Cameroun: entre lassitude et impatience, l’interminable attente du nouveau gouvernement
La même scène se reproduit désormais tous les jours : à 17 h, à l'heure du journal radio, les Camerounais se massent autour des postes récepteurs dans l'espoir d'une annonce d'un nouveau gouvernement. Il y a neuf mois, le président Paul Biya avait promis la nomination du nouveau gouvernement « dans les prochains jours ». Mais neuf mois plus tard, l'équipe dirigée par le Premier ministre Joseph Dion Ngute est toujours en poste, atteignant ainsi la longévité exceptionnelle de sept ans. A Yaoundé,
La même scène se reproduit désormais tous les jours : à 17 h, à l'heure du journal radio, les Camerounais se massent autour des postes récepteurs dans l'espoir d'une annonce d'un nouveau gouvernement. Il y a neuf mois, le président Paul Biya avait promis la nomination du nouveau gouvernement « dans les prochains jours ». Mais neuf mois plus tard, l'équipe dirigée par le Premier ministre Joseph Dion Ngute est toujours en poste, atteignant ainsi la longévité exceptionnelle de sept ans. A Yaoundé, l'attente est presque devenue insoutenable.
Joseph Olama tient un commerce de boissons au quartier Essos, un quartier populaire de Yaoundé. Pour lui, c'est devenu un rituel. À 17 h pétantes, la musique que distillent ses enceintes est remplacée par le son monocorde de la radio. Il s'installe alors et écoute le journal où sont lus les décrets et autres textes officiels émanant de l'État, donc de la présidence de la République. Ce mercredi 26 août, l'attente a encore été vaine. Les annonces espérées sur le nouveau gouvernement n'ont pas été lues, comme depuis 9 mois, depuis la promesse de Paul Biya de nommer une nouvelle équipe gouvernementale.
Dans le quartier Odza, une banlieue chic de la capitale camerounaise, le 17 h de la radio publique est aussi écouté religieusement, en petits groupes. Alors que le présentateur du jour annonce le générique de fin, Martial, qui a suivi le journal avec son groupe d'amis, soupire : « c'est terminé, la fumée blanche c'est pas pour aujourd'hui non plus. Mais on garde espoir, ça va bien finir par arriver ».
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« Cette attente, c'est inédit »
Au lieu-dit avenue Kennedy, qui abrite de nombreux vendeurs à la criée, à quelques pas du marché central, la demande pour les petits postes de radio a soudainement augmenté ces derniers jours, témoignent plusieurs vendeurs. « Je n'ai pas vraiment compris pourquoi, relate Moussa. Mais samedi dernier j'ai demandé à un de mes clients et il m'a dit qu'avec le retour du président, le nouveau gouvernement allait certainement être annoncé et qu'il ne voudrait pas manquer ça. Il avait besoin d'une petite radio qu'il peut avoir avec lui partout et en toutes circonstances. »
« Cette attente, c'est inédit », explique Hilaire kamga, acteur de la société civile camerounaise. Il fait le constat d'une « gouvernance à bout de souffle » et d'une longévité de l'actuel gouvernement, en poste depuis sept ans, que « rien ne justifie » et qui serait « une prime à la médiocrité ».
Le chercheur Thomas Atenga évoque, lui, « un État stationnaire, un mouvement immobile ». Pour cet universitaire, la formation de ce nouveau gouvernement, plusieurs fois annoncée, relève désormais « de la complexe équation autour de laquelle se déchirent des clans rivaux », en ordre de bataille pour la succession à Paul Biya. Hilaire Kamga partage cette analyse : cet immobilisme procède, selon lui, de l'incapacité de ces groupes antagonistes à s'entendre sur une équipe qui fasse le consensus. « Les propositions d'un camp, estime-t-il, sont neutralisées par les propositions de l'autre camp, ce qui rend l'arbitrage du président quasiment impossible. »
34 gouvernements en 44 ans de pouvoir
En 44 ans de pouvoir, le président Paul Biya a nommé 34 gouvernements. Soit une durée moyenne de moins de 24 mois. Former un gouvernement est donc un exercice qu'il a particulièrement apprécié au fil de sa présidence, constate un ancien ministre et ancien proche collaborateur du président. C'est une opération « qui est très physique », commente cet interlocuteur. « Pour un gouvernement de la taille de celui du Cameroun, il y a près de 65 postes à pourvoir. Il faut lire souvent des centaines de CV, éplucher autant de documents d'enquêtes de moralité, savoir doser les équilibres et jauger des poids politiques des aspirants », indique notre source, sous couvert d'anonymat. Le président, du fait de son grand âge, n'aurait selon lui plus cette force. Et le cercle de proches et de personnalités influentes sur lesquels il s'est souvent appuyé pour opérer ses castings s'est amenuisé. Ce qui complique d'autant plus l'opération.
