Annie Ernaux : “La mémoire est ma matière première” | Les Inrocks
À l'occasion de la sortie de l’adaptation de “Mémoire de fille” au cinéma par Judith Godrèche, Annie Ernaux répond aux questions de quatre des acteur·rices du film : Tess Barthélemy, qui interprète Annie à 18 ans, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel et Séphora Pondi. Un dialogue attentif et bienveillant entre plusieurs générations.
À l’occasion de la sortie de l’adaptation de “Mémoire de fille” au cinéma par Judith Godrèche, Annie Ernaux répond aux questions de quatre des acteur·rices du film : Tess Barthélemy, qui interprète Annie à 18 ans, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel et Séphora Pondi. Un dialogue attentif et bienveillant entre plusieurs générations.
À notre époque, les récits mettant en avant la sororité abondent. Au contraire, Mémoire de fille dépeint la violence entre femmes sous le règne du patriarcat. Pourquoi était-ce important pour vous ?
Annie Ernaux — Mon parti pris a été de raconter ce qui a eu lieu, et donc cela allait de soi de rendre compte de cette violence-là. Mais je ne crois pas qu’elle soit uniquement située en 1958. Je pense qu’elle perdure et qu’il faut encore aujourd’hui la dénoncer.
Est-ce que Claudine, l’amie de l’héroïne [interprétée par Maïwène Barthèlemy], aurait pu la dissuader de coucher avec le moniteur ?
Leur première étreinte se déroule à l’insu de tous au début de la colonie, donc non, je ne pense pas. Claudine essaie de l’en empêcher. Le désir pour l’homme est au-dessus de tout pour Annie à ce moment-là, il faut bien le dire.
Le film suggère l’homosexualité de Claudine. Est-ce quelque chose dont vous auriez pu avoir conscience à l’époque ?
Non, pas du tout. En 1958, l’homosexualité est condamnée. Je me souviens en revanche très bien de l’arrivée d’une monitrice qui était précédée d’une réputation de lesbienne, réputation qui la condamnait aux yeux des autres, moi y compris. Ce n’est qu’un peu plus tard, lorsque je serai étudiante et que je rencontrerai celui qui deviendra mon mari et qui me dit que sa sœur est lesbienne, que j’apprends à déconstruire cette condamnation.
Qu’avez-vous gardé en vous de cette fille de 18 ans ?
Je dirais avant tout la mémoire. J’ai une mémoire très précise. Lorsque j’écris, elle devient encore plus précise et se crée alors un dialogue entre la femme qui écrit et celle qui a vécu les faits. Ce dialogue, je le vis très intensément à l’intérieur de moi. Je ne condamne pas la fille de 18 ans évidemment, je cherche juste à comprendre pourquoi les choses se sont passées comme ça. C’est sociologique et historique. Le monde a tellement changé, sans cependant changer tout à fait complètement.
Entre le moment où j’écris le livre [paru en 2016] et 1958, les femmes ont conquis le droit à la contraception et la liberté qu’elle permet. Elle a non seulement permis de ne plus tomber enceinte et de se libérer des risques des avortements clandestins, mais le changement le plus radical a été dans la tête des femmes, qui n’étaient plus soumises au mariage obligatoire. Ce nouveau droit a changé la perception du temps pour les femmes. Même si la perception du temps est toujours modulée par le genre, avec notamment l’arrivée des règles, le corps des femmes ne représente plus un potentiel piège.
Quelle est la meilleure période de votre vie de fille ?
Après 40 ans. [rires] Parce que je me suis octroyé une liberté que je me refusais jusque-là. J’ai divorcé et j’ai vécu la liaison que je décris dans Passion simple. Mes meilleures années sont entre 45 et 55 ans.
Vous dites “Le monde a tellement changé, sans changer complètement”. Qu’est-ce qui a le moins changé selon vous depuis 1958 ?
La domination masculine n’a pas tellement changé. Cette prééminence, certes contestée, est toujours présente. Le viol reste une violence qui n’a pas changé.
Dans le livre, l’héroïne subit une forme de ce qu’on appellerait aujourd’hui slut shaming, c’est-à-dire la stigmatisation d’une femme en raison de son comportement sexuel. En aviez-vous conscience à l’époque ?
