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Dépistage embryonnaire : innovation ou eugénisme moderne ?

Publié22. août 2026, 18:25Tests génétiquesCombien seriez-vous prêt à payer pour un bébé plus intelligent?Des start-ups prétendent pouvoir examiner les embryons pour tout, des maladies génétiques au QI. Tout le ...

Publié22. août 2026, 18:25

Tests génétiquesCombien seriez-vous prêt à payer pour un bébé plus intelligent?

Des start-ups prétendent pouvoir examiner les embryons pour tout, des maladies génétiques au QI. Tout le monde n'est pas convaincu.

The Economist

Illustration : Vasya Kolotusha

À la fin de l’année dernière, les New-Yorkais ont remarqué une série de publicités étranges dans le métro. «Ayez le meilleur bébé possible», promettait l’une d’elles. «Le QI est déterminé à 50% par la génétique», indiquait une autre. Comme on pouvait s’y attendre, elles ont suscité la polémique. Kian Sadeghi, de Nucleus, la start-up spécialisée dans le dépistage embryonnaire à l’origine de ces publicités, s’en était réjoui. «C’est un produit destiné au grand public. Quel meilleur moyen de montrer qu’il s’agit d’un produit destiné au grand public que le métro?»

Nucleus fait partie d’un nombre croissant de start-ups de la Silicon Valley qui promeuvent cette technologie naissante. Noor Siddiqui, d’Orchid, une entreprise concurrente, aime à dire que «le sexe, c’est pour le plaisir; le dépistage embryonnaire, c’est pour les bébés». Herasight, un autre concurrent, a commencé l’année dernière à proposer un service de dépistage permettant aux parents d’évaluer le risque de diverses maladies chez un embryon, ainsi que des estimations concernant sa taille, son intelligence et sa longévité — pour un coût pouvant atteindre 50'000 dollars. Nucleus ajoute à cela la couleur des cheveux et des yeux. Ce secteur en plein essor aspire à redéfinir la manière dont les êtres humains sont conçus.

Ça ne plaît pas à tout le monde. Dans de nombreux pays, dont la Grande-Bretagne, le dépistage du sexe des embryons, sans parler des maladies polygéniques telles que l’hypertension ou des caractéristiques physiques comme la taille, est illégal. De nombreux généticiens et associations de médecins doutent de l’efficacité de cette technologie. D’autres estiment qu’elle est contraire à l’éthique.

Les visions de ces start-ups peuvent sembler utopiques. Mais le changement s'opère à grands pas. Des fonds considérables sont injectés dans la recherche sur la fertilité, ce qui pourrait conduire à des avancées rapides dans le domaine des tests génétiques. Le dépistage polygénique, en particulier pour les maladies courantes, est très prisé des Américains, dont près des trois quarts déclarent qu’ils y auraient recours s’ils suivaient déjà un traitement de fécondation in vitro (FIV). Une bataille se profile autour de l’avenir de ces technologies — et des entreprises qui les promeuvent.

Marché de niche... pour l'instant

Pour l’instant, seule une infime partie des bébés naît grâce à la FIV, indispensable si l'on veut procéder à un dépistage des embryons. En 2024, dernière année pour laquelle des chiffres sont disponibles, 100'000 bébés américains ont été conçus par ce procédé, soit 2,8% du total. David Sable, investisseur et ancien endocrinologue spécialisé en reproduction, indique que le marché mondial de la fertilité est généralement estimé à seulement 25 à 30 milliards de dollars par an.

Pourtant, l’intérêt de la Silicon Valley pour la fertilité pourrait élargir l’accès à la FIV. Il y a plusieurs années, Peter Thiel et Elon Musk ont commencé à évoquer la faiblesse des taux de natalité comme une menace pour les États-Unis, et se sont mis à investir dans des start-ups spécialisées dans la fertilité. D’autres investisseurs les ont rejoints. Les investissements américains en capital-risque dans les entreprises du secteur de la fertilité ont presque doublé entre 2019 et 2022, passant de 254 millions à 496 millions de dollars, selon PitchBook, un fournisseur de données, même s’ils ont depuis légèrement ralenti.

Bon nombre de ces start-ups ont pour objectif de rendre la FIV plus abordable. À l’heure actuelle, seuls quinze États américains exigent que ce traitement soit inclus dans les prestations de maternité des assureurs santé, ce qui signifie que la plupart des Américains le paient de leur poche. Pour réduire les coûts, plusieurs start-ups proposent des assurances fertilité et des plans de paiement échelonnés. Nader al-Salim, de Gaia, l’une de ces entreprises, affirme que ses services permettent aux patients d’économiser en moyenne 15'000 dollars sur l’ensemble du parcours de fertilité, principalement grâce à la mutualisation des risques.

