Attentat du 14 juillet 2016 à Nice : « En termes d’ampleur, c’est un drame comparable au 13-Novembre », estime l’ex-Président François Hollande
Dix ans après l’attentat du 14 juillet 2016, François Hollande replonge dans ses souvenirs. Président de la République au moment de la tragédie de Nice, il se remémore le choc de l’annonce, la complexité de contrer un terrorisme devenu « imprévisible ».
« On ne dort pas. Il n’est pas possible de dormir »… Dix ans après l’attentat du 14 juillet 2016, François Hollande replonge dans ses souvenirs. Président de la République au moment de la tragédie de Nice, il se remémore le choc de l’annonce, la complexité de contrer un terrorisme devenu « imprévisible », la gestion de la crise, mais aussi sa blessure face aux polémiques qui ont brisé, rapidement, l’unité nationale. Il répond au sentiment d’abandon d’une ville marquée à jamais.
Vous vous souvenez, où vous étiez lorsqu’on vous a annoncé qu’un camion avait roulé sur la foule à Nice ?
J’étais à Avignon, je devais assister à la pièce jouée ce soir-là par la comédie Française, dans la cour du Palais des papes. Elle s’appelait de façon prémonitoire Les Damnés… Au terme du dîner, je suis averti qu’un camion a renversé des dizaines de spectateurs sur la promenade des Anglais. Je ne sais pas encore l’ampleur de la tragédie, mais je mesure vite que cet acte a un caractère terroriste dès lors que le véhicule a pu pénétrer sur la promenade alors qu’elle avait été interdite de circulation. Je prends immédiatement attache avec le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve et avec le Premier ministre, Manuel Valls, pour que soit rassemblé le maximum d’informations, que l’auteur soit appréhendé et les blessés assistés. Manuel Valls et Bernard Cazeneuve vont se rendre sur les lieux immédiatement. Je viendrai le lendemain matin après avoir présidé une réunion de crise à Paris dans la nuit.
C’est une arme par destination qui a été utilisée à Nice… Après Charlie Hebdo, le 13 novembre, vous êtes vous dit que la menace terroriste venait de passer un cap. Et un cap imprévisible ?
Après les attentats de Charlie, de l’Hyper Cacher puis du 13-Novembre, et les réponses que nous y avions apportées, nous avions connu un printemps marqué par une accalmie, même si on avait déjoué des tentatives d’attentats. Nous étions toujours d’une extrême vigilance, c’est-à-dire que même si nous avions éradiqué des groupes terroristes, notamment en Syrie, nous savions que des actes individuels pouvaient être commis, et le 14 juillet était un jour particulier qui avait justifié que dans bon nombre de villes, les feux d’artifice et les bals avaient été annulés et le ministre de l’intérieur avait recommandé l’application des règles les plus strictes. Nous étions donc toujours en alerte. L’attentat de Nice, c’est une méthode qui s’est reproduite d’ailleurs dans d’autres pays : l’utilisation d’un camion pour écraser des innocents et chercher à faire le maximum de victimes. Il s’agissait d’un individu qui, on l’a vu ensuite avec l’enquête et le procès, était isolé au sens où il n’appartenait pas à un groupe terroriste identifié, même s’il était radicalisé.
Ce sont les attentats les plus difficiles à déjouer ?
Oui, puisque les services de renseignement ne peuvent pas capter les liaisons qui pourraient se faire entre le commanditaire et l’acteur de l’attentat.
Comment dort-on les nuits qui suivent un tel drame quand on est président de la République ?
On ne dort pas. Ce n’est pas possible. J’étais à Avignon, bien sûr je n’ai pas assisté au spectacle. Je suis tout de suite remonté vers Paris pour coordonner les efforts qu’il fallait déployer pour les blessés et pour prévenir de nouvelles menaces.
Jean-François OTTONELLO / Franck FERNANDES / PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP
Trois mois après, vous avez présidé à Nice la première cérémonie d’hommage. Si vous ne deviez retenir qu’une image de cette cérémonie, ce serait quoi ?