J’ai compris cette violence dans la colonie. C’est bien ça le choc. Je ne comprends pas cette violence de la part des autres femmes. Mais je ne comprends pas non plus ce que veut H [le personnage masculin de Mémoire de fille]. Je désire quelque chose que je ne comprends pas, n’imagine même pas. Cette violence-là est bien montrée dans le film de Judith Godrèche. Il y a cette impossibilité de penser la sexualité, et même cette impossibilité de penser une sexualité consentante. L’image d’un viol était et est encore celle d’un mec qui vous saute dessus dans un parking, alors qu’on sait que dans la grande majorité des cas il s’agit du mari, du copain ou de l’ami.
Qu’attendez-vous que fassent les hommes hétérosexuels dans ce contexte où la domination masculine perdure ?
À chaque fois que j’ai été dans une relation un peu longue avec un homme, il y a toujours eu un moment où je me suis dit que franchement ce n’est pas possible de vivre avec un homme. Parce que l’exercice de la domination se marquait d’une façon ou d’une autre dans son comportement.
Dans le quotidien, dans des réflexions… Cette certitude d’être dominant de toute éternité, qui n’a même pas besoin d’être formulée, se transfuse d’une génération à l’autre, imprègne leur façon d’être. J’ai deux fils, et j’ai pu observer chez eux des reliquats de ça. Bien sûr, ils n’ont pas la même mentalité que des hommes des générations précédentes, mais ils ne se sont pas totalement dépris de la domination. Pourtant je ne les ai pas élevés en machos !
Comment fait-on pour élever des fils en dehors de la reproduction des stéréotypes masculins ?
Mon second fils a très tôt manifesté le désir de coudre. Dans une vente, j’ai trouvé une ancienne machine à coudre et je la lui ai achetée. Son père a beaucoup critiqué cet achat, m’a dit des choses comme “Tu vas le rendre pédé”. Quand il était enfant, mon fils aîné a exprimé le désir d’avoir une poupée. Eh bien, il a eu sa poupée. Dès le départ, je n’avais pas envie d’inculquer le carcan du genre. Leur père a accepté certaines choses, mais par son exemple, par sa façon de donner libre cours à des colères, il a aussi transmis des mécanismes de domination.
Vous dites de l’histoire racontée dans Mémoire de fille qu’elle doit être partagée, pour ne pas avoir été vécue pour rien. Qu’est-ce que ce partage a changé pour vous ?
Tout le principe de mes livres est de considérer que ce qui m’a traversée est le symptôme de phénomènes plus larges. C’est Lévi-Strauss [anthropologue et ethnologue français] qui disait dans Le Nouvel Observateur : “Je ne me considère pas comme une personne, je me considère comme un lieu.” J’ai trouvé cette phrase extraordinaire. Je suis traversée par des expériences, des pensées, des rencontres, et je dois les écrire.
D’où vient ce besoin d’écrire ?
Peut-être de la honte. C’est très dur, mais j’écris à partir de la honte. Notamment dans Les Armoires vides [publié en 1974], qui est le premier livre où j’ai voulu tout mettre. La condamnation des femmes est le moteur de mon écriture, c’est certain.
À quel moment avez-vous compris que la mémoire occuperait une telle place dans votre œuvre ?
Effectivement, je ne le comprends pas tout de suite. C’est venu après le décès de ma mère et le livre Une femme [qui lui est consacré, en 1988]. Je le sais avant, puisque je pense à l’écriture des Années dès 1985, voire 1982 [Les Années est sorti en 2008]. Passion simple doit même être lu comme la genèse de ce livre sur la mémoire, puisque j’imaginais ce que j’y raconte d’abord comme le symptôme du chemin parcouru par les femmes depuis mon adolescence, avec la volonté de repartir dans l’après-guerre et de montrer cette évolution des mentalités.
Mon regard et mon expérience de femme fondent mon écriture. J’ai eu la chance de traverser le temps dans une période, de 1940 à nos jours, où les choses ont énormément changé. Cette mémoire qui commence avec les bombardements en Normandie lorsque j’ai 4 ans est ma matière première. Évidemment, elle ne commence à devenir aussi précise que plus tard, autour de mes 12 ans. Avant, je conserve précisément l’image de ma rentrée à l’école en 1946, d’autres de la canicule de 1947.
