Affaire Aramburu : mot de passe évocateur, méchant “dinosaure”… Le récit d’une semaine d’audience forte en émotions
Cette semaine, Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont eu neuf heures pour livrer leur version des faits. Puis la partie civile a repris la parole et ramené le procès à son centre de gravité : Federico, ses enfants, sa famille et tous ceux qui, depuis le 19 mars 2022, vivent avec son absence…
Cette semaine, Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont eu neuf heures pour livrer leur version des faits. Puis la partie civile a repris la parole et ramené le procès à son centre de gravité : Federico, ses enfants, sa famille et tous ceux qui, depuis le 19 mars 2022, vivent avec son absence…
Cette semaine, le micro a changé de camp. Après les témoins, les experts et les proches de Federico Martin Aramburú, Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont eu des heures – neuf, très exactement – pour raconter leur histoire. Assez pour se défendre, bien sûr. Assez pour s’y perdre, aussi. C’est que Le Priol et la vérité entretiennent parfois des rapports ambigus. Ainsi de ce SMS adressé à Lyson Rochemir dans lequel il écrivait à sa compagne avoir "failli [se] battre avec un chauffeur Uber, un nègre." Confronté par la cour à ce terme qu’il assure ne jamais employer, l’accusé propose une explication limpide : "Faute de frappe, monsieur le président." Une faute de frappe de cinq lettres, donc. L’histoire du tigre devenu végétarien. Sur l’ordinateur de l’ancien commando, les enquêteurs ont également découvert un mot de passe évocateur, pour quiconque connaît un tant soit peu le lexique du troisième Reich : "Panzerlied 88". Là-aussi, le président Franck Zientara demande des explications. "Il a été généré automatiquement, voilà tout." Une autre image retrouvée dans son téléphone est plus embarrassante encore : un montage de Marine Le Pen est accompagné d’une pancarte portant l’inscription "Bon Ramadan, les bougnoules." Là encore, le terme cadre assez mal avec celui que Le Priol – dont l’un des pseudos sur Facebook était "Loïc Jaihudet", en référence au G.U.D. – tente désormais de donner de lui-même. "J’ai changé, martèle-t-il ainsi au micro. Je n’ai plus de problème avec personne et maintenant, quand il y a une embrouille, je me couche."
A posteriori, on comprend évidemment le sens de cette longue plongée de la partie civile dans les archives numériques de l’accusé Le Priol : noircir le portrait, dessiner un univers de chemises brunes, marquer les jurés. Mais ce procès n’est pas celui de ses idées, aussi nauséabondes soient-elles. Et à force de politiser une affaire qui ne l’est juridiquement pas, la démonstration finit parfois par alourdir les débats. Hugues Vigier, l’avocat de Romain Bouvier, s’en est d’ailleurs agacé lundi soir : "Assez ! L’idéologie de l’époque, on la connaît, merci !" Indifférent, l’avocat général Philippe Courroye projetait aussitôt dans la salle une photographie d’une manifestation du Gud sur laquelle apparaissait Loïk Le Priol. Sur le cliché, le magistrat crut également reconnaître Romain Bouvier et demanda à "la blonde", puisque c’est ainsi que l’ancien commando est connu de ses amis : "Sur ce document, qui reconnaissez-vous à l’extrême gauche, monsieur ?" Le Priol regardait la photo, haussait les épaules. "Il n’y a, à ma connaissance, personne d’extrême gauche sur cette photo, monsieur l’avocat général."
