Ces comptines virales sur le consentement partent d’une bonne intention, mais elles ont des défauts
Life 06/09/2026 08:00 Sensibiliser dès le plus jeune âge au respect du consentement est nécessaire. Mais cette comptine ultra-populaire est-elle vraiment le meilleur moyen d’y parvenir ? ...
Life 06/09/2026 08:00
Sensibiliser dès le plus jeune âge au respect du consentement est nécessaire. Mais cette comptine ultra-populaire est-elle vraiment le meilleur moyen d’y parvenir ?

FatCamera / Getty Images
Cumulant des millions de vues sur les réseaux sociaux, ces comptines sur le consentement mettant parfois en scène des enfants peuvent s’avérer problématiques.
EN BREF
• Les comptines sur le consentement, bien intentionnées, posent problème en exposant les enfants sur les réseaux sociaux sans leur consentement, ce qui peut être dangereux.
• Les paroles de ces comptines peuvent être anxiogènes et contre-productives, risquant de verrouiller la parole des enfants victimes.
• Expliquer le consentement nécessite divers outils et une approche cohérente, au-delà des chansons, pour garantir la compréhension et la sécurité des enfants.
L’IA au HuffPost.
« Ce sont mes parties intimes, parties intimes, parties intimes, il ne faut pas y toucher, personnes ne doit y toucher ! » En vous baladant sur Instagram ou TikTok, peut-être êtes-vous déjà tombé sur ces vidéos de parents ou d’enseignants apprenant aux enfants une comptine sur le consentement.
Un air entraînant, des gestes avec les doigts simples qui accompagnent des couplets faciles à retenir, même pour les plus petits… Sur les réseaux sociaux, ces contenus, mettant parfois en scène des enfants, font mouche et cumulent des millions de vues.
Il faut dire que ces comptines, adaptées d’une création originale de Gelda Waterboer, une enseignante namibienne, arrivent à point nommé. Après deux années marquées par les affaires Bétharram et Le Scouarnec, les violences dans le périscolaire, ainsi que le choc causé par la mort de Lyhanna, cette chanson répond à un réel besoin, celui de faire de la prévention en apprenant aux enfants que leur corps leur appartient et que personne n’a le droit d’y toucher.
Une instrumentalisation des enfants
« Les parents qui les créent veulent montrer qu’ils font les choses bien pour apprendre le consentement à leurs enfants », confirme auprès du HuffPost Capucine Coudrier, militante féministe et enfantiste, et créatrice de contenus sous le pseudonyme @Ovairestherainbow.
Sensibiliser dès le plus jeune âge au respect du consentement est en effet une tâche aussi urgente que nécessaire quand on sait que 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles, soit trois enfants par classe en moyenne, selon la Ciivise. Mais cette comptine ultra-populaire est-elle vraiment le meilleur moyen d’y parvenir ? Dans une vidéo publiée en août sur Instagram, Capucine Coudrier reconnaît que cette méthode « la met extrêmement mal à l’aise ».
