Cet été, je lis… Le Capitaine Fracasse : « Coups d’épée, coups de bâton »
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Afin de défendre l’honneur d’Isabelle, Sigognac affronte le duc de Vallombreuse. Le duel oppose alors deux conceptions de la noblesse : l’orgueil et la grandeur d’âme.- À propos de l’auteur Né à Tarbes en 1811, Théophile Gautier est l’une des grandes figures du romantisme français. Poète, romancier, critique d’art et journaliste, il publie en 1863 Le Capitaine Fracasse, considéré comme l’un des plus grands romans français de cape et d’épée.
- À propos de l’œuvre Le roman raconte les aventures du baron de Sigognac, jeune noble ruiné qui quitte son château des Landes pour suivre une troupe de comédiens ambulants. Amoureux de la jeune actrice Isabelle, il devient lui-même comédien sous le nom de « Capitaine Fracasse ». Gautier rend hommage aux romans d’aventures du XVIIᵉ siècle tout en leur donnant une grande richesse poétique et une profonde humanité.
- À propos du contexte historique À Poitiers, le duc de Vallombreuse cherche à séduire Isabelle. Sigognac s’interpose et met en fuite les hommes de main du duc. Lorsque Vallombreuse découvre que le comédien est en réalité un gentilhomme, il ne peut plus recourir à une simple humiliation : selon les règles de l’honneur, seul un duel peut désormais laver l’affront. Au XVIIᵉ siècle, malgré les interdictions royales, le duel demeure un usage fréquent parmi les nobles. Défendre son honneur, protéger une femme ou répondre à une offense publique sont alors considérés comme des devoirs. Sigognac n’y cherche pourtant ni la gloire ni la violence : il combat avec sang-froid pour rester fidèle à ses valeurs, illustrant un héroïsme fondé sur la maîtrise de soi autant que sur le courage.
Le duc de Vallombreuse et le chevalier Vidalinc, suivis d’un barbier-chirurgien, ne tardèrent pas à arriver. Les quatre gentilshommes se saluèrent avec une courtoisie hautaine et une politesse froide, comme il sied à des gens bien élevés qui vont se battre à mort. Une complète insouciance se lisait sur la figure du jeune duc, parfaitement brave, et d’ailleurs sûr de son adresse. Sigognac ne faisait pas moins bonne contenance, quoique ce fût son premier duel. Le marquis de Bruyères fut très-satisfait de ce sang-froid et en augura bien.
Vallombreuse jeta son manteau et son feutre, et défit son pourpoint, manœuvres qui furent imitées de point en point par Sigognac. Le marquis et le chevalier mesurèrent les épées des combattants. Elles étaient de longueur égale.
Chacun se mit sur son terrain, prit son épée et tomba en garde.
« Allez, messieurs, et faites en gens de cœur, dit le marquis.
— La recommandation est inutile, fit le chevalier de Vidalinc ; ils vont se battre comme des lions. Ce sera un duel superbe. »
Vallombreuse, qui, au fond, ne pouvait s’empêcher de mépriser un peu Sigognac et s’imaginait de ne rencontrer qu’un faible adversaire, fut surpris, lorsqu’il eut négligemment tâté le fer du Baron, de trouver une lame souple et ferme qui déjouait la sienne avec une admirable aisance. Il devint plus attentif, puis essaya quelques feintes aussitôt devinées. Au moindre jour qu’il laissait, la pointe de Sigognac s’avançait, nécessitant une prompte parade. Il risqua une attaque ; son épée, écartée par une riposte savante, le laissa découvert et, s’il ne se fût brusquement penché en arrière, il eût été atteint en pleine poitrine. Pour le duc, la face du combat changeait. Il avait cru pouvoir le diriger à son gré, et après quelques passes, blesser Sigognac où il voudrait au moyen d’une botte qui jusque-là lui avait toujours réussi. Non seulement il n’était plus maître d’attaquer à son gré, mais il avait besoin de toute son habileté pour se défendre. Quoi qu’il fît pour rester de sang-froid, la colère le gagnait ; il se sentait devenir nerveux et fébrile, tandis que Sigognac, impassible, semblait, par sa garde irréprochable, prendre plaisir à l’irriter.
« Ne ferons-nous rien pendant que nos amis s’escriment, dit le chevalier de Vidalinc au marquis de Bruyères ; il fait bien froid ce matin, battons-nous un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer.
— Bien volontiers, dit le marquis, cela nous dégourdira. »
Vidalinc était supérieur au marquis de Bruyères en science d’escrime, et au bout de quelques bottes, il lui fit sauter l’épée de la main par un lié sec et rapide. Comme aucune rancune n’existait entre eux, ils s’arrêtèrent de commun accord, et leur attention se reporta sur Sigognac et Vallombreuse.
Le duc, pressé par le jeu serré du Baron, avait déjà rompu de plusieurs semelles. Il se fatiguait, et sa respiration devenait haletante. De temps en temps des fers froissés rapidement jaillissait une étincelle bleuâtre, mais la riposte faiblissait devant l’attaque et cédait. Sigognac, qui, après avoir lassé son adversaire, portait des bottes et se fendait, faisait toujours reculer le duc.
Le chevalier de Vidalinc était fort pâle et commençait à craindre pour son ami. Il était évident, aux yeux de connaisseurs en escrime, que tout l’avantage appartenait à Sigognac.
« Pourquoi diable, murmura Vidalinc, Vallombreuse n’essaye-t-il pas la botte que lui a enseignée Girolamo de Naples et que ce Gascon ne doit pas connaître ? »
Comme s’il lisait dans la pensée de son ami, le jeune duc tâcha d’exécuter la fameuse botte, mais au moment où il allait la détacher par un coup fouetté, Sigognac le prévint et lui porta un coup droit si bien à fond qu’il traversa l’avant-bras de part en part. La douleur de cette blessure fit ouvrir les doigts au duc, dont l’épée roula sur terre.
Sigognac, avec une courtoisie parfaite, s’arrêta aussitôt, quoiqu’il pût doubler le coup sans manquer aux conventions du duel, qui ne devait pas s’arrêter au premier sang. Il appuya la pointe de sa lame en terre, mit la main gauche sur la hanche et parut attendre les volontés de son adversaire. Mais Vallombreuse, à qui, sur un geste d’acquiescement de Sigognac, Vidalinc remit l’épée en main, ne put la tenir et fit signe qu’il en avait assez.
Sur quoi Sigognac et le marquis de Bruyères saluèrent le plus poliment du monde le duc de Vallombreuse et le chevalier de Vidalinc, et reprirent le chemin de la ville.
Vocabulaire Botte : attaque précis. Feinte : mouvement qui fait croire à une attaque Parade : geste qui permet d’écarter ou de bloquer un coup Riposte : contre-attaque Se fendre : avancer une jambe pour allonger le bras et porter un coupLe saviez-vous ?
Chaque combattant est accompagné d’un « seconds », chargé de fixer les règles et de veiller à leur respect. Un barbier-chirurgien est souvent présent pour soigner les blessés ou constater l’issue du duel.
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