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De l’armée de l’air à Hollywood: la folle histoire des lunettes de soleil

Objet utilitaire devenu accessoire de mode incontournable, les lunettes de soleil ont une histoire plus mouvementée qu'il n'y paraît : nées pour équiper des pilotes militaires, elles ont conquis les plages sous l'influence d'Hollywood, avant de redevenir un enjeu de santé publique.

Objet utilitaire devenu accessoire de mode incontournable, les lunettes de soleil ont une histoire plus mouvementée qu'il n'y paraît : nées pour équiper des pilotes militaires, elles ont conquis les plages sous l'influence d'Hollywood, avant de redevenir un enjeu de santé publique.

Regretté face à la grisaille de l’automne, attendu impatiemment pendant les courtes journées hivernales, le soleil radieux d’été sonne le début des vacances. Encore faut-il pouvoir profiter de sa chaleur sans être aveuglé par ses rayons. Sourcils froncés, yeux plissés, mains en guise de visière deviennent alors autant de solutions imparfaites pour protéger nos rétines fragiles face à son intensité.

Bien avisé sera le vacancier qui aura dégainé sa paire de lunettes de soleil pour éviter de passer l’été à l’ombre. Les verres teintés réduisent la luminosité et filtrent la lumière visible mais aussi les ultraviolets, particulièrement dangereux pour nos yeux. 

Déjà pendant la Rome antique, « l'empereur Néron regardait avec une émeraude les combats des gladiateurs », à croire l'historien Pline l’Ancien. Rien n’atteste pourtant qu’il s’agissait de lunettes ou encore que la pierre verte servait à atténuer l’intensité du soleil. Bien plus tard, les Inuits mettront au point des lunettes de neige, des masques avec de fines fentes au niveau des yeux, pour les protéger contre la réverbération du soleil sur les terres blanches de l’Arctique.

Vacances, bronzage et lunettes

En Europe, au XVIIIe siècle, des verres teintés sont développés par l'opticien anglais James Ayscough mais ils sont uniquement destinés à un usage en intérieur et sont censés corriger des défauts de vision. Au siècle suivant, des montures conçues cette fois pour protéger du soleil pendant les trajets en train commencent à voir le jour. Cela dit, « avant le XXe siècle, les lunettes de soleil telles que nous les connaissons aujourd'hui n’étaient pas couramment utilisées », explique la professeure à l’école de l’Art et du Design à la Nottingham Trent University, Vanessa Brown, dans son ouvrage Cool Shades: The History and Meaning of Sunglasses.

Elles sont d’abord commercialisées comme équipement de protection pour les activités à grande vitesse, comme la course automobile, reprenant les codes des larges lunettes d’aviation de la Première Guerre mondiale. En 1916, la première mention de « sun glasses » fait son apparition.

Leur utilisation se répand peu à peu au sein des milieux aisés après la Grande Guerre. Une pratique en particulier, le bronzage, associe inconsciemment ces nouvelles lunettes de soleil à l’univers estival. « On considère généralement que les bains de soleil et le bronzage sont devenus à la mode dans les années 1920 parmi l'avant-garde européenne qui fréquentait la Côte d'Azur », écrit Vanessa Brown. « Le désir de bronzer a ensuite alimenté l'essor du tourisme de masse et, sans aucun doute, le marché des lunettes de soleil. » Des montures plus abordables voient le jour, la publicité s’empare du phénomène et les ventes explosent pendant la décennie suivante.

L’engouement populaire est dopé par l’apparition du célèbre modèle « Aviator », mis au point par l’entreprise Bausch & Lomb en collaboration avec l’armée de l’air américaine qui cherche de nouvelles montures performantes pour équiper ses pilotes. Baptisées en référence à leurs verres capables de bloquer certaines lumières et rayons qui gênaient les aviateurs, les Ray-Bans voient ainsi le jour et font fureur dès leur commercialisation en 1937. Elles deviendront un emblème de l'iconographie américaine, populaires même parmi les présidents du pays.