Votre mémoire ne semble pas sélective, puisqu’il arrive que lorsqu’on vit des événements traumatisants, on ait parfois tendance à les oublier. Ce n’est pas votre cas semblerait-il…
Rien n’a été oublié. Comme le jour où j’apprends que j’ai eu une sœur morte. Tout reste très fort.
En plus de l’adaptation cinématographique qui nous réunit aujourd’hui, Mémoire de fille a été mis en scène au théâtre dernièrement (par Sarah Kohm, avec Suzanne de Baecque), L’Événement et Passion simple ont été portés à l’écran ces dernières années, et Claire Simon a également réalisé un documentaire sur l’enseignement de vos textes au lycée qui sortira le 23 septembre [lire p. 125]. Pourquoi pensez-vous que votre œuvre jouit d’une telle actualité ?
Depuis dix, quinze ans, il y a eu un changement radical de regard sur certains textes retranscrivant l’expérience d’être une femme. Je pense notamment à La Femme gelée [publié en 1981]. Il n’a eu aucun succès à sa sortie, mais il a connu un regain d’intérêt beaucoup plus tard. Le féminisme de l’époque ne s’intéressait pas aux conditions de vie réelles des femmes, ni d’ailleurs aux différences entre les milieux sociaux. C’est une vague postérieure du féministe, plus intersectionnelle, qui prendra en compte de nouveaux facteurs socioculturels.
Êtes-vous consciente que la retranscription de votre mémoire est porteuse d’une dimension collective, nationale, voire internationale ?
Oui, mais ça n’a jamais été un choix ou une volonté. J’ai même dû m’efforcer de comprendre pourquoi j’étais dépositaire d’une telle mémoire. En dehors du fait d’être une femme, que j’ai déjà abordé, il y a aussi le fait d’être née en Normandie au début de la guerre. Puis il y a le fait d’avoir grandi dans un commerce où l’intimité n’existait que le matin et le soir, en dehors des horaires d’ouverture. Nous vivions avec notre clientèle. Les gens racontent le monde, leur condition sociale, l’actualité, leurs préoccupations, leur bonheur et leur peine.
La mort de Staline ou la chute de Diên Biên Phu, je les ai apprises d’un client, un matin en me levant. Je crois que cette question du lieu comme chambre d’écho de la société qui le traverse constitue une expérience fondatrice pour moi. Plus tard, lorsque je quitterai ce foyer pour aller notamment en Angleterre, j’aurai paradoxalement l’impression d’être coupée du monde. Vous savez, l’enfance est ce qu’il y a de plus précieux et fort pour chaque être humain.
Est-ce que, des années après avoir posé des mots sur ce qui est arrivé à la fille de 1958, vous en avez voulu à vos parents, notamment à votre mère, d’avoir été aussi durs avec vous sur les conséquences de ce viol ?
Elle m’a soupçonnée, c’est vrai. Récemment, j’y repensais et je me demandais : “Comment était-ce possible de faire comme si la sexualité n’existait pas, tout en la condamnant aussi durement lorsqu’elle advenait ?” Je ne savais rien de la sexualité. Autour de moi, il y avait quand même des mères qui avaient expliqué à leur fille en quoi cela consistait, avec la métaphore de la petite graine par exemple. Tandis que pour moi, c’était complètement tabou. Le seul moment où j’ai abordé le sujet de la sexualité est dans l’épisode de la confession que je raconte dans Les Armoires vides.
Enfant, je devais noter tous mes péchés et les raconter par le menu au prêtre. Je savais que jouer à touche-pipi était interdit. Mais comme je suis trop honnête, je lui raconte tout. Il me fixe de ses yeux flamboyants et me dit que je vais aller en enfer. J’ai 7 ans, cela m’a traumatisée. Je ne me suis jamais remise de ça. Cela ne veut pas dire que je deviens pour autant une petite sainte à partir de ce moment-là, c’est même tout le contraire ! Je n’ai qu’une obsession, d’ailleurs largement partagée avec mes cousines. On ne pense qu’à ça. Et certainement plus que les filles actuellement.
