Comment l’Europe a édulcoré le nouveau train de sanctions contre la Russie
La règle de l’unanimité fait encore et toujours des dégâts sur la politique étrangère européenne. L’adoption ce jeudi 23 juillet par les 27 Etats membres d’un nouveau train de sanctions contre la Russie - le 21...
La règle de l’unanimité fait encore et toujours des dégâts sur la politique étrangère européenne. L’adoption ce jeudi 23 juillet par les 27 Etats membres d’un nouveau train de sanctions contre la Russie - le 21e depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022 - n’a pu se faire qu’au prix d’un large assouplissement des mesures proposées, afin de satisfaire la Grèce qui menaçait d’opposer son veto.
Il se trouve que l’armateur grec Dynagas est le seul opérateur de l'Union européenne à posséder des méthaniers de classe Arc7 capables de briser les glaces de l’Arctique, construits spécifiquement pour aller chercher le gaz naturel liquéfié (GNL) produit sur la péninsule de Yamal, la région de l’extrême nord sibérien au coeur de l’hyperpuissance gazière russe. Selon les estimations du Financial Times, Dynagas, propriété du milliardaire grec George Prokopiou, a transporté vers les marchés mondiaux plus de 10 millions de m3 de GNL russe depuis un an, avec onze navires qui ont effecté 144 trajets. Les contrats correspondants ont quasiment tous été conclus avant l'invasion, pour des durées allant jusqu’à vingt ans.
La Commission européenne, soutenue par la majorité des Vingt-Sept, avait proposé d’en suspendre l’application jusqu’à l’arrêt des hostilités par la Russie. Mais pour satisfaire Athènes, les Etats membres ont accepté que Dynagas continue, pendant une durée d’un an renouvelable, à honorer tous les contrats conclus avant 2022, à condition que les volumes transportés n’excèdent pas le niveau de 2025. La Russie va ainsi pouvoir continuer à engranger des milliards d’euros pour financer sa guerre en Ukraine. Il s'agit pour l'essentiel de livraisons au bénéfice de pays tiers, car il a déjà été décidé en début d'année que l'importation de GNL russe au sein de l'UE devrait cesser totalement à compter du 1er janvier 2027.
Plusieurs points édulcorés
Outre la Grèce, la France - dont l’entreprise TotalEnergies possède depuis 2013 le cinquième des parts du projet Yamal LNG -, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, la Bulgarie et le Portugal ont bataillé pour édulcorer les mesures sur divers points, selon des diplomates au fait du dossier.
Au bout du compte, le 21e train de sanctions n’en reste pas moins substantiel. Il prolonge d’un an le prix plafond imposé au pétrole russe à 44 dollars le baril (alors que le prix sur le marché mondial atteint 95 dollars ces jours-ci), s’est félicitée la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dans une déclaration sur X. Il ajoute 33 banques, de même que des plateformes de cryptomonnaies et de trading pétrolier, sur la liste des établissements financiers russes avec lesquels toute transaction est interdite par l’UE. Il stipule des embargos commerciaux sur certains produits utiles pour la fabrication d’armes. Et pour la première fois, il sanctionne des navires assistant la "flotte fantôme" russe, pas seulement les bateaux fantômes eux-mêmes. Il sanctionne à titre individuel un certain nombre de citoyens russes supplémentaires - mais pas le patriarche orthodoxe de Moscou Kyrill, suite à une intervention en sa faveur de Sofia.
"Au moment où l'Ukraine a créé une dynamique militaire, nos sanctions continuent à saper les fondations économiques de l'effort de guerre russe", s'est réjouie Ursula von der Leyen.
En revanche, suite à une opposition de Paris, d'Athènes et de Rome, le train n’inclut pas une interdiction générale de la délivrance de visas de touristes dans l’Union européenne aux Russes ayant combattu en Ukraine, comme le réclamaient les pays Baltes. De nouvelles discussions sont prévues à ce sujet dans les prochaines semaines. Il n’inclut pas non plus des interdictions d’importation de poissons frais en provenance de Russie dans l’UE (notamment pour fabriquer des poissons panés surgelés), Berlin, Paris, Varsovie et Lisbonne s’étant opposés à une proposition correspondante de la Commission.
Après le changement de gouvernement en Hongrie en mai, suite à la défaite électorale du prorusse Viktor Orban qui s’était opposé avec véhémence ces dernières années à plusieurs mesures sanctionnant Moscou, des diplomates espéraient que les nouveaux trains de sanctions passeraient désormais comme une lettre à la poste. Il n’en a rien été, ce qui confirme ce que beaucoup soupçonnaient déjà : que plusieurs Etats membres s’abritaient derrière Viktor Orban mais n’en jugeaient pas moins que la défense de leurs intérêts commerciaux nationaux passait avant la solidarité avec l’Ukraine. La démonstration est faite désormais.