Décryptage. « On peut connaître le risque et continuer » : pourquoi tombe-t-on dans le piège des brouteurs ?
En lisant des récits d’arnaques sentimentales sur internet, vous vous êtes sans doute déjà demandé : « Mais comment est-ce possible ? Comment sont-ils tombés dans le panneau ? » Mais les arnaques sentimentales ...
En lisant des récits d’arnaques sentimentales sur internet, vous vous êtes sans doute déjà demandé : « Mais comment est-ce possible ? Comment sont-ils tombés dans le panneau ? » Mais les arnaques sentimentales ne touchent pas uniquement des personnes naïves ou mal informées. Les brouteurs utilisent des mécanismes psychologiques bien rodés, qui exploitent des besoins émotionnels profonds. Les victimes de brouteurs ont souvent une question en tête lorsqu’elles découvrent la supercherie : « Comment ai-je pu y croire ? » Pour leurs proches aussi, l’incompréhension domine.
Pourtant, ces escroqueries sentimentales ne reposent pas uniquement sur le mensonge. « L’escroc s’installe là où personne d’autre n’a pensé à regarder : dans le manque. Il ne séduit pas seulement par ses mots, il vient occuper une place laissée vacante par un désir insatisfait », décrypte Frédérique Korzine, psychanalyste. Le manque d’amour, d’affection et d’attention est une faille qu’il sait utiliser. Le scénario est souvent semblable : les brouteurs commencent généralement par construire un personnage rassurant et valorisant - un militaire en mission, un ingénieur expatrié, un médecin à l’étranger… Une identité qui explique son absence physique, tout en laissant la place à l’imagination. Faute de confrontation avec la réalité, la victime idéalise la relation et comble elle-même les zones d’ombre.
Quand le cœur prend le dessus
À cela s’ajoute le love bombing, « une démonstration d’affection très intense dès les premiers échanges. Messages à toute heure, déclarations d’amour rapides, promesses d’avenir… Cela ressemble beaucoup à ce qu’on observe dans un transfert amoureux », explique la spécialiste. Peu à peu, un lien affectif fort se crée.
Mais pourquoi des personnes pourtant informées de ces arnaques tombent-elles malgré tout dans le piège ? En réalité, connaître les dangers ne protège pas toujours. « On peut très bien connaître le risque et continuer d’y croire, dans cette logique du “je sais bien, mais quand même”. Ce n’est pas l’information qui fait défaut. C’est un manque psychique et émotionnel plus ancien qui trouve là une occasion de se combler », souligne Frédérique Korzine. La victime est convaincue de vivre une histoire différente des autres. « Elle vit une histoire d’amour, une histoire forte et unique, très loin de l’idée d’une arnaque anonyme parmi d’autres. » Et plus la relation avance, plus il devient difficile de remettre en question ce lien, d’autant lorsque les premiers engagements, affectifs puis financiers, ont déjà été pris.
Être aimé et se sentir utile
Selon la psychanalyste, les brouteurs exploitent plusieurs besoins universels : être reconnu, aimé, utile ou encore pouvoir se projeter dans l’avenir. Les promesses de mariage ou de vie commune redonnent une perspective à des personnes parfois fragilisées par un deuil, une séparation ou une période de solitude. Puis viennent les demandes d’argent, souvent justifiées par un accident, un problème administratif ou une urgence familiale. La victime ne se sent plus seulement aimée : elle devient indispensable, celle qui aide et protège l’autre.
Mais pour certains, même avec les preuves évidentes qu’elles font face à un brouteur, le déni est parfois plus fort. « Admettre la manipulation reviendrait à faire s’effondrer cette image en même temps que la relation. Le psychisme retarde cet effondrement aussi longtemps qu’il le peut, non par bêtise, mais par un instinct de préservation très ancien », développe la spécialiste. Un instinct de survie, de protection.
Face à cette emprise, les proches ont souvent le réflexe de vouloir démontrer que la relation est fausse. Une stratégie qui peut malheureusement produire l’effet inverse : « Plus l’entourage insiste pour rompre le lien, plus la victime peut se rapprocher paradoxalement de son arnaqueur pour protéger cette relation », explique Frédérique Korzine. La spécialiste conseille plutôt de rester dans le dialogue, d’exprimer son inquiétude avec des phrases comme « je m’inquiète pour toi » ou « j’aimerais comprendre ce que cette relation t’apporte », sans chercher à imposer une conclusion. L’objectif est que le doute puisse émerger de la victime elle-même.
Une blessure qui dépasse la perte d’argent
Lorsque l’arnaque est découverte, les conséquences psychologiques sont souvent profondes. Les victimes perdent leur confiance en les autres, mais aussi en leur propre jugement. Beaucoup éprouvent une honte telle qu’elles n’osent ni en parler, ni porter plainte. « Cette honte vient du sentiment d’avoir laissé voir, malgré soi, à quel point on avait besoin d‘être aimé. La victime ne pleure pas seulement l’argent perdu ou la relation qui se révèle fictive : elle a l’impression que son désir le plus intime, celui d‘être choisie et aimée, s’est retrouvé exposé au regard de son entourage », signale la psychanalyste.
Chez certaines personnes, notamment lorsque l’emprise a duré plusieurs mois ou que les pertes financières sont importantes, cette expérience peut même laisser des séquelles proches d’un stress post-traumatique, avec une hypervigilance dans les relations futures ou un profond repli sur soi.