C’est quoi l’injustice environnementale ? Un spécialiste répond, sur le fond - RTBF Actus
Canicules record, inondations dévastatrices, sécheresses prolongées... : les effets du changement climatique se font désormais sentir partout en Europe. Dans les villes, ces inégalités environnementales sont pa...
Canicules record, inondations dévastatrices, sécheresses prolongées... : les effets du changement climatique se font désormais sentir partout en Europe. Dans les villes, ces inégalités environnementales sont particulièrement criantes et les populations les plus modestes sont souvent les plus vulnérables face à ce que les spécialistes appellent les injustices environnementales.
Bruxelles, laboratoire des inégalités environnementales
Les personnes à faibles revenus vivent plus fréquemment dans des quartiers fortement urbanisés, où les bâtiments, le béton et l'asphalte emmagasinent la chaleur. Ce phénomène "d'îlot de chaleur urbain" peut faire grimper la température de plusieurs degrés par rapport aux zones plus vertes situées en périphérie.
"Il y a un lien entre les questions d'inégalités environnementales à Bruxelles et la notion de justice. On peut considérer qu'une inégalité devient une injustice dès lors qu'elle est socialement inacceptable", explique Simon De Muynck, spécialiste des questions environnementales urbaines. "Il existe de très fortes corrélations entre les quartiers où les revenus médians sont les plus faibles et une plus grande exposition aux risques environnementaux, tels que le stress thermique, les inondations, le manque d'espaces verts accessibles au public, le survol des avions..."
Des communes comme Saint-Josse-ten-Noode, Molenbeek-Saint-Jean ou certains quartiers de Schaerbeek cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : forte densité de population, peu d'espaces verts et nombreux logements anciens, souvent mal isolés. "Lors des épisodes de fortes chaleurs, les habitants disposent rarement d'un jardin, d'une climatisation ou des moyens financiers nécessaires pour améliorer leur logement", explique Simon de Muynck.
L'exemple de Forest illustre parfaitement ces disparités géographiques et sociales. "Une commune comme Forest est littéralement coupée en deux avec le bas de Forest qui est beaucoup plus pauvre que le haut de Forest qui est plus aisé", détaille l'expert. Cette différence d'altitude n'est pas anodine : les quartiers du bas sont "beaucoup plus exposés aux inondations et aussi plus exposés au stress thermique puisque les parcs et les espaces verts sont davantage situés dans le haut de Forest."
"Malheureusement, Bruxelles est quasiment organisé comme au Moyen-Âge", résume Simon De Muynck. "On a des quartiers, des hautes vallées qui sont plus riches, qui ont plus de jardins privés et qui sont moins sujets aux inondations et moins sujet aux vagues de chaleur. Et les quartiers du bas qui sont malheureusement plus pauvres et beaucoup plus exposés à toutes ces questions-là."
Des écarts de température spectaculaires
Ces inégalités thermiques sont dès lors particulièrement marquées à Bruxelles. En 2022, des études ont révélé des différentiels impressionnants entre les communes. "À partir de 23 heures, il y a des énormes écarts qui se marquent avec jusqu'à 10 degrés de différence entre certaines zones du territoire de la Ville de Bruxelles et Watermael-Boitsfort", expliquait déjà Marion Julien, coordinatrice du Plan Climat de la Ville de Bruxelles, dans Les Clefs sur La Première.
Ces écarts s'expliquent principalement par la végétation, qui a un réel effet local de rafraîchissement. "On dit qu'un arbre mature est l'équivalent de cinq climatiseurs", illustre Marion Julien. Les mesures effectuées par des spécialistes le confirment : 62,9°C sur la route, 29°C sur une pelouse et seulement 24,1°C sous un arbre à l'ombre.
La "cooling poverty", une nouvelle forme d'injustice
"Les personnes les plus pauvres et les plus défavorisées, qui ont le moins contribué au réchauffement de la planète, sont celles qui subissent les conséquences les plus graves des chaleurs extrêmes", soulignent les chercheurs dans une étude parue dans la revue Nature Sustainability.
Cette injustice se traduit concrètement par des logements mal isolés, des quartiers dénués de végétation créant des îlots de chaleur urbains, l'absence d'équipements de refroidissement comme les ventilateurs ou la climatisation...
Triple injustice
Simon De Muynck identifie trois formes d'injustice que subissent les populations précaires : "Ils subissent une injustice distributive parce qu'ils sont beaucoup plus exposés au stress thermique que d'autres. Ils subissent une injustice de reconnaissance parce que ce problème n'est pas reconnu et ils subissent une injustice participative. (...) Il y a des demandes qui viennent du terrain. C'est juste que ces demandes ne sont pas entendues."
Le problème est structurel : "Ils n'ont malheureusement pas les moyens de rentrer dans les commissions de concertation ou d'entrer en contact directement avec des élus politiques, etc. Et sont donc très peu entendus."
Des "solutions climatiques" qui aggravent les inégalités
Paradoxalement, certaines mesures de lutte contre le réchauffement climatique peuvent creuser ces inégalités. L'exemple des panneaux photovoltaïques est révélateur. "Les profils des personnes qui ont pu bénéficier des primes pour les panneaux sont des profils plus aisés que la moyenne. Par conséquent, c'est de l'argent public qui a tendance à aller principalement vers des publics aisés", expliquait le professeur d'économie Marek Hudon au micro d'Arnaud Ruysen en décembre 2023.
Simon De Muynck confirme : "On a des politiques qui aident à la rénovation, qui ne touchent pas forcément les bonnes personnes. Renforçant ainsi des inégalités existantes."
Des solutions concrètes pour une ville plus juste
Face à ces constats, des solutions émergent. "Un des dénominateurs communs au stress thermique et aux inondations, c'est le fait que certains quartiers sont très bétonnés. Pour changer les choses, il faut débétonner ces quartiers-là et des quartiers entiers, parce que sinon on n'y arrivera pas", préconise Simon De Muynck.
Une démarche qui passe par la 'revégétalisation', explique-t-il : "On peut choisir de revégétaliser des quartiers entiers, ça passe par évidemment planter des arbres, remettre de la verdure et ça passe aussi par conscientiser et travailler avec les populations les plus vulnérables."
Vers une transition juste
"On peut avoir des politiques qui vont réduire les inégalités environnementales", insiste l'expert de l'ULB. C'est notamment pourquoi la Ville de Bruxelles prévoit, dans son Plan Climat, de désimperméabiliser certains espaces, de créer davantage d'îlots de fraîcheur et d'améliorer la gestion des eaux de pluie.
L'injustice environnementale n'est donc pas une fatalité. Elle résulte de choix politiques et d'aménagements urbains qui peuvent être repensés. Les spécialistes s'accordent donc sur le constat qu'un avenir durable nécessite de repenser nos modèles de développement afin que la transition écologique soit aussi une transition vers plus de justice sociale, en commençant par écouter et impliquer ceux qui sont aujourd'hui les plus vulnérables.