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Des écrans très occupés

Le succès en salles de "Notre Salut" sur la collaboration d'un fonctionnaire sous Vichy et le télescopage de films sur la Seconde Guerre mondiale avec, ce mercredi, la sortie de "Moulin", incite à penser les films d'époque comme des miroirs tendus à la nôtre.

Depuis plusieurs mois, difficile de passer à côté de la salve de films sur la collaboration et la résistance. Initiée en avril dernier par la sortie du film de Xavier Giannoli Les Rayons et les ombres avec Jean Dujardin en patron de presse collabo, la vague de films historiques s'est poursuivie tout l'été, avec le succès inattendu du double blockbuster La Bataille de Gaulle d'Antonin Baudry (qui, après un démarrage difficile, a enregistré près de six millions d'entrées). Sorti fin septembre, Notre Salut d'Emmanuel Marre, film choc qui tourne en ridicule la collaboration ordinaire sur de la synthpop, a même damné le pion à Tom Cruise au box-office français, rassemblant près de 570 000 spectateurs en France après trois semaines d'exploitation.

Les mois à venir verront l'arrivée en tir groupé de Moulin de Laszlo Nemes (ce 28 octobre), du Faux Soir (le 2 décembre) de Michaël R. Roskam, sur la résistance intérieure belge, et de La Troisième Nuit (le 27 janvier) de Daniel Auteuil, sur l'exfiltration d'enfants juifs du camp de Vénissieux en août 1942. Que les sujets, et a fortiori les deux plus grandes stars masculines françaises (Dujardin en collabo de salon et Lellouche en Jean Moulin supplicié), se répondent à ce point par écrans interposés oblige à se poser la question. Comment interpréter ce télescopage dans les salles obscures ? De quoi ces films sont-ils le symptôme ?

"Miroir brisé"

Si les formes et les thématiques divergent (de la collaboration intellectuelle active dans Les Rayons et les ombres à la collaboration bureaucratique chez Emmanuel Marre, de la torture subie par Jean Moulin à la stratégie avec laquelle De Gaulle s'imposa dans l'échiquier mondial en 1940-1945), ces films disent l'importance persistante du cinéma dans la formation de la mémoire collective.

Dans "Notre salut", Emmanuel Marre fait revivre Vichy au présent

On se souvient dans les années 1970 des débats puissants autour des sorties croisées du Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls, qui mettait en scène les arrière-boutiques de la collaboration dans la ville moyenne de Clermont-Ferrand (d'abord refusé par l'ORTF, le documentaire sortait en salles en 1971), de L'Armée des ombres (1969) de Jean-Pierre Melville et de Lacombe Lucien (1974), qui valut à Louis Malle un exil aux États-Unis.

Pour l'historien Henry Rousso, ces films correspondaient à la troisième phase du "syndrome de Vichy" tel qu'il le décrit dans son ouvrage phare Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours (1987). Soit la fin du mythe "résistantialiste" gaullien et l'effondrement de l'idée selon laquelle la France avait été en majorité résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, tendant aux spectateurs un "miroir brisé", forcément malaisant.

"Lacombe Lucien" de Louis Malle en 1974, avec Pierre Blaise et Aurore Clément. ©D.R.

Résister ou collaborer ?

Car l'usage du passé n'est jamais neutre, et encore moins au cinéma. La France est entrée en campagne pour l'élection présidentielle dans un climat de polarisation extrême. Dans l'imaginaire collectif, la Seconde Guerre mondiale reste un baromètre, "la seule période à laquelle on nous renvoie toujours pour savoir ce qu'on aurait fait, résister ou collaborer", nous avait fait remarquer Emmanuel Marre.

Xavier Giannoli, trop tendre avec la collaboration? "Il n'y a aucun acharnement, juste une discussion inévitable"

De son côté, Xavier Giannoli s'était étonné de la réception controversée de son film Les Rayons et les ombres, auquel on avait reproché sa complaisance envers ses personnages collaborationnistes. "Je suis un artiste, ne me demandez pas d'être responsable de l'analyse que l'on fait de mon film", s'était-il défendu sur le plateau de l'émission C ce soir du 18 mars 2026.

Difficile pourtant de garder une distance critique avec Jean Luchaire (fusillé en 1946 pour collaboration avec l'ennemi) représenté essentiellement dans le film à travers le regard éploré de sa fille Corinne, telle qu'elle se raconte dans Ma drôle de vie (1949), ses Mémoires, republiées cette année aux éditions du Nouveau monde. Dans les colonnes du quotidien Libération, l'historienne Sylvie Lindeperg renvoyait récemment les cinéastes à leur responsabilité dans la manière dont ils mettent en scène leurs récits.

Jean Dujardin et Nastya Golubeva Carax, dans la peau de Jean Luchaire et de sa fille Corinne dans "Les Rayons et les Ombres" de Xavier Giannoli. ©Cinéart

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