Brésil: pourquoi la poussée bolsonariste au Sénat va façonner la prochaine présidence
Outre les résultats impressionnants au premier tour de l’élection présidentielle brésilienne du candidat d’extrême droite, Flavio Bolsonaro, son parti s’assure une place de choix au Sénat. Cette mainmise sur la Chambre haute du Parlement offrirait aux bolsonaristes les moyens de leurs ambitions.
Outre les résultats impressionnants au premier tour de l’élection présidentielle brésilienne du candidat d’extrême droite, Flavio Bolsonaro, son parti s’assure une place de choix au Sénat. Cette mainmise sur la Chambre haute du Parlement offrirait aux bolsonaristes les moyens de leurs ambitions.
Son père était sorti par la petite porte. Trois ans plus tard, le fils Bolsonaro revient en force. Crédité de 47 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle, le candidat d’extrême droite Flavio Bolsonaro arrive en tête devant le président sortant Luiz Inacio Lula da Silva, (45 %). Inscrit dans la droite lignée de son père, l’ancien président Jair Bolsonaro, condamné en 2025 pour tentative de coup d’État, Flavio Bolsonaro voit également son Parti libéral (PL) gagner de nombreux sièges au Congrès brésilien.
Alors même que le président ne sera désigné qu’après le second tour, dimanche 25 octobre, le PL a effectivement triomphé dans les élections sénatoriales et législatives. Au moment du scrutin présidentiel, les Brésiliens votent simultanément pour plusieurs autres mandatures – notamment celles de député et de sénateur. Or, le Parti libéral devrait obtenir, cette année, le plus grand nombre de sièges pour un seul parti dans chacune des deux chambres.
À lire aussiÉlections générales au Brésil: un système complexe mais une démocratie solide
Un Congrès bolsonariste ?
Selon les estimations, le PL obtiendrait 121 sièges à la Chambre des députés – soit un gain net de 23 sièges, ce qui en ferait le parti le plus représenté au sein de l’assemblée. Un résultat considérable, qui reste à relativiser en raison des nombreuses alliances entre les partis siégeant à la Chambre basse, rappelle toutefois Tamara Espineira, enseignante en relations internationales à Sciences Po Rennes et spécialiste de l'Amérique latine.
Pour le Sénat, en revanche, « l'élection d'une majorité en faveur de Flavio Bolsonaro est presque certaine », avance-t-elle.
De fait, la victoire la plus éclatante pour la droite réside dans sa prise d'assaut de la Chambre haute. Le parti bolsonariste y a remporté 19 des 54 sièges disponibles lors de ces élections, où les deux tiers des mandatures sénatoriales étaient remises en jeu. La femme et le deuxième fils de Jair Bolsonaro y ont d'ailleurs tous les deux obtenu une place.
Au total, le PL accumule ainsi 28 sièges sur les 81 que compte le Sénat. Il s’agit du résultat le plus important pour un parti depuis l’adoption de la Constitution du Brésil à la fin des années 1980. Avec plus du tiers des sièges acquis à sa cause, sans compter les alliances probables avec la droite et le centre-droit, Flavio Bolsonaro dispose d’un atout de poids pour pousser son agenda politique.
La Cour suprême dans le viseur
Son principal cheval de bataille, qu’il ne dissimule pas : accorder l’amnistie à son père, assujetti à une peine de 27 ans de prison. Il s'est aussi fermement engagé à étendre l'amnistie aux partisans de Jair Bolsonaro ayant participé aux émeutes du 8 janvier. Pour rappel, une semaine après l'investiture de Lula début janvier 2023, des émeutes pour protester son arrivée au pouvoir avaient secoué le pays. Le père Bolsonaro a lui été reconnu coupable en 2025 par une majorité de juges de la Cour suprême pour avoir été à la tête d'une « organisation criminelle » ayant conspiré pour assurer son « maintien autoritaire au pouvoir ». C'est contre ces mêmes juges que son fils pourrait également utiliser son influence au Sénat.
