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De Russe à Ukrainien: «Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!»  - Heidi.news

Gennadiy Druzenko est le fondateur d’une ONG ukrainienne de médecine de guerre, ennemi public en Russie après avoir tenu des propos extrêmes à la télévision ukrainienne. Il écrit à Mikhaïl Chichkine, écrivain russe installé de longue date en Suisse, à Zurich. Un dialogue s’engage, sur la pointe des pieds.

C’est l’histoire d’un email qui a donné naissance à une amitié, jetée comme un pont entre deux pays en guerre. D’un côté Gennadiy Druzenko, universitaire ukrainien parti au combat, fondateur d’ une ONG de médecine de guerre. De l’autre, Mikhaïl Chichkine, célèbre écrivain russe établi en Suisse depuis 1995, et farouche opposant à la guerre depuis ses débuts.


De décembre 2023 à l’été 2026, les deux hommes se sont écrit en russe et en ukrainien, autour des sujets qui fâchent: la guerre et la paix, l’impossibilité et la nécessité de surmonter le passé, cet avenir qu’il faut commencer à bâtir. Leur correspondance est un manifeste humaniste. La voici.


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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Cher Mikhaïl,

Nous ne nous connaissons pas, et voilà bien longtemps que je n’ai pas écrit en russe. Veuillez excuser mes éventuelles maladresses.

Je m’appelle Gennadiy Druzenko; je suis le fondateur et le président du Premier Hôpital mobile de volontaires Pirogov, connu en Ukraine – et au-delà – sous son sigle ukrainien, PDMSh: https://pdmsh.ua

(Le nom de l’ONG provient de Nikolaï Ivanovitch Pirogov, grand chirurgien russe du 19e siècle et fondateur de la Croix-Rouge russe, considéré comme un des pères de la médecine de guerre. PDMSh se prononce /pé-dé-em-sha/, ndlr.)

Nous sommes sans doute la plus importante équipe de soignants civils bénévoles présente sur le front, où depuis maintenant neuf ans, nous sauvons les vies de militaires et de civils. Nous avons pris en charge plus de 90’000 patients. Parmi eux, des prisonniers de guerre russes…

À cause d’une remarque inconsidérée au début de la grande guerre, la propagande russe s’est employée à faire de moi un monstre dont on effraie les soldats russes. Que Dieu les juge: nous ne tuons pas, nous soignons. Vous trouverez ici un reportage en russe, sérieux et véridique, sur notre travail: https://projects.liga.net/signature-of-dr-zaluzhnyi-r

(En mars 2022, Druzenko a déclaré sur la chaîne Ukraine 24 avoir donné pour instruction de castrer les prisonniers de guerre russes «parce que ce sont des cafards, pas des personnes». Il s’est ensuite excusé pour ces propos, expliquant qu’ils avaient été tenus à la suite de menaces russes contre lui et sa famille et que son ONG respectait les Conventions de Genève. À ce jour, ce genre de torture extrême n’est attesté que sur des prisonniers de guerre ukrainiens, ndlr.)

Je suis actuellement en Suisse pour rencontrer nos donateurs et les amis qui nous aident à sauver des vies sur le front. Peut-être seriez-vous intéressé à l’idée de nous rencontrer, pour échanger nos impressions, nos prévisions et nos analyses sur cette guerre russo-ukrainienne qui me rappelle de plus en plus la guerre d’indépendance américaine. Être ukrainien aujourd’hui n’est pas une affaire d’ADN, de Blut und Boden, mais, avant tout, un choix éthique et une certaine conception du monde.

(Blut und Boden, «le sang et le sol», est un concept du 19e racialiste, central dans l’idéologie nazie, selon lequel la race et le territoire sont intrinsèquement liés, ndlr.)

Si vous souhaitez me rencontrer, écrivez-moi ou appelez-moi: je pourrais venir vous voir demain, lundi 4 décembre (2023). Pour ma part, j’aimerais m’entretenir avec un éminent représentant de la culture russe qui s’oppose à la guerre.