C’est le visage des survivants qui reste gravé dans ma mémoire, puisque j’ai eu un entretien avec de nombreuses victimes. L’image de ces mères, de ces sœurs, de ces maris, de toutes les nationalités d’ailleurs, de toutes les origines, de toutes confessions. L’attentat de Nice a eu lieu le 14 juillet c’est la fête nationale, donc il était dirigé contre la France, même si des personnes venues de tous les pays du monde ont été touchées, parce que Nice est une grande ville internationale. Et puis j’ai le souvenir au cours de l’hommage de la chanson « Utile » de Julien Clerc qui m’a ému aux larmes.
Quelques petites heures seulement après l’attentat, il y a une vive polémique politique qui a éclaté sur la sécurisation de la promenade des Anglais. Comment vous avez géré cette rupture de l’unité nationale, arrivée peut-être trop vite après le drame ?
L’expérience qui est la mienne, et qui revient encore aujourd’hui avec plus d’intensité, c’est que la seule réponse que nous devons avoir face à un attentat où à une épreuve terroriste, et le président de la République en est l’acteur principal, c’est la cohésion et l’unité. Et cette réponse-là, nous l’avions eue au moment de Charlie et de l’Hyper Cacher, rappelez-vous les manifestations du 11 janvier 2015. Nous l’avions eue aussi, mais d’une autre façon, au moment du 13-Novembre avec le congrès du Parlement avec le discours que je prononce ce jour-là, tous les députés et sénateurs entonnant la Marseillaise… Cela n’empêche pas qu’il y ait des interpellations, elles sont légitimes : pourquoi l’attentat ? Pourquoi, une fois encore ? Est-ce qu’on aurait pu le déjouer ? Toutes ces questions-là sont à poser. C’est le rôle de la presse de le faire, c’est le rôle des associations de victimes de les exprimer, ou des élus de les traduire dans leurs mots endoloris.
La polémique à Nice est d’abord venue des élus locaux…
À Nice, une polémique a éclaté sur les règles et sur les dispositifs de sécurité mis en place le 14 juillet, et sur la responsabilité des uns et des autres. J’en ai appelé à l’unité immédiatement. Il ne s’agissait pas de chercher un coupable : le seul coupable, c’était celui qui avait commis cette atrocité. Ensuite, je pense que toutes les enquêtes qui ont été faites, et qui devaient être menées, ont montré qu’il y avait pu y avoir des failles ou des vigilances qui avaient été déjouées au plan local. Je n’ai jamais admis que puisse être mis en cause l’État à travers Bernard Cazeneuve- ce qui était tout à fait insupportable et injuste- car il avait fait son devoir comme ministre de l’Intérieur.
Juste après l’attentat de Nice, vous aviez parlé d’une guerre qui allait être très longue. Dix ans après, est-ce que vous pensez que le terme de guerre est toujours approprié ?
La bataille, nous l’avons gagnée, le terrorisme islamiste, celui qui luttait, organisé, il a sombré. Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas réapparaître, ça ne veut pas dire qu’il n’a pas encore des ramifications. Nous sommes toujours face à des groupes qui sont mobilisés contre nous, contre ce que nous représentons. La Liberté, la Laïcité, la Démocratie.
Il y a un sentiment prégnant à Nice parmi les victimes : se sentir les oubliés des attentats français. Quel regard vous portez sur la manière dont la mémoire de l’attentat de Nice est entretenue en France ?
Au regard de l’ampleur, du nombre de victimes, Nice fait partie des attentats les plus meurtriers que la France ait connus. Il a été commis par un individu qui n’était pas dans une organisation, même s’il était sûrement lié à des courants fanatisés. Nous n’étions pas dans un affrontement direct comme pour le 13 novembre. Nous n’étions pas dans le même processus, avec des dizaines de complices. Mais en termes d’ampleur et en termes de signification, c’est un drame comparable au 13 novembre.
Est-ce que vous serez à la cérémonie d’hommage ?
Oui, j’ai reçu une invitation du maire de Nice. Je m’associerai à la douleur des victimes, et à la mémoire douloureuse qui demeure. Et je pense avant tout aux victimes, à la population de Nice, parce que c’est un traumatisme qui ne disparaîtra jamais. D’où l’importance des actes mémoriels à l’égard de toutes les victimes. Il y a des victimes qui ne sont plus là, les parents, les familles, qui sont encore là et qui souffrent, et puis il y a une ville, qui garde cette cicatrice qui ne se refermera jamais, et qui, peut-être plus que d’autres, craint que l’horreur ne se reproduise. Et ça ne doit pas se reproduire.