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C’était l’été 36. Pour Carole Delga, “les enjeux d’aujourd’hui prolongent les combats de 1936”

SÉRIE 6/6. À l’occasion des 90 ans du Front populaire, Carole Delga revient sur l’héritage politique, social et culturel de 1936. Entre mémoire des conquêtes sociales, défense du progrès démocratique et actualité des combats pour l’égalité, la présidente socialiste du conseil régional d’Occitanie revendique pleinement cette filiation historique et en prolonge l’esprit à travers les politiques menées aujourd’hui en région.

l'essentiel SÉRIE 6/6. À l’occasion des 90 ans du Front populaire, Carole Delga revient sur l’héritage politique, social et culturel de 1936. Entre mémoire des conquêtes sociales, défense du progrès démocratique et actualité des combats pour l’égalité, la présidente socialiste du conseil régional d’Occitanie revendique pleinement cette filiation historique et en prolonge l’esprit à travers les politiques menées aujourd’hui en région.

Quatre-vingt-dix ans après 1936, que représente encore aujourd’hui le Front populaire dans notre histoire politique et sociale ? Est-ce selon vous un moment fondateur qui continue de structurer notre pays ?

Le Front populaire a posé les fondements de notre République sociale. En quelques semaines, en 1936, il a changé la vie concrète des Français : les congés payés, la semaine de 40 heures, les conventions collectives, l’accès à la culture et aux loisirs…

Des ouvriers découvrent la mer pour la première fois, des familles modestes prennent le train. La France est alors traversée par une crise économique, la montée des extrémismes et la peur du déclassement. Le Front populaire n’y répond pas par le repli ou la haine, mais par davantage de droits, de solidarité, de justice. C’est une leçon extraordinairement actuelle. Ce 90e anniversaire doit nous le rappeler : les avancées sociales naissent d’un courage politique et d’une espérance collective.

Le petit illustré de La Dépêche "Le temps du Front populaire"
Le petit illustré de La Dépêche "Le temps du Front populaire" DDM

Et ce qui nous paraît naturel aujourd’hui a été durement conquis. Donc, le Front populaire reste indiscutablement un moment fondateur pour la gauche, pour les femmes et les hommes de progrès. C’est aussi un exemple de mobilisation citoyenne et politique, un exemple de rassemblement fécond.

Le Front populaire a porté un immense élan d’émancipation – congés payés, politique culturelle et de loisirs, réduction du temps de travail, trois femmes au gouvernement, combat contre le fascisme… – et une figure forte, celle de Léon Blum. Qu’est-ce qui, dans cet héritage humain et politique, vous semble le plus inspirant aujourd’hui ?

Peut-être cette idée simple finalement, mais infiniment puissante : la politique doit permettre de vivre plus librement et plus dignement. Le Front populaire a eu l’intuition très moderne que l’accès des classes populaires au temps libre, au voyage, à la beauté même participait pleinement de la citoyenneté et de l’égalité. On s’en inspire en Occitanie quand on favorise les premiers départs en vacances et le tourisme social et solidaire : on prolonge la conviction des gouvernants de 1936 que l’émancipation passe par l’ouverture de nouveaux horizons. Je crois aussi que le Front populaire nous parle parce qu’il a placé la culture au cœur du progrès démocratique. Ce n’est pas un détail.

En Occitanie, nous continuons à investir dans la culture partout et pour tous, car nous sommes persuadés qu’elle donne des clés de compréhension du monde. Qu’elle dote les citoyens d’outils critiques particulièrement utiles aujourd’hui pour combattre les fake news et les complotismes.

C’est pourquoi nous menons beaucoup d’actions en direction des jeunes – mais aussi parce qu’une fréquentation précoce de la culture permet de ne plus se sentir illégitime dans un concert classique, de ne plus avoir peur de pousser la porte d’un lieu culturel. La culture n’est plus réservée à une élite !

Enfin, dans nos sociétés fragmentées, inquiètes, individualistes, l’héritage du Front populaire nous rappelle que le collectif peut encore produire de la joie et de l’espérance. Qu’on ne doit jamais renoncer à construire du lien et du vivre-ensemble. Je parle souvent de "faire pack" : c’est ma manière de concevoir l’action publique. Et puis il y a la figure de Léon Blum. Un homme de culture, de dialogue, de courage, qui a tenu bon face à une violence antisémite et politique d’une brutalité inouïe, lui opposant la dignité républicaine et la fidélité aux valeurs démocratiques. C’est une figure très inspirante pour moi*. Sa pensée politique continue d’éclairer notre époque. Son parcours nous oblige. Ses héritiers sont celles et ceux qui pensent que la politique doit protéger sans opposer et rassembler sans exclure.

Tous ceux qui refusent le cynisme et considèrent le progrès social encore possible. Qui se battent pour l’égalité entre femmes et hommes et restent vigilants face aux dérives populistes.

Le Front populaire, c’est aussi l’idée d’une union de la gauche au service du progrès social. Dans le contexte actuel, cet esprit d’unité et de conquête sociale vous paraît-il encore possible — et comment la Région Occitanie s’inscrit-elle, à sa manière, dans cette filiation à l’occasion de ce 90e anniversaire ?

Le Front populaire montre qu’à certains moments de l’Histoire, les forces progressistes savent dépasser leurs divisions lorsque l’essentiel est en jeu : la République, la justice sociale, la dignité humaine. Bien sûr, le contexte a changé. Nous sommes confrontés à de nouveaux défis immenses : dérèglement climatique, crise démocratique, montée des extrémismes, sentiment d’abandon de certains territoires.

La question de la solitude doit aussi nous préoccuper. Face à cela, le Front populaire nous dit une chose : la solution aux peurs n’est pas dans le rejet de l’autre, mais du côté du lien et du progrès social. Nous devons nous montrer à la hauteur de cet héritage, car les enjeux d’aujourd’hui — mobilité, accès à la culture, pouvoir d’achat, égalité territoriale, accès à la santé, à l’éducation, à la formation — prolongent les combats de 1936. Et nous sommes fiers, en Occitanie, de pouvoir revendiquer la filiation du Front populaire, à travers nos politiques concrètes et innovantes : train liO à 1 € et réouverture de petites lignes, gratuité de loRdi et rentrée la moins chère de France, recrutement de médecins et professionnels de santé dans les centres Ma Santé Ma Région…

Le 90e anniversaire sera marqué par des événements populaires visant à transmettre le message de 1936 aux jeunes générations. Parce que la mémoire n’a de sens que si elle éclaire l’avenir. Le sentiment que nous devons conserver, je crois, c’est un mélange de fierté, de gratitude et d’espoir. Fierté pour celles et ceux qui ont arraché ces droits immenses. Gratitude envers une génération qui nous a légué cet héritage à faire fructifier. Et espoir, surtout, parce que le Front populaire nous rappelle que l’Histoire n’est jamais écrite d’avance.

Lorsqu’on se rassemble autour d’un idéal de justice et de progrès, alors des transformations profondes deviennent possibles. C’est ce message que je porte depuis le début de mon engagement politique. Il m’a façonnée et continue de me porter dans mes combats.