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Décryptage. Entre l’Ukraine et la Russie, comment la « guerre des infrastructures » fait rage

Les sirènes hurlent dans la nuit. Aussitôt, les premières explosions font trembler la ville endormie. Vers 1 h 30 samedi, la Russie a lancé une nouvelle attaque massive sur l’Ukraine. Près de 30 missiles balist...

Les sirènes hurlent dans la nuit. Aussitôt, les premières explosions font trembler la ville endormie. Vers 1 h 30 samedi, la Russie a lancé une nouvelle attaque massive sur l’Ukraine. Près de 30 missiles balistiques et hypersoniques se sont abattus sur Kiev. Une odeur de brûlé régnait sur la ville au petit matin, et le triste parfum du deuil : 10 civils ont été tués, et plus d’une trentaine blessés. Dans le quartier de Darnytsia, sur la rive gauche du Dniepr, sept personnes ont été mortellement atteintes dans la rue, alors qu’elles courraient vers l’abri le plus proche. « Les gens s’y sont précipités et y ont trouvé la mort. Nous n’y sommes pas allés, et Dieu merci », a raconté une riveraine, citée par la presse ukrainienne.

Samedi matin, le président Volodymyr Zelensky a confirmé ce que tout le monde redoutait : les stocks de munitions pour les systèmes américains Patriot, les seuls capables d’intercepter les missiles balistiques, sont vides. L’Ukraine peine à en obtenir, car la demande mondiale a bondi après le lancement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël. Moscou le sait et en profite : l’armée russe a tiré un nombre record de missiles balistiques sur l’Ukraine au mois de juillet, 376 missiles au total d’après les forces armées ukrainiennes, vidant ainsi les arsenaux du pays agressé et plongeant les grandes villes de l’arrière dans la peur de nouvelles nuits de bombardements.

De nouvelles frappes russes massives dans la nuit de samedi à dimanche ont fait des victimes civiles et détruit des infrastructures en Ukraine comme ici, un complexe industriel près de Kiev. Photo Sipa/Ukrinform

De nouvelles frappes russes massives dans la nuit de samedi à dimanche ont fait des victimes civiles et détruit des infrastructures en Ukraine comme ici, un complexe industriel près de Kiev. Photo Sipa/Ukrinform

Un pays toujours plus endeuillé

Alors que le mois de juin avait été le plus meurtrier pour les civils depuis avril 2022 selon les calculs de l’ONU, le bilan du mois de juillet s’annonce tout aussi lourd. Au moins 30 personnes sont mortes le 2 juillet, et la semaine dernière fut noire : dans la nuit de mercredi à jeudi, des frappes massives sur tout le pays ont tué huit personnes, dont six membres d’une même famille dans le sud du pays.

À Kiev, comme aux premiers jours de l’invasion, des dizaines de milliers d’habitants descendent dans le métro pour échapper aux frappes. Bondées, les stations ne peuvent accueillir qu’une fraction de la population de la capitale, évaluée à trois millions en ce cinquième été de guerre. Volodymyr Zelensky se démène pour obtenir de Donald Trump l’autorisation d’acheter des munitions pour les Patriot, mais le milliardaire américain tergiverse, malgré une rencontre décrite comme « fructueuse » entre les deux hommes au début de la semaine dernière à la Maison Blanche.

« Sanctions à longue portée »

L’Ukraine est elle-même engagée dans une campagne de frappes sur le territoire russe, principalement contre son industrie pétrolière, afin d’assécher la manne financière qui alimente sa « machine de guerre ». Une stratégie que Volodymyr Zelensky appelle, avec une pointe d’ironie, « les sanctions à longue portée ». Dans la nuit de samedi à dimanche, les drones ukrainiens ont notamment touché la raffinerie de Saratov, dans la région de la Volga, pour la 15e fois. Moscou a rapporté la mort de cinq personnes.

L’efficacité de ces opérations s’est accrue depuis quelques mois. Selon la presse britannique, l’Ukraine bénéficie de renseignements de la part de la France et des États-Unis pour cartographier les défenses antiaériennes russes et affiner les trajectoires empruntées par ses drones. La précision de son ciblage a aussi augmenté, lui permettant d’atteindre des points spécifiques et stratégiques des complexes pétroliers. Au moins 30 % des capacités de raffinage russes sont hors service, obligeant ce grand pays producteur à importer du carburant de l’étranger.

Toujours dans le but d’affaiblir l’économie russe, l’Ukraine attaque les entrepôts de Wildberries, l’équivalent local d’Amazon. Elle s’est aussi lancée dans une campagne contre les pétroliers de la « flotte fantôme » russe en mer Noire, théâtre d’une bataille d’une grande intensité, Moscou répliquant en visant les ports de la région d’Odessa. « Nous détruisons les infrastructures de la Russie, et elle détruit les nôtres. C’est une guerre différente qui a commencé, une guerre d’attrition, alors que la ligne de front ne bouge presque plus », analyse sur son compte Telegram très suivi Serhii « Flash », expert militaire devenu conseiller du président.

L’Ukraine a stoppé les avancées russes presque partout

Le long des 1200 kilomètres de la ligne de front, l’Ukraine a stoppé les avancées russes presque partout. Volodymyr Zelensky y voit un signe que la Russie a perdu « l’initiative », ce qu’il considère comme un tournant. L’expert Viktor Kevliouk nuance : « C’est toujours la Russie qui détermine où, quand et dans quel format les affrontements vont se dérouler, et l’Ukraine ne fait que réagir. »

Kiev ne parvient pas à reprendre du terrain, en dehors de quelques contre-attaques localisées, et continue de reculer dans la région de Donetsk, l’objectif prioritaire de Moscou. Ce grignotage par les troupes russes se fait au prix de pertes considérables : plus de 30 000 par mois selon l’état-major ukrainien, qui veut les amener à 50 000 pour contraindre le Kremlin à décréter une nouvelle mobilisation, mesure forcément impopulaire qui pourrait créer des tensions dans la société russe.