D’abord pour une simple raison : alors qu’ils prônent le respect du consentement, ces parents mettent souvent en scène leurs enfants à visage découvert sans que ses derniers n’aient leur mot à dire. « C’est tout le problème de ces vidéos, estime-t-elle. Un enfant n’a aucune idée de ce que ça signifie d’être vu par des milliers, voire des millions de personnes. »
Une instrumentalisation que déplore Capucine Coudrier, d’autant que cette exposition des enfants peut avoir des conséquences dramatiques. « On sait à quel point toutes les images d’enfants postées par les parents sont récupérées et partagées sur des sites pédopornographiques, rappelle-t-elle. Avant de publier ce type de contenus, il faut se demander si cela apporte quelque chose à son enfant. Si on veut partager une comptine, on peut tout simplement se filmer en la chantant seul en tant qu’adulte. »
Un risque de culpabiliser les enfants
L’autre souci de ces comptines réside dans les paroles. Ainsi, on peut entendre : « Si tu touches mes parties intimes, je le dirai à mon père, je le dirai à ma mère, et j’appellerai la police. » Ce type de menaces « peut être ultra-anxiogène pour l’enfant », considère la militante. « Il ne faut pas oublier que dans l’écrasante majorité des cas, l’agresseur est un membre de son entourage. Or, aucun enfant n’a envie d’envoyer son père, son oncle, sa cousine en prison. Plutôt que de l’inciter à dénoncer, ce type de message risque au contraire de verrouiller sa parole. »
D’autant que cette menace de la prison est aussi utilisée par les agresseurs, souligne Capucine Coudrier. « Ils les font culpabiliser afin de les empêcher de parler en leur disant : “Si tu parles, ma vie sera gâchée”. Ce couplet ne part pas d’une mauvaise intention, mais il est vraiment contre-productif. »
Dans sa vidéo, elle relaye une version de la chanson où un père de famille chante avec sa petite fille : « Et papa va te démonter. » Ce qui n’est guère mieux, car cela déplace l’attention du traumatisme de l’enfant sur ce que ressent le parent. Résultat, l’enfant culpabilise de générer tant de colère.
Comme d’autres acteurs de terrain, dont l’association L’Enfant Bleu, la militante enfantiste rappelle d’ailleurs que la réaction de l’adulte de confiance auquel se confie l’enfant est essentielle. « Ce n’est pas à lui de porter sur ses épaules les conséquences de sa révélation. Tout ce qu’il a besoin de savoir, c’est qu’il sera écouté, cru et protégé. »
Instaurer une culture familiale du consentement
Faut-il alors oublier pour de bon l’air de ces comptines sur le consentement ? Cofondatrice et consultante à l’Institut de Formations et d’Accompagnement pour la Santé Sexuelle Infantile (Ifassi), Miriam Felix se veut moins catégorique.
« Même si elles sont loin d’être parfaites, ces vidéos peuvent être une porte d’entrée sur la question du respect du corps et de prévention des violences sexuelles faites aux enfants, notamment pour les familles un peu éloignées de ces problématiques, juge l’experte. Mine de rien, ces parents essayent de planter une graine dans l’esprit de leurs enfants, et j’aimerais saluer cette initiative. »
Nos deux intervenantes se retrouvent néanmoins sur une position : expliquer le consentement aux enfants ne peut pas se faire uniquement via le biais d’une chanson. « C’est bien d’utiliser plein d’outils différents, et ne pas juste chanter une fois la comptine en présupposant que l’enfant a compris que personne n’a le droit de le toucher », insiste Capucine Coudrier.
Il faut notamment utiliser d’autres ressources, comme le livre 1, 2, 3 secrets de Samboyy (éd. Leduc), qui « apprend aux enfants à distinguer les bons et les mauvais secrets ». De son côté, Miriam Felix recommande Ton corps t’appartient ! de Lucia Serrano (éd. Crackboom) ou encore les livres Et si on se parlait ? d’Andréa Bescond et Mathieu Tucker (éd. HarperCollins).
Pour qu’elles soient vraiment comprises, « ces lectures doivent s’inscrire dans une dynamique familiale et environnementale du respect du consentement, ajoute Miriam Felix. Un enfant doit savoir qu’il peut dire non dans n’importe quel contexte, pas seulement quand cela concerne ses parties intimes ». Cela veut aussi dire ne pas le forcer à finir son assiette s’il n’a plus faim, prêter ses jouets s’il n’en a pas envie… Ou à faire un bisou à un membre de sa famille.
« En tant que parent, il faut être consistant pour que ce soit clair pour l’enfant », abonde Capucine Coudrier. D’où l’importance de continuer à s’informer, et à ne pas hésiter à s’expliquer si on se rend compte qu’on a manqué de cohérence. « Se tromper, c’est humain, il faut juste savoir le reconnaître et s’excuser », conclut-elle.