faisant, persuader les électeurs qu’elle ne représente pas un danger pour la démocratie", abonde Jean-Yves Camus.
Le RN peut compter, lors de l’installation de la nouvelle législature, le 29 juin 2022, sur l’aide de la majorité présidentielle qui, grâce à ses voix, permet aux députés Sébastien Chenu et Hélène Laporte d’obtenir deux vice-présidences de l’Assemblée nationale.
Influence de l’extrême droite dans la vie politique
Lorsqu’est débattue la très contestée réforme des retraites durant les premiers mois de l'année 2023, les députés du Rassemblement national prennent soin de la critiquer dans les médias, sans toutefois prendre part aux manifestations et sans s’y opposer farouchement au Palais Bourbon. Ils votent toutefois le 20 mars 2023 la motion de censure contre le gouvernement Borne – celui-ci évitera d'être renversé à neuf voix près.
Puis, une fois le texte passé grâce à l’article 49.3 de la Constitution, et alors que démarrent des manifestations sauvages dans les rues, le Rassemblement national se range du côté du gouvernement pour prôner l’ordre. Quelques semaines plus tard, quand surviennent des émeutes urbaines après la mort de Nahel à Nanterre le 27 juin 2023, la même posture d’autorité est de nouveau adoptée.
Cet épisode laisse d’ailleurs apparaître l’influence toujours plus grandissante du RN sur la vie politique française, avec une proximité grandissante entre ses propositions et celles du parti Les Républicains. Afin de se démarquer du gouvernement et de démontrer sa fermeté face aux émeutiers, les ténors de la droite classique, de Laurent Wauquiez à Éric Ciotti, tiennent presque mot pour mot le même discours que l’extrême droite : mise en cause des "origines ethniques" de ces Français issus de l’immigration, abaissement de la majorité pénale à 16 ans et instauration de peines planchers de prison ferme pour les agresseurs de policiers, d’élus et de représentants de l’État, remise en cause du droit du sol et déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés.
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Quelques mois plus tard, l’influence du RN se vérifiera à nouveau avec le vote de la loi Immigration, le 19 décembre 2023, par la majorité présidentielle. "On peut se réjouir d'une avancée idéologique, d'une victoire même idéologique du Rassemblement national, puisqu'il est inscrit maintenant dans cette loi la priorité nationale, c'est-à-dire l'avantage donné aux Français par rapport aux étrangers présents sur notre territoire dans l'accès à un certain nombre de prestations sociales", se félicite ce jour-là Marine Le Pen.
Pour Jean-Yves Camus, "cette loi ne reprend pas l’intégralité ni même la majorité du programme présidentiel de Marine Le Pen, mais il y a des emprunts et, surtout, c’est une victoire du bruit de fond frontiste". "Elle n’aurait pas été votée sans le travail constant que fait ce parti depuis un demi-siècle sur l’idée de préférence nationale et sur l’idée que l’immigration est un fardeau, un coût, un facteur de criminalité", ajoute-t-il.
En dehors de l’Assemblée nationale, un événement géopolitique permet au Rassemblement national d’apporter la touche finale à sa stratégie de dédiabolisation : l’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.
Pendant que Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) cherchent leurs mots, ne parvenant pas à qualifier le Hamas de groupe terroriste, Marine Le Pen et le RN apportent un soutien sans faille à Israël. La cheffe de file du parti d'extrême droite participe dans la foulée, le 12 novembre 2023, à la marche contre l’antisémitisme à Paris, faisant un pas de plus vers sa présidentialisation.
Plus un danger pour la démocratie
Cinq ans et demi après la marche blanche en hommage à Mireille Knoll dont Marine Le Pen avait dû être exfiltrée, le RN peut désormais se présenter comme un parti défenseur des juifs. Il est même adoubé en juin 2024 par l’historien Serge Klarsfeld, qui affirme qu’il choisirait le RN plutôt que LFI s’il devait choisir entre les deux partis. Et en mars 2025, Jordan Bardella et Marion Maréchal sont invités en Israël pour participer à une conférence internationale sur la lutte contre l’antisémitisme.