Pourquoi pensez-vous que les très jeunes filles aujourd’hui pensent moins à la sexualité qu’à l’époque que vous décrivez ?
Peut-être qu’aujourd’hui c’est beaucoup moins désirable. Parmi les choses dont je me suis souvenue, il y a cette pratique de ma cousine, qui avait trois ans de plus que moi et qui adorait montrer son sexe. Tout le temps. Elle avait 11 ans, et elle nous le montrait, à moi, à d’autres cousines…
Elle nous racontait qu’elle avait dormi avec son cousin, qu’il voulait lui faire des choses. Tout cela était très troublant. Je m’en suis ouverte quelques années plus tard à une amie de fac, à l’âge où on peut en parler librement, sur la façon dont la sexualité obnubilait notre extrême jeunesse. Elle le confirmait : nous ne pensions qu’à ça, c’était la chose la plus importante. Ce n’est peut-être plus le cas aujourd’hui.
Un des sujets de votre œuvre est la façon dont le fait d’être née pendant la Seconde Guerre mondiale a conditionné votre rapport au monde. Pensez-vous que cet ordre du monde que vous avez traversé est en train de se défaire aujourd’hui ?
Bien entendu. Et c’est très violent. J’ai l’impression que la population mondiale peut-être, française en tout cas, est très mal partie. Elle est partie sur la nostalgie d’un monde qui n’était pas du tout souhaitable. Un monde figé. Quand je pense au monde de 1950, si on ne va pas à la messe, c’est mal ; les communistes incarnent le mal ; quelqu’un qui est espagnol dans le quartier est déjà perçu comme étranger.
Ce monde, j’ai eu le sentiment que les décennies qui ont suivi nous en ont éloignés, mais qu’aujourd’hui il est fantasmé comme un refuge. Cela s’accompagne d’une montée terrible du racisme. Et aussi d’un désir pour un monde fortement hiérarchisé. C’est le monde que prône le RN et dont je ne souhaite absolument pas qu’il advienne.
Quel regard portez-vous sur ce qui s’est passé ces derniers mois chez Grasset [le licenciement de son patron Olivier Nora par son actionnaire Vincent Bolloré et le départ consécutif de plus de 200 auteur·rices] ?
Cette mainmise sur les médias, sur les maisons d’édition est très dangereuse et produit en l’occurrence des effets très violents. Je ne sais pas comment les auteurs Grasset vont surmonter la difficulté de cette situation. Est-ce qu’ils vont trouver d’autres éditeurs ? Je n’en ai aucune idée…
Séphora Pondi — Mon premier roman [Avale, 2025] était publié chez Grasset et je fais partie des auteur·rices qui sont parti·es…
Ah ! Comment voyez-vous l’avenir justement ?
Séphora Pondi — J’espère que ça va aller. [sourire] Olivier Nora réussira peut-être à ouvrir sa propre maison d’édition. J’espère que beaucoup des auteur·rices qui sont parti·es vont être recueilli·es. En tout cas, des choses s’organisent. Pas seulement d’ailleurs des initiatives circonscrites au monde de la littérature. Plutôt des choses qui ont trait à une prise de conscience plus globale. Quelque chose de très fort s’anime.
Tant mieux. Pour moi, la bascule décisive vers le monde dans lequel nous vivons est ce moment où l’immigration a été perçue comme un mal, où on s’est mis à diaboliser la population qui en était issue. Les Années s’arrête avec l’élection de Sarkozy. Je dirais que les prémices de notre monde de 2026 sont déjà bien implantées à ce moment-là. Je vois venir avec Sarkozy une droitisation très forte de l’opinion, avec ce désir commun de la prise de pouvoir d’un “homme fort”. Le désir pour cette figure, ce fantasme de “l’homme fort”, a ressurgi comme jamais à ce moment-là.
Est-ce que, pour vous, si une femme dirige la France, fût-elle d’extrême droite, cela change quelque chose ?
