thejournalofsierraleonestudies.com

“Camarades”, sur Arte : “Cette série tend un miroir à la gauche actuelle”

Dans le sillage de Mai 1968, à Vincennes, était créée une fac expérimentale grande ouverte aux idées révolutionnaires. Ce moment a inspiré une série pop à Benjamin Charbit et Dominique Baumard. Entretien.

Dans le sillage de Mai 1968, à Vincennes, était créée une fac expérimentale grande ouverte aux idées révolutionnaires. Ce moment a inspiré une série pop à Benjamin Charbit et Dominique Baumard. Entretien.

Gérard Gérard (Pierre-François Garel, en blouson de cuir) et ses étudiants contestataires.

Gérard Gérard (Pierre-François Garel, en blouson de cuir) et ses étudiants contestataires. Agat Films

Par Pierre Langlais

Publié le 16 septembre 2026 à 13h00

Il n’en reste plus rien. L’université de Vincennes, ouverte en décembre 1968, a accueilli pendant dix ans les intellectuels de gauche les plus influents, Foucault, Deleuze, Wittig… Pourtant, elle a été comme effacée de la mémoire collective. La série Camarades revient avec fantaisie sur cette expérimentation passionnante, ponctuant d’images d’archives les aventures fictives de Claudine (Manon Kneusé), une prostituée du bois de Vincennes qui se découvre des convictions en infiltrant, pour le compte des RG, un groupe maoïste mené par Gérard Gérard (Pierre-François Garel), professeur contestataire honteux de ses origines bourgeoises. Rencontre avec les créateurs de cette comédie rétro, Benjamin Charbit (Le Sens des choses, Zorro) et Dominique Baumard (Les Règles de l’art).

Pourquoi parle-t-on si rarement de l’université de Vincennes ?
Benjamin Charbit : La décision de raser cette fac a été prise en trois jours, en plein mois d’août 1980. Comme Louis XIV avec les jansénistes et Port-Royal, il a été décidé qu’il ne devait rien rester de cet espace idéologique et contestataire. Ça a bien marché.
Dominique Baumard : Il faut se souvenir qu’on était au lendemain de Mai 1968, un événement à l’inverse extrêmement documenté, qui a été éphémère et chaotique. Un échec, c’est plus cinématographique qu’une réussite, comme le Centre universitaire expérimental de Vincennes, qui a tenu une décennie.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire le décor d’une série ?
B.C. : Ce qui nous a excités, initialement, c’était de pouvoir diffuser 1 minute 20 d’un discours de Gilles Deleuze en prime time, et de l’envelopper dans une fiction pour lui rendre sa force émotionnelle.

Comment mêler la matière intellectuelle et la matière pop ?
D.B. : L’époque elle-même était furieusement pop. On s’est inspirés des comédies musicales de Jacques Demy, des films de Cassavetes, du cinéma paranoïaque américain, bien sûr du travail de Godard…
B.C. : Un des slogans de Vincennes, c’était « l’élitisme pour tous ». Camarades aborde des questions complexes et importantes — la justice sociale, la démocratie, le féminisme… —, mais veut avant tout être une bonne série, divertissante. Quand on s’intéresse à cette époque, soit on prend les choses avec un grand esprit de sérieux pour expliquer que, quand même, la gauche, c’est bien. Soit on reconnaît que c’est plus drôle que ça et on essaye de mêler réflexion politique et motifs pop et comiques.

C’est hallucinant et déprimant de voir à quel point l’histoire bégaye, avec les mêmes logiciels maoïstes à peine mis à jour.

Dominique Baumard

C’est une expérience lourde d’enseignements pour la France de 2026…
D.B. : Camarades tend un miroir à la gauche d’aujourd’hui, où tout le monde veut faire la révolution mais où personne n’est d’accord sur comment la faire. C’est hallucinant et déprimant de voir à quel point l’histoire bégaye, avec les mêmes logiciels maoïstes à peine mis à jour.
B.C. : Malgré tout, le message de Camarades, c’est que même quand la révolution est un fiasco, on peut continuer de résister en comprenant pourquoi. C’est une série sur la joie de comprendre.

Croyez-vous encore en cette joie ?
B.C. : Nous n’avons pas le choix. C’est ça ou sombrer dans le cynisme. L’université sert à ça, à penser et à être transformé par la pensée, à être lavé des passions qui nous empêchent de réfléchir, à avoir un avis critique. Face à l’IA, qui est tout l’inverse, elle doit redevenir le lieu de cette transformation.
D.B. : Vincennes n’a pas changé le monde, mais celles et ceux qui y sont passés témoignent d’à quel point elle les a poussés à revoir leur regard sur le monde.

À lire aussi :

“Ni légende dorée, ni légende noire” : la mythique université de Vincennes racontée par François Dosse

Gérard Gérard et son groupe, qui prétendent défendre les opprimés comme Claudine, ruinent leur vie à force d’idéologisme aveugle…
D.B. : Ils pensent à bien, mais ils ne sont pas au bon endroit et ne font pas ce qu’il faut pour celles et ceux qu’ils voudraient défendre.
B.C. : Nous ne voulions pas faire une série militante, mais ce n’est pas dur de voir où nous nous tenons sur le spectre politique. J’enrage de voir notre famille, la gauche, si dysfonctionnelle !

Ne craignez-vous pas que votre série soit perçue comme allant contre la gauche, justement, en cette année présidentielle ?
D.B. : Si vous la regardez bien jusqu’au bout, vous verrez que nous rappelons que toutes les valeurs ne se valent pas. Pour autant, il faut que les représentants de la gauche arrêtent de se voir comme les parangons de la moralité et d’ignorer que leurs privilèges bourgeois sont paradoxaux.
B.C. : Nous avons commencé à écrire Camarades il y a cinq ans, donc sans aucune ambition concernant cette présidentielle. Entre-temps, nous avons vu revenir des débats très actifs dans les années 1970, par exemple la question du « wokisme », liée aux gender studies initiées à Vincennes par Monique Wittig. Tant mieux si la série sort à l’aube de cette saison présidentielle. Elle nous permet au moins de rappeler que nous pouvons avoir des idées contradictoires et en parler, ensemble.

Sur Arte, à partir du jeudi 24 septembre, à 20.55, et sur Arte.tv, à partir du 16 septembre.

Découvrir la note et la critique

“Camarades”, sur Arte : une série pop et irrésistible sur l’utopie contestataire de l’université de Vincennes

Le magazine en format numérique

Lire le magazine

Les plus lus