À défaut de remaniement, certains espèrent encore des retouches, a minima, de l'équipe actuelle. Mais elles aussi se font attendre. Quatre membres du gouvernement sont décédés en fonction et n'ont pas été remplacés de manière définitive et équivalente. Parmi eux, Gabriel Dodo Ndoké, ministre des Mines et du Développement technologique, décédé le 21 janvier 2023. Un intérimaire a été désigné mais le poste en lui-même reste vacant. Il y a aussi le cas des ministres démissionnaires. Peu avant l'élection présidentielle, deux membres de la majorité présidentielle ont quitté le navire et se sont présentés au scrutin présidentiel d'octobre. Le ministre d'État Bello Bouba Maigari qui était en charge du Tourisme, et Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre de l'Emploi et de la Formation Professionnelle. Là aussi, pas de remplacement poste pour poste. Le président, dans ces derniers cas, a aussi fait le choix des intérimaires pour assurer la continuité des fonctions.
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« C'est l'inertie totale »
Quelles sont les conséquences de ce que certains appelleront stabilité, d'autres immobilisme ? Pour Naomie Sigué, commerçante au marché d'Etoudi, à un jet de pierre du palais présidentiel, « c'est l'inertie totale, pourtant souvent pointée du doigt par le président lui même ». « C'est même dans un de ses discours que j'ai découvert ce mot, précise-t-elle. Mais que voit on ? Par rapport aux pays qui sont à peu près équivalents au notre sur le plan économique, nous regressons. »
« Le pays s'endette, il n'y a pas d'opportunités. Nos jeunes rêvent tous d'Europe et du Canada: c'est la fuite des cerveaux », souligne pour sa part Jean-Jacques, en service dans l'une des sept communes que compte la capitale. « Nous, les Camerounais, et je parle sans considération d'obédience politique, avons beaucoup aimé le président. J'ai systématiquement toujours voté pour lui depuis que je suis en âge de le faire, mais là, ça ne va pas, fulmine un autre interlocuteur anonyme. Regardez Yaoundé, les poubelles partout, même les choses élémentaires comme ramasser les ordures, ces gens qui s'accrochent n'arrivent pas à le faire. Ce n'est pas seulement d'un remaniement dont nous avons besoin, mais d'un nettoyage complet et à tous les niveaux. Ces gens trompent "le père" [sous-entendu : Paul Biya, NDLR] et s'engraissent sur notre dos. »
Des gouvernements imaginaires sur les réseaux sociaux
Lassés de cette attente, certains Camerounais s'adonnent, à intervalle régulier, à la publication de faux gouvernements sur les réseaux sociaux. Du Premier ministre à chacun des postes ministériels, des noms sont proposés, suscitant à chaque fois de nombreuses réactions et commentaires.
Un jeu pas si anodin que ça, estime l'éditorialiste Parfait Siki. Il y voit la volonté d'écarter certains candidats dans la perspective des mouvements attendus, Paul Biya étant reputé détester que ses plans soient connus d'avance. Le 12 juin, un homme qui était alors un illustre inconnu, Johan Adriel Sitchom, a poussé l'impatience jusqu'à porter de sa propre initiatitive de faux décrets présidentiels de nomination à la CRTV. L'un des textes nommait un vice-président de la République. Le poste est institué mais pas encore pourvu depuis la révision constitutionnelle intervenue en avril dernier. Johan Adriel Sitchom est depuis en détention et poursuivi pour « tentative d'atteinte à la sureté de l'État avec complicités des puissances étrangères ».
Mais même si l'attente se fait interminable, pour Joseph Olama, Martial, et de nombreux autres Camerounais, jeudi encore, le journal de 17 h de la radio publique fera l'objet d'une forte attention.