Baisse des coûts

Le Dr Sable estime que si la FIV venait à se démocratiser davantage, le marché pourrait atteindre 400 à 500 milliards de dollars par an. Son estimation repose sur l’hypothèse que le coût de l’ensemble du processus baissera pour s’établir autour de 15'000 dollars; actuellement, un seul cycle de FIV aux États-Unis coûte entre 15'000 et 20'000 dollars. Le Dr Sable estime que les prix baisseront grâce aux innovations technologiques susceptibles d’augmenter les taux de réussite, ce qui permettra aux patients de suivre moins de cycles. La baisse des coûts de main-d’œuvre résultant de l’automatisation et des économies d’échelle, ainsi qu’une plus grande standardisation, devraient également y contribuer.

Certains dépistages sont déjà courants chez les patients recourant à la FIV. Citons par exemple le PGT-A, qui vérifie que les embryons possèdent le bon nombre de chromosomes et dont certaines études affirment qu’il réduit le risque de fausse couche (bien que de nombreux experts restent sceptiques). Certaines cliniques proposent également le PGT-M, qui permet de dépister des maladies monogéniques, telles que la mucoviscidose ou la maladie de Huntington.

Le fardeau de la perfection

Aujourd’hui, des start-ups proposent un troisième dépistage: le PGT-P, qui évalue les embryons en fonction de pathologies et de traits déterminés par plusieurs gènes, pouvant aller de certains cancers à la couleur des yeux en passant par le QI. La demande pour de tels tests pourrait être considérable. Une enquête publiée en 2023 dans «Science» a révélé que 43 % des personnes ayant recours à la FIV auraient recours au dépistage polygénique pour augmenter les chances de leur enfant d’intégrer une université prestigieuse, à condition que cette technique soit sûre et gratuite. Un tiers des personnes interrogées ont exprimé le même avis concernant l’édition génomique.

Prenons l’exemple d’Arthur Zey, un professionnel du secteur des technologies, et de son mari Chase Popp, enseignant. M. Zey explique qu’il a toujours été un «geek» et qu’il souhaitait mettre ses compétences au service du projet d’avoir un enfant. «J’ai passé la majeure partie de ma carrière professionnelle en tant que chef de produit dans le secteur des technologies; d’une certaine manière, c’est donc simplement un autre produit à gérer», explique-t-il. Au début de cette année, le couple a eu un fils grâce à un embryon sélectionné parmi un groupe de six, sur la base des résultats d’un dépistage polygénique fourni par Herasight. Cela leur a permis de connaître les scores de risque pour des maladies monogéniques et plus d’une douzaine de maladies polygéniques. La start-up leur a également fourni des fourchettes prévisionnelles concernant le QI et la taille.

Zey et Popp affirment qu’ils espéraient maximiser l’espérance de vie de leur fils, plutôt que sa taille ou son QI. Pourtant, M. Zey sait qu’il y a des avantages à être grand et intelligent. «Tout ce que je pouvais faire, c’était examiner les résultats de mes six embryons et me dire : ‹Bon, on dirait bien que celui-là est le meilleur›.»

Une petite population généralement très riche

Pour l’instant, ce couple fait figure d’exception. Le dépistage commercial par PGT-P est un secteur de niche. Des start-ups comme Herasight s’adressent à une petite population de personnes généralement très riches, principalement aux États-Unis. Cela ne les a toutefois pas empêchées de faire l’objet de nombreuses critiques.

Certaines critiques portent sur les fondements scientifiques de cette pratique. Les scores de risque polygéniques reposent sur des études d’association pangénomiques (GWAS), qui utilisent des données issues de vastes populations pour tenter de mettre en évidence des associations entre des variantes génétiques et des pathologies ou des traits spécifiques. Les entreprises proposant ce dépistage affirment que la comparaison des génomes des embryons avec les scores de risque issus de ces bases de données, parfois ajustés en fonction de l’ascendance et des antécédents familiaux, leur permet d’établir des évaluations individuelles.

Ce point est toutefois contesté. Bien que la sélection fondée sur des scores de risque polygéniques fonctionne pour un grand nombre de descendants, comme dans la sélection animale, il est moins certain d’obtenir le résultat souhaité pour un seul enfant, note Kevin Mitchell, du Trinity College de Dublin.

Herasight tente de résoudre ce problème en validant ses scores de risque à l’aide de données sur les frères et sœurs issues d’études GWAS, afin de s’assurer que ses modèles conservent leur valeur prédictive au sein d’une même famille. L’entreprise affirme que, si elle teste dix embryons pour un couple dont les deux parents sont atteints de diabète de type 2, elle peut réduire le risque absolu de leur enfant de développer cette maladie de 12 à 20 points de pourcentage, par rapport à un risque de base de 40 à 60%.