Le parti d’extrême droite a-t-il réellement changé ? Le vernis de la dédiabolisation s’effrite quelque peu lorsque Jordan Bardella assure que Jean-Marie Le Pen n’était pas antisémite, que des candidats RN antisémites sont régulièrement investis aux élections nationales et locales, et qu’une étude de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) fait état d’un taux beaucoup plus élevé au RN que dans les autres partis de sympathisants antisémites.
En attendant, la stratégie de Marine Le Pen fonctionne. Le baromètre annuel réalisé depuis près de quarante ans par Verian pour Le Monde et franceinfo sur l’image du Rassemblement national montre pour la première fois, en décembre 2023, qu’une majorité de Français estime que le RN ne représente pas un danger pour la démocratie et qu’il a la capacité de participer à un gouvernement.
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"Une forme de certitude se crée au fil des élections présidentielles et nous pose comme une alternance crédible, et ce constat est diffusé par nos adversaires. Ce qui fait qu’à l’international, dans les milieux économiques, dans la haute fonction publique, l’idée s’installe que nous allons arriver au pouvoir et qu’il leur faut envisager cette hypothèse", commente alors Marine Le Pen, interrogée par Le Monde.
Il ne faut pas attendre longtemps pour que les résultats électoraux du RN viennent confirmer cette idée. Aux européennes de juin 2024, la liste portée par Jordan Bardella arrive largement en tête avec 31,37 % des voix, loin devant Renaissance et ses alliés (14,60 %) et la liste Place publique-Parti socialiste (13,83 %).
Emmanuel Macron choisit dans la foulée de dissoudre l’Assemblée nationale, provoquant des législatives anticipées. Le Rassemblement national arrive une nouvelle fois en tête au soir du premier tour avec 33,42 % des suffrages, mais se voit barrer la route de Matignon par l’alliance de gauche du Nouveau Front populaire au second tour.
"La normalisation est à double tranchant"
Marine Le Pen peut toutefois avoir le sourire : avec 126 députés, elle dispose du groupe le plus important dans une Assemblée nationale sans majorité ; et le scrutin a fait exploser le parti Les Républicains, son patron Éric Ciotti optant pour une alliance avec le RN sans avoir le soutien des autres dirigeants du parti.
"Le RN montre qu’il est vraiment tout proche du pouvoir et se retrouve dans une situation où il peut décider de la vie ou de la mort des gouvernements, que ce soit avec Michel Barnier ou François Bayrou qui cherchent tous les deux à obtenir ses faveurs", relate Jean-Yves Camus.
La voie vers l’Élysée semble alors toute tracée, mais la justice vient contrarier les plans de Marine Le Pen pour 2027. La candidate du RN est condamnée en mars 2025 en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national au Parlement européen à quatre ans de prison, dont deux ans ferme aménageables, 100 000 euros d’amende et une peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire.
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Elle est de nouveau condamnée en juillet 2026 en appel, cette fois-ci à trois ans de prison, dont un an ferme aménageable, 100 000 euros d’amende et une peine de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Bien que reconnue coupable par deux fois, Marine Le Pen, qui s’est pourvue en cassation, pourra se présenter à l’élection présidentielle.
Or, lors du premier jugement comme lors du second, le Rassemblement national a choisi de s’en prendre à la justice, et donc à l’État de droit. En 2025, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont d’abord critiqué une "décision politique", un "déni démocratique" ou encore "la tyrannie des juges". Et en 2026, Marine Le Pen a semblé défier la justice, faisant le pari que la Cour de cassation n’osera pas rendre sa décision avant l’élection présidentielle de 2027.
Une stratégie qui ne colle pas tout à fait avec la dédiabolisation, la normalisation et la présidentialisation du parti des quinze dernières années, mais qui rappelle son discours antisystème. "La normalisation est à double tranchant : il arrive un moment où vous êtes tellement normalisé que vous perdez votre attrait. Il faut tout de même veiller à garder le premier socle de vos électeurs. C’est un travail d’équilibriste", souligne Jean-Yves Camus.