Une sombre histoire de "dinosaure"
Le Priol, malgré ses fanfaronnades, connaît son dossier comme un vieux greffier. Il en cite les cotes, se souvient des pièces, des numéros et jusque dans leurs détails les plus absurdes. Ainsi sait-il que le numéro de l’instruction se termine, lui aussi, par "88", ce nombre dont la cour a longuement débattu en raison de sa signification dans la mouvance néonazie. À un avocat de la partie civile qui revient sur le sujet, il décoche : "Ça ne fait pas de lui un dossier d’instruction néonazi, n’est-ce pas ?" Cette semaine, au palais de justice, Le Priol n’a toutefois pas eu le monopole des explications acrobatiques. Lorsque Romain Bouvier dut éclairer pourquoi six des armes saisies chez lui étaient chargées, l’accusé choisit une voie que personne, jusque-là, n’avait vraiment envisagée : "Je pense que ce sont les policiers qui ont essayé mes munitions, voilà tout." Voilà tout. Il fallait donc imaginer les enquêteurs de la Crim’et les gros bras de la BRI, au beau milieu d’une perquisition, garnissant eux-mêmes de "bastos" les armes du suspect. Bouvier poursuivit : "Dès le départ, cette enquête a pris une tournure particulière." Peut-être. Mais l’affaire Aramburú, elle, venait de virer au mauvais thriller polonais.
Seulement voilà : salle Voltaire, on ne juge pas des bons mots, des passwords en langue germanique ou des scénarios de série B. On juge la mort d’un homme. Et sur celle-ci, Loïk Le Priol avait un récit. Précis. Rodé. Répété jusque dans ses moindres détails. Un peu trop au goût de la partie civile, qui reprochait en coulisses au président Zientara de ne pas suffisamment le pousser dans ses contradictions. Cette fois, pourtant, le magistrat coupa court : "Je vois où vous voulez en venir, monsieur Le Priol. Mais en droit, pour qu’il y ait légitime défense, il faut que l’attaque et la défense soient proportionnées… Ce n’est pas le cas, que je sache, entre vous et M. Aramburú…" Aramburú. Littéralement "Tête de la vallée", en basque. Un nom derrière lequel il y a aussi trois enfants, et notamment Santiago, qui avait longtemps imaginé qu’un méchant "dinosaure" avait tué son papa. Le Priol connaissait cette histoire. Il l’avait entendue de la bouche de Maria, la veuve de Federico, et savait désormais quelle place il y occupait : "C’est moi, le dinosaure qui a enlevé un père à ses enfants. Sachez que je m’en voudrais toute ma vie."
La partie civile touche au cœur
Le lendemain, les plaidoiries de la partie civile ont ramené le procès à ce qu’il reste après un meurtre : des absents, des familles et des vies à reconstruire. À la barre, Me Thonon-Wesfreid, l’avocate de la mère de Federico, a d’abord raconté le parcours de sa cliente, marqué par les heures les plus sombres de la dictature militaire argentine. Pour Cecilia, quarante ans plus tard et à 12 000 kilomètres de Buenos Aires, "le fascisme tue encore et c’est intolérable". La maman de Federico a également vécu comme un choc le portrait dressé de son fils au fil des débats, celui d’un homme d’1, 80 m et 90 kg décrit par Le Priol et Bouvier comme un "taureau", un "surhomme d’une violence inouïe", voire comme un agresseur. Puis Marie Tortos, l’avocate des enfants du couple Aramburú, a bouleversé les jurés. Trinidad, la fille aînée de Federico, avait dix ans lorsque le rugby argentin a été tué. Dans les premiers mois, la nuit, elle regardait le détecteur de mouvement installé dans sa chambre en l’imaginant comme une caméra. Elle était persuadée qu’elle était filmée et qu’on finirait bientôt par lui annoncer que tout cela n’était qu’une fiction, qui s’arrêterait au retour de son papa.
Véronique Massi, conseil de Shaun Hegarty, a enfin évoqué son client, assis depuis quinze jours face à ses agresseurs. Depuis le début du procès, il écrit tout, noircit les pages de ses carnets pour ne rien oublier de ce qu’ont dit les accusés. Il répète à son avocate : "Ils racontent tellement n’importe quoi que je veux tout garder. Je ne veux rien oublier de qui ils sont vraiment." Puis elle évoque cette Jeep, devenue pour l’ancien président du BO le symbole de cette nuit d’horreur : "Cette carcasse de fer, elle annonce le malheur. Peu après, Shaun entend d’ailleurs cette phrase : "Ils sont là". Ces mots, il les entend depuis toutes les nuits et il tremble, mesdames et messieurs les jurés. Il tremble et ne respire plus. Parce que c’est irrespirable d’entendre dire, depuis quinze jours, que tout ça est de sa faute…"