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Culture. Après l’affaire Thélyson Orélien, comment le monde littéraire peut faire face à l’IA

La polémique sur le roman de Thélyson Orélien a de lourdes conséquences sur le concerné, mais soulève aussi des interrogations plus larges sur le développement de l’IA dans le domaine culturel.

Près de deux semaines après les premières secousses, les répliques restent à venir. Le 21 septembre dernier, une publication sur X provoquait un séisme dans le monde littéraire francophone. En s’appuyant sur le détecteur d’IA Pangram, le compte Balance ton Claude révélait que le livre C’était ça ou mourir, du primo-romancier Thélyson Orélien, serait « rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle ». Bien qu’il les rejette, les soupçons ont été lourds de conséquences pour l’auteur canado-haïtien, également accusé de plagiat sur de précédents textes. Il a en effet été contraint d’annuler sa tournée promotionnelle en France, tandis que l’Académie Goncourt a retiré son œuvre de sa sélection 2026, et ce, alors que le doute subsiste encore sur son utilisation ou non – et dans quelle mesure – de l’IA.

Une interrogation partagée par Isabelle qui a « du mal à se positionner sur cette affaire ». Présente dimanche 27 septembre à la 1re  édition de Maillage, festival littéraire du Palais de la Porte Dorée à Paris (qui avait initialement programmé Thélyson Orélien), la quinquagénaire craint l’arrivée de l’IA « pas uniquement dans la littérature, mais dans tous les domaines culturels ». Une peur partagée par de nombreux lecteurs, expliquant sans doute pourquoi cette affaire ébranle le milieu littéraire.

Une première en France, mais pas à l'international

« C’est le premier cas en France d’une polémique déjà existante à l’international », rappelle Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et auteur d’Histoire culturelle de l’IA (CNRS Éditions). Il fait notamment référence à Rie Kudan, une autrice japonaise qui a revendiqué avoir utilisé ChatGPT pour écrire environ 5 % de son roman Tokyo-to Dojo-to (La Tour de la compassion de Tokyo), juste après avoir été récompensée du prix Akutagawa, l’équivalent du prix Goncourt au Japon. « Mais c’est certain que l’affaire prend une dimension particulière en France, car on est au tout début d’une relation entre la littérature et l’IA, qui risque de porter un soupçon répandu et généralisé sur le monde littéraire », analyse le chercheur.

Des craintes qui n’ont pas échappé au Syndicat national de l’édition (SNE). « La question de l’originalité reste la base de l’édition », nous rappelle l’organisation, affirmant que ses juristes commencent déjà à se pencher sur le sujet. « L’utilisation de l’IA, c’est quelque chose qui va forcément faire l’objet d’un plus fort encadrement à l’avenir. On a déjà plusieurs auteurs qui assument de s’en servir à différents stades de leur création, mais cela ne pose pas forcément de problème tant que ce processus est transparent avec les éditeurs et que le contenu reste original », soutient le SNE, qui tient aussi à préserver la relation de confiance avec les lecteurs.

« Il est normal que cela inquiète les auteurs et les éditeurs. Les premiers, car leur valeur de distinction est liée à l’expression d’un talent particulier qui est mis à mal par l’accessibilité de l’IA. Et pour les seconds, cela peut saper leur relation de confiance avec leurs lecteurs si ceux-ci apprennent qu’une machine se cache derrière leur lecture », décrypte Alexandre Gefen.

Photo Sipa/François Greuez

C'était ça ou mourir fait un carton dans les librairies

Malgré la polémique, le roman de Thélyson Orélien, C'était ça ou mourir, est actuellement en tête des ventes en France, selon les chiffres de l’institut GfK. En six semaines, près de 65 000 exemplaires se sont vendus dans l’Hexagone dont plus de 18 000 entre le 21 et le 27 septembre, soit après les accusations de "Balance ton Claude".

Un label « 100 % humain »

Mais comment garantir ce lien entre auteur, éditeur et lecteur dans le futur alors que l’intelligence artificielle est de plus en plus accessible et réalise des progrès relativement convaincants ? Les Éditions de l’Observatoire ont publié, le 1er octobre, leur premier livre sous le nouveau label "Livre sanctuaire - 100 % humain" : Consonno, du romancier et philosophe Gaspard Koenig. Fruit de plusieurs mois de réflexion, ce label « est une manière de revendiquer quelque chose face à la généralisation de l’IA », nous assure Emma Saudin, directrice littéraire de la fiction aux Éditions de l’Observatoire. « En constatant les progrès de l’intelligence artificielle, il nous a semblé important de défendre la création humaine », ajoute-t-elle. En réalité, ce label repose sur « un accord contraignant dans lequel l’auteur s’engage à ne pas avoir recours à l’IA dans la conception du livre ». Un engagement déclaratif donc, tandis que L’Observatoire refuse de recourir à des détecteurs d’IA pour vérifier la parole de l’auteur, estimant que « cela revient à alimenter la machine contre laquelle on cherche à se préserver ».

Si elle y voit « une bonne initiative », la professeure agrégée et doctoresse en lettres modernes Florence Cahen juge contre-productif de s’orienter vers une interdiction totale de l’IA. « Chez beaucoup d’auteurs, la recherche en ligne a déjà remplacé l’observation empirique d’un Émile Zola. L’IA peut tout à fait être utilisée à des fins documentaires », soutient la chercheuse, rappelant aussi que les accusations de plagiat ayant visé Michel Houellebecq en 2010, qui a reconnu avoir repris des notices éditées par Wikipédia pour son roman La Carte et le territoire (Flammarion), ne l’ont pas empêché de décrocher le prix Goncourt cette année-là. Par ailleurs, sous leur nouveau label, les Éditions de l’Observatoire autorisent l’auteur à utiliser l’IA dans la phase de recherche.

« On est dans une phase de transition »

« On est effectivement dans une phase de transition à ce sujet, mais je note que, concernant l’œuvre de Thélyson Orélien, si certains ont été moyennement émus par le livre, d’autres, dont des Haïtiens, l’ont été. L’utilisation totale, partielle ou à la marge d’une machine dans la démarche artistique ne présuppose en rien de l’émotion que va en retirer un lecteur », ajoute Françoise Cahen, qui plaide cependant pour une plus grande transparence dans l’édition en indiquant à quel stade et dans quelle mesure l’IA a été utilisée dans la création de l’œuvre.

« Nous n’assistons pas ici à la fin de la littérature »

« Il est tout à fait certain qu’il n’a pas utilisé à 100 % l’IA pour son livre. Il y a du travail humain derrière, c’est encore l’écrivain qui donne les ordres à la machine. Nous n’assistons pas ici à la fin de la littérature », argue Alexandre Gefen. Le chercheur anticipe toutefois « une démocratisation de l’écriture grâce à l’IA, qui risque de saturer un marché éditorial déjà bouché et où l’on aura plus d’auteurs que de lecteurs ».

Il existe une dernière interrogation qui dépasse largement les craintes et aspirations du monde littéraire : doit-on permettre l’accessibilité de l’IA malgré les menaces qu’elle fait peser sur l’environnement ? Dans une étude publiée le 30 septembre, l’association GreenIT estime que, d’ici 2030, l’intelligence artificielle multipliera par 7 sa consommation d’électricité et… ses émissions de CO2.