Illustration : Vasya Kolotusha

Des gains pas si importants

Certains affirment que l’ampleur des avantages liés au dépistage embryonnaire est surestimée. Si les parents choisissaient parmi dix embryons viables, le gain médian en taille de leur enfant serait de 2,9cm, selon un article publié dans «Cell» en 2019, sur la base des technologies disponibles à l’époque. S’ils sélectionnaient en fonction du QI, le gain serait de trois points — ce qui ne changerait probablement pas le cours d’une vie. De plus, pour ceux qui font leur choix parmi moins de cinq embryons, les gains attendus chutent brutalement. Dagan Wells, de l’université d’Oxford, ajoute que, pour de nombreuses pathologies, les gènes jouent un rôle moins important que les facteurs environnementaux tels que l’alimentation.

La sélection visant à éliminer certains traits pourrait également avoir des conséquences imprévues. Le matériel génétique peut avoir des effets différents selon les parties du corps, un phénomène appelé pléiotropie. Si des parents sélectionnent un embryon dans le but de réduire le risque que leur enfant développe une certaine maladie, ils risquent de négliger ou d’aggraver des problèmes pour lesquels les prestataires ne proposent pas (ou ne peuvent pas proposer) de score.

«Les start-ups disent: ‹Faites-nous confiance, c’est un peu de la merde pour l’instant, mais ça ira bientôt mieux.›»

Kevin Mitchell, du Trinity College de Dublin

Pourtant, bon nombre de ces problèmes techniques, notamment le manque de données d’entraînement pour certaines populations, devraient se résorber avec le temps. L’article publié dans «Cell» estime que l’augmentation de la taille des échantillons des bases de données sous-jacentes pourrait doubler le gain médian en points de QI obtenu grâce à l’évaluation polygénique. En ce qui concerne la pléiotropie, certaines études suggèrent que la plupart des corrélations génétiques entre des paires de maladies polygéniques sont soit positives — ce qui signifie que réduire le risque de l’une diminue celui des autres —, soit insignifiantes. À l’heure actuelle, cette technologie est «en quelque sorte une promesse», explique le Dr Mitchell, du Trinity College. «Ils disent: ‹Faites-nous confiance, c’est un peu de la merde pour l’instant, mais ça ira bientôt mieux.›»

Une version «sympathique» de l’eugénisme

Si les problèmes techniques sont résolus, les problèmes éthiques prendront de l’ampleur. Certains opposants craignent que les start-ups spécialisées dans le dépistage ne promeuvent une version «sympathique» de l’eugénisme. D’autres s’inquiètent de voir apparaître ensuite la modification d’embryons — sur laquelle les États-Unis ont imposé une interdiction de facto depuis 2016.

Les acteurs du secteur rejettent ces inquiétudes, parfois sans ménagement. Les scores de risque ne sont peut-être pas parfaits, mais ils sont «les meilleurs de leur catégorie», affirme Delian Asparouhov, de Founders Fund, une société de capital-risque cofondée par Peter Thiel, qui a investi dans diverses start-ups spécialisées dans la fertilité. «Ce que je déteste chez certains acteurs du secteur traditionnel de la santé et chez certains conseillers en génétique, c’est qu’ils disent : «Il faut avoir une licence de niveau clinique de Harvard» pour interpréter les données génétiques. «Et puis merde», poursuit-il. «Je veux simplement disposer des meilleurs modèles statistiques possibles. Je n’ai pas besoin d’un doctorat pour lire tout ça.» (Herasight, Nucleus et Orchid emploient toutes des conseillers en génétique pour aider leurs clients à comprendre leurs résultats.) Quant à l’éthique, Asparouhov fait valoir que tous les futurs parents s’adonnent à une forme de sélection génétique lorsqu’ils choisissent un partenaire. «Si c’est de l’eugénisme, alors Hinge (ndlr: une app de rencontres axée sur les relations durables) en est aussi», affirme-t-il.

La plupart des entreprises proposant le PGT-P se montrent plus prudentes. Elles affirment que leurs clients cherchent avant tout à s’assurer que leurs enfants seront en bonne santé, plutôt qu’à créer des «superbébés». Pourtant, leur décision de proposer des scores d’intelligence et de caractéristiques esthétiques suggère qu’elles reconnaissent l’existence d’un marché pour ces derniers.

Les débats sur l’avenir d’une petite poignée de start-ups peuvent sembler relever d’une préoccupation de niche. Mais si la FIV devient moins coûteuse et les données génétiques plus abondantes, comme cela semble probable, le secteur du dépistage embryonnaire ne fera que se développer — tout comme la virulence du débat. Les près de 50 ans d’histoire du secteur de la fertilité regorgent de technologies autrefois jugées controversées, y compris la FIV. Des start-ups telles que Nucleus, Orchid et Herasight ne sont, en ce sens du moins, pas une nouveauté.

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The Economist

Source: Economist.com, traduction 20 Minutes, publiée sous licence. L’article original, en anglais, est disponible sur www.economist.com.