La Chambre haute est justement « devenue un enjeu essentiel pour les bolsonaristes car il permet d’agir sur la Cour suprême », insiste Armelle Enders, spécialiste du Brésil, professeure d'histoire contemporaine à l'Université Paris 8 et directrice du laboratoire de l'Institut français de géopolitique.
Réunir deux tiers des voix du Sénat permet effectivement d’ouvrir une procédure de destitution contre un membre de la plus haute instance juridique du pays. Or, les partisans des Bolsonaro ont depuis longtemps pris pour cible le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes, incarnation de la procédure pénale intentée à l'ancien président. « L'enjeu pour les bolsonaristes est d'avoir suffisamment de sénateurs entre leurs élus et des alliés potentiels pour obtenir la tête du juge Moraes, puis de juges qui leur sont défavorables », poursuit Armelle Enders.
En cas de victoire de Flavio Bolsonaro au second tour, l'extrême droite bolsonariste aurait alors toute latitude pour mettre en place ses projets politiques, tout en actant son rapprochement avec le président des États-Unis Donald Trump, à la manière d'autres régimes d'Amérique latine comme l'Argentine, ou plus récemment la Colombie. « La victoire des Bolsonaro signifierait la perte d'un grand partenaire pour l'Union européenne et la mainmise des États-Unis sur les ressources brésiliennes », juge Armelle Enders.
Ceci dit, même en cas de défaite de l'héritier Bolsonaro, l'icône de la gauche brésilienne Lula devrait composer avec un Sénat particulièrement hostile. Une tâche bien ardue en perspective pour l'octogénaire.
À lire aussiLa poussée des extrêmes droites en Amérique latine
Une gauche « ligotée » même en cas de victoire à la présidentielle
« Si jamais Lula était élu malgré tout - en admettant que l'élection ne soit pas contestée - il serait complètement ligoté », estime Armelle Enders. « Il pourrait très difficilement nommer un jour un juge à la Cour suprême, car cela nécessite l'accord du Sénat. Même situation pour certaines directions de la Banque centrale, par exemple, une autre prérogative présidentielle qui doit avoir l'aval de la Chambre haute », développe la chercheuse.
Forcé de jouer le jeu des alliances électorales, Lula devrait se reposer sur une Chambre des députés scindée entre différents groupes, notamment le « Centrão », un agrégat de formations centristes qui accorde régulièrement son soutien à l'exécutif « pour en tirer des bénéfices propres », remarque Tamara Espineira.
Si le « Centrão » avait annoncé sa neutralité jusqu'au premier tour, ses membres « restent néanmoins partagés » entre les deux candidats sortis en tête, ajoute Armelle Enders. « Il paraît donc difficile de compter sur ce groupe, qui se vend généralement au plus offrant, mais Lula a toujours été un grand négociateur », nuance l'universitaire.
Une épée de Damoclès appelée « impeachment » ?
Outre ce fragile jeu d'alliances et de compromis, Lula ferait face à une menace autrement plus directe : « l'impeachment », résume Tamara Espineira. Au Brésil, le Sénat peut, après le feu vert de la Chambre des députés, enclencher une procédure de destitution contre le président en exercice, comme ce fut le cas pour la présidente de gauche Dilma Rousseff en 2016. Il faut pour cela réunir deux tiers des voix des députés, et la même proportion de sénateurs.
Encore faut-il que Lula remporte l'élection, alors que les estimations sont en sa défaveur.
« Des candidats déchus se déclarent déjà pro-Bolsonaro », indique Tamara Espineira. Le report du vote d'électeurs de droite devrait ainsi, logiquement, renforcer la position du candidat de l'opposition. Le président sortant cherchera probablement quant à lui une manne d'électeurs parmi les abstentionnistes, dont le taux dépasse cette année le seuil de 20%.
À lire aussiÉlections au Brésil: «Le clan Bolsonaro est une entreprise familiale qui fonctionne bien»