Sinon, ce n’est pas grave: cela voudra simplement dire que l’heure d’un dialogue franc, face à face, n’est pas encore venue…

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Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko

Cher Gennadiy,

Merci de votre courriel! Et merci infiniment pour ce que vous faites. J’éprouve une profonde admiration pour vous et pour vos collègues, qui sauvez des vies dans cette guerre effroyable. Hélas, on ne voit toujours pas la lumière au bout du tunnel.

Malheureusement, nous ne pourrons pas nous rencontrer cette fois-ci: j’ai des interventions prévues de longue date aux moments que vous proposez. Peut-être la prochaine fois? Si je comprends bien, vous venez de temps à autre en Suisse. Dans ce cas, veuillez me prévenir bien à l’avance.

Il m’importe beaucoup de vous rencontrer et de parler avec vous, car, lors de mes interventions publiques, je répète toujours la même chose: tôt ou tard, cette guerre prendra fin, et il nous faudra alors jeter des ponts par-dessus l’abîme – de douleur, de sang et de haine – qui se creuse entre Russes et Ukrainiens, pour chaque nouveau jour de carnage, pour chaque mort. Et ce seront les gens de culture, les musiciens, artistes, et écrivains, qui seront les premiers à l’ouvrage. La seule question est: quand? Peut-être faudra-t-il attendre la génération suivante, ou même celle d’après.

Mais il n’est jamais trop tôt pour commencer. Nous avons le devoir d’essayer, même quand cela paraît impossible.

Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!

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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais passer à l’ukrainien. J’y suis plus à l’aise, il m’est plus facile d’écrire dans cette langue. Il y a là, de surcroît, quelque chose de symbolique: nous construirons un pont au-dessus du gouffre de la haine, chacun depuis la rive de sa langue et de sa culture natales. Je suis certain que l’ukrainien ne sera pas pour vous un obstacle insurmontable.

(À partir de là, les échanges continuent en ukrainien pour Druzenko, et en russe pour Chichkine. Les deux langues sont cousines mais distinctes, un peu comme l’espagnol et le portugais, ce qui nécessite un effort d’interprétation pour les deux, ndlr.)

Lors de mon prochain voyage dans votre région, je ne manquerai pas de vous prévenir à l’avance. L’essentiel est que le contact soit établi, et que nous ayons l’un et l’autre le désir et la volonté de nous parler.

J’aimerais parler avec vous des lendemains, lorsque la guerre sera finie et qu’il nous faudra réfléchir à comment aller de l’avant. À comment vivre côte à côte. Et parfois, ensemble…

J’ai vu aujourd’hui mon grand ami, l’écrivain et peintre d’icônes Oleksandr – Oles – Klymenko, créateur du merveilleux projet «Icons on Ammo Boxes». C’est, à mes yeux, un phénomène culturel incroyablement emblématique de notre époque. Il transforme des caisses qui servent à acheminer vers le front des instruments de meurtre et de mort en symboles d’amour, de résurrection et de vie. Dans nos deux cultures, la vôtre comme la mienne, les icônes sont un symbole de la victoire de la vie sur la mort, du bien sur le mal, de l’amour sur la haine… Comme le monde manque d’amour en ce moment!

Nous avons aussi parlé de vous, et d’à quel point sont rares ceux qui réfléchissent aujourd’hui aux relations que pourraient entretenir l’Ukraine et la Russie après-guerre. D’un côté, cela se comprend, et c’est naturel: le «monde russe» a apporté trop de douleur et de larmes à l’Ukraine. De l’autre, toutes les guerres finissent, et la vie continue. La géographie est un destin; tôt ou tard, il nous faudra vivre côte à côte: voyager, tomber amoureux, commercer…

(Le «Monde russe» – русский мир – est un concept géopolitique central dans la Russie de Poutine, selon lequel la Russie a vocation à régner sur l’ensemble du monde russophone. Il est brandi à l’appui de revendications impérialistes, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, ndlr.)

Essayons de faire au moins un petit pas vers cet avenir.

Bien à vous,

Gennadiy

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