Ça dépend quelle femme bien évidemment. On a vu des femmes au pouvoir dans d’autres pays. On a déjà vu avec Margaret Thatcher en Angleterre dans les années 1980 que des femmes pouvaient se comporter de façon extrêmement conservatrice à des postes de pouvoir. C’est le cas bien évidemment aujourd’hui avec Giorgia Meloni. Je pense que le projet politique que porte un candidat est le facteur le plus décisif.
Aujourd’hui, vous soutenez La France insoumise. Quel engagement politique a mené jusqu’à celui-ci ?
J’ai toujours été engagée. Mes premiers engagements publics, où j’assiste à des réunions, c’est pendant la guerre du Golfe en 1991. À ce moment-là, je signe des pétitions contre la guerre – la part de la population qui ne la soutient pas est très faible ; Mitterrand s’est engagé pour soutenir le combat. Mais je n’étais pas encore connue, je n’avais pas encore sorti Passion simple, dont le succès l’année suivante allait accroître ma notoriété. À vrai dire, je n’ai jamais appartenu à un parti politique, je n’ai jamais eu de carte d’adhérente, mais j’ai été assez longtemps compagne du parti communiste, je me suis rendue régulièrement à la fête du parti.
J’ai préfacé un livre de François Salvaing [Le Tour du Tour par 36 détours en 1990], qui a été au parti communiste – avant de le quitter. Je suis allée en URSS avec une association [en 1988, avec l’association France-URSS], mais je votais à l’extrême gauche. En 2002, j’ai déclaré que je ne voterais pas Jospin. On s’est déchaîné sur moi ensuite, lorsque le deuxième tour a opposé Chirac et Le Pen.
J’avais voté Arlette Laguiller, qui avait fait un très bon score [5,72 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle en avril 2002]. Et je suis très engagée auprès des sans-papiers ; j’ai beaucoup manifesté contre les lois Pasqua [en 1986 et 1993, ces lois durcissent, entre autres, les conditions d’entrée et de séjour des étranger·ères et d’obtention de la nationalité française].
Aujourd’hui, La France insoumise vous paraît être la continuité de ces engagements ?
Je n’étais pas du tout d’accord avec Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il s’exprimait contre la burqa : il disait que ça le gênait, j’avais trouvé ça honteux, mais c’était en 2010. Puis, en 2012, j’ai lu son projet. Dans un paysage dominé par Hollande ou Sarkozy, je trouvais que c’était une alternative forte. En 2017, je me suis sentie encore plus en proximité avec ce dont il était porteur. Je me suis rendue au meeting à Nation. En 2021, j’étais à La Défense, où il avait rassemblé beaucoup de personnes [pour un meeting de campagne présidentielle]. Et, désormais, je dis ouvertement que je vote pour lui.
Est-ce que chacun de vos livres s’inscrit dans un projet d’ensemble que vous avez réfléchi au préalable ?
Non, c’est plutôt un livre après l’autre. Je ne sais pas trop où chacun va me mener. Vous savez, tout au long de ma vie, quand je rencontrais des gens qui me demandaient quel était mon métier, je n’ai jamais dit que j’étais écrivaine. J’ai toujours répondu que j’étais prof de français. Je l’ai dit jusqu’à mon départ à la retraite. Écrire, c’est autre chose. Ça ne peut pas être une profession.
Est-ce que la profession de prof a été pour vous une grande source de satisfaction ? Transmettre, enseigner a été quelque chose d’important pour vous ?
Oui, ça a été très important. J’ai enseigné à mes débuts dans des classes pratiques de secrétariat en Haute-Savoie. J’enseignais à des enfants d’ouvriers du décolletage, une activité industrielle qui était centrale en Haute-Savoie. Le monde étudiant dans lequel j’avais évolué était un monde bourgeois qui m’avait éloignée de mon milieu d’origine. Mon travail d’enseignante m’a remise en contact avec le milieu ouvrier.
La prof de philo de Mémoire de fille exprime sa colère devant sa classe, s’engage pour l’indépendance de l’Algérie… Est-ce que sa colère a été inspirante ?
Aujourd’hui, j’ai toujours une grande colère. Elle s’exerce sur des objets divers, à la fois nationaux et internationaux. J’ai du mal à m’isoler, ne fût-ce qu’une journée, de l’actualité. La colère m’habite dans ma vie. Elle se traduit dans des engagements. Mais je n’écris pas depuis la colère. L’écriture, c’est autre chose. La colère est motivante, elle me pousse à m’exprimer. Mais depuis quelques années, on me demande beaucoup. Et il faut quand même que je puisse écrire.