Reflet des stars

À ces modèles, à destination d’un public masculin, s’ajoutent des montures plus fantaisistes et colorées, qui pullulent pendant l’après-guerre. « Elles étaient principalement destinées aux femmes, reflétant peut-être une certaine forme de féminité qui mettait l’accent sur la légèreté, l’aspect décoratif et une forme de candeur enfantine », suggère Vanessa Brown dans son ouvrage.

Les lunettes noires sont adoptées par tous, et trouvent même un important succès chez les célébrités. Face aux évolutions de la presse et de la photographie, les stars, dont la vie privée suscite de plus en plus de curiosité, les arborent en toutes circonstances. De jour comme de nuit, les verres sombres deviennent un bouclier derrière lequel s’abriter face aux flashs des paparazzis.

Les marques flairent l’aubaine et ne manquent pas de profiter de cette association entre idoles et lunettes noires. Foster Grant lance une grande campagne publicitaire, « Who’s behind those Foster Grants ? » qui met en scène différentes personnalités de l’époque. Mia Farrow, Claudia Cardinale, Anthony Quinn ou O. J. Simpson se succèdent au cours des années 1960 et 1970 pour promouvoir les montures.

Le producteur et acteur américain Tom Cruise enfile ses lunettes de soleil à Rome, le 19 juin 2023.
Le producteur et acteur américain Tom Cruise enfile ses lunettes de soleil à Rome, le 19 juin 2023. AFP - TIZIANA FABI

Qu’il s’agisse de se protéger du soleil ou non, porter des lunettes de soleil permet de reproduire l’apparence des célébrités et d’incarner une attitude « cool », explique Vanessa Brown. Dans la fiction et particulièrement au cinéma, l’archétype du personnage stoïque, bien souvent masculin, comme le Terminator d’Arnold Schwarzenegger, intègre ces lunettes noires à son look. Steve McQueen, Tom Cruise, Keanu Reeves, de nombreux acteurs seront ainsi associés aux verres teintés qu'ils portent dans leurs films.

Le monde de la mode emboîte le pas au cinéma et s’approprie l’esthétique des verres noirs. Indémodables depuis leur diffusion au XXe siècle, les lunettes de soleil ne semblent pas affectées par les fluctuations constantes des milieux de la haute couture, dont elles sont devenues un accessoire phare. « Pour moi, les lunettes de soleil sont comme du fard à paupières. À travers elles, le monde est plus beau et tout le monde paraît dix ans plus jeune », assurait le styliste Karl Lagerfeld au Monde en 2010.

La vigilance est de mise

Derrière le glamour de la célébrité, porter des lunettes de soleil devient progressivement la marque d’un caractère raisonnable face à la prise de conscience collective des risques de l’exposition irréfléchie aux UV du soleil. Les liens établis par la science entre le bronzage intensif et les cancers de la peau génèrent une prise de conscience plus vaste, « associée à la destruction de la couche d'ozone, qui contribuait auparavant à filtrer les rayons ultraviolets », rapporte Vanessa Brown.

Les lunettes de soleil deviennent alors un objet protecteur, dont le port relève de raisons sanitaires. À cette fin, toutes les paires ne se valent pas. Des verres teintés de noir ne suffisent pas pour se protéger efficacement contre les dangers du soleil.

Vendues à bas prix, généralement sur les bords de mer où se promènent les vacanciers, certaines montures ne remplissent pas leur rôle affiché. Pour s’assurer de leur efficacité, deux critères essentiels : le marquage « CE », indiquant que les lunettes filtrent 100% des UV comme le veut la norme européenne, et une protection de catégories 3 ou 4, les seules adaptées aux fortes luminosités solaires.

« Des verres transparents bien traités peuvent filtrer 100% des rayons UV et des verres sombres ne protègent pas forcément des rayons UV », souligne le site de l’Assurance maladie. Les apparences sont trompeuses. Alors mieux vaut rester attentif, même en vacances.

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