Est-ce que ce besoin d’écriture est stable ?
Après la rédaction de chaque livre, il y a une période de latence. Puis surgit une période de manque. Disons que maintenant je suis en manque depuis un bout de temps. J’attends du temps. J’ai le sentiment d’être trop sollicitée.
Est-ce qu’il y a des écrivain·es vivant·es qui vous séduisent ?
Édouard Louis a une écriture de plus en plus profonde et accomplie. Il y a des écrivaines de générations postérieures à la mienne dont le travail a été très marquant. Je pense par exemple à Christine Angot ; son œuvre a compté, a eu une vraie importance. Camille Laurens aussi. King Kong Théorie est un livre que j’ai lu à sa sortie [en 2006] et qui m’a très fortement enthousiasmée. Virginie Despentes, dès ses débuts, m’a beaucoup intéressée. J’avais été scandalisée quand son film [cosigné avec Coralie Trinh Thi] Baise-moi avait été retiré des circuits classiques de distribution pour avoir été classé X [en 2000, sous la pression d’une association d’extrême droite].
Dans le documentaire de Claire Simon, Écrire la vie, il est question de la difficulté de la communauté masculine à se projeter dans votre écriture. Il y a un lycéen qui dit ne pas se sentir concerné. Pensez-vous que votre travail mobilise un lectorat féminin ou queer plutôt que masculin et hétéro ?
Effectivement, la communauté queer a manifesté régulièrement de l’intérêt pour mon travail. Dès les années 1990, j’ai été invitée dans des lieux communautaires LBGTQI+ pour participer à des débats. Je me souviens même avoir été interpellée une fois de cette façon : “Comment pouvez-vous être hétéro ?” [rires]
Vous avez répondu à la question ?
Oui, comme j’ai pu…
Vous avez répondu “Personne n’est parfait” ?
[rires] Je ne sais plus. Je me souviens qu’il n’y avait quasiment que des hommes. Les communautés gay et lesbienne étaient je crois assez cloisonnées. Et il me semble qu’elles le sont moins aujourd’hui. J’ai très peu parlé de la communauté queer dans mes livres, mais j’ai pu noter que ce que j’écrivais sur les abus de pouvoir, sur les mécanismes d’oppression pouvait toucher d’autres minorités, qu’il y avait une identification possible.
Séphora Pondi — À mon endroit de personne minorisée, c’est ce que j’ai ressenti très vite. J’ai eu un très fort sentiment d’appartenance en vous lisant. Votre écriture communique une force aux personnes qui se sentent en position de marginalité d’une manière ou d’une autre…
Oui, c’est tout à fait juste. Je me suis définie à un moment donné comme immigrée de l’intérieur…
Ça résonne avec une phrase qu’on vous a reprochée : “J’écrirai pour venger ma race”, écrite très jeune dans votre journal intime et que vous avez citée dans votre discours pour le prix Nobel.
Quand je l’ai prononcée au discours du Nobel [à Stockholm, en décembre 2022], ça a fait hurler la droite, l’extrême droite. Je n’ai pas compris pourquoi. Mais c’est une phrase que j’ai écrite plusieurs fois dans ma vie. Profondément, elle accompagne mon travail. Propos recueillis par Bruno Deruisseau & Jean-Marc Lalanne
Mémoire de fille de Judith Godrèche, avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Victor Bonnel, Ariane Labed, Maïwène Barthèlemy, Séphora Pondi (Fra., 2026, 1 h 57). En salle le 30 septembre.
Séphora Pondi : barrettes Miu Miu. Victor Bonnel : chemise en coton Ami, bague Clash Cartier. Maïwène Barthèlemy : chemise en coton et pantalon en jean agnès b. Tess Barthélemy : débardeur en jersey et pantalon en jean Miu Miu.
Stylisme Pauline Grosjean. MUA Carole Hannah @Airport Agency. Hairstylist Martyn Foss Calder @Airport Agency
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