“Bienvenue au Far West” : le réquisitoire de l’avocat général
Au terme de quatre heures de réquisitoire, l’avocat général Philippe Courroye a réclamé 27 ans de réclusion contre Loïk Le Priol, 20 ans contre Romain Bouvier et trois ans de prison contre les deux autres accusés, Lyson Rochemir et Antony Sorrentino.
Au terme de quatre heures de réquisitoire, l’avocat général Philippe Courroye a réclamé 27 ans de réclusion contre Loïk Le Priol, 20 ans contre Romain Bouvier et trois ans de prison contre les deux autres accusés, Lyson Rochemir et Antony Sorrentino.
Il avait parlé quatre heures mais, au fond, Philippe Courroye avait résumé son réquisitoire en seulement quelques mots : "La mort pour rien." Mercredi, devant une salle Voltaire suspendue à ses lèvres et face aux deux filles de Federico Martin Aramburú, l’avocat général a raconté une dernière fois cette nuit du 19 mars 2022. Celle au bout de laquelle un ancien international argentin de 42 ans a reçu six balles dans le corps, boulevard Saint-Germain. Au crépuscule de cet époustouflant exercice oratoire, il a requis 27 ans de réclusion criminelle contre Loïk Le Priol pour assassinat et 20 ans contre Romain Bouvier pour tentative d’assassinat. Concernant la conductrice de la Jeep Lyson Rochemir, initialement poursuivie pour complicité, Courroye a demandé à la cour une requalification en entrave à la manifestation de la vérité et trois ans de prison, dont douze mois avec sursis. Même peine pour Antony Sorrentino, l’homme ayant aidé Bouvier dans sa fuite mais avec vingt-quatre mois de sursis.
Pour étayer sa requête, l’avocat général a d’abord parlé de Federico. "Monsieur Aramburú n’est pas mort d’un infarctus. Il est mort sur un vulgaire trottoir parce qu’il a reçu six balles dans le corps." Dans le récit de ce vieux routier des prétoires, Aramburú et Hegarty ont donc quitté les lieux après la première bagarre. Pour eux, l’affaire était close. Pas pour les deux autres. "Après avoir perdu à mains nues, Bouvier et Le Priol sont alors entrés dans une rage folle et n’ont eu qu’une idée en tête : retrouver au plus vite les rugbymen pour se venger." Courroye évoque une "mécanique meurtrière", un "tandem maléfique", puis lâche : "C’était une chasse et leur gibier s’appelait Aramburú, l’homme qui avait osé tirer sur la capuche du grand Loïk Le Priol." Aux yeux du magistrat, l’orgueil bafoué est un mobile, quand la préméditation incarne le cœur même de son accusation. Au vigile de l’établissement, Romain Bouvier dira d’ailleurs ce soir-là : "Pourquoi les avez-vous laissés partir ? On voulait les niquer !" Un autre témoin assurera aussi avoir vu Loïk Le Priol charger son pistolet et répéter : "Je vais le tuer ! Je vais le tuer !" Habité par son texte, Courroye enchaînait : "Mais ça, disait-il, la défense des accusés persiste à le nier en bloc, posant tellement de questions aux témoins que si je me trouvais à la barre, ils pourraient me faire croire que je suis blonde aux yeux bleus." Restait la légitime défense invoquée par les deux accusés : "Si j’en crois leurs dires, on peut suivre un civil en plein Paris, lui tirer dessus et décréter la légitime défense ! Bienvenue au Far West, messieurs Le Priol et Bouvier !"
Lorsque Philippe Courroye a enfin rangé les faits, les armes et les expertises, ne restait plus que ceux à qui Federico manquait. Un fils enlevé à Cecilia et Edgardo, un mari à Maria, un père à trois enfants, un ami à tant d’autres. Sa voix baissait d’une octave : "Si j’en crois un poème de Sully-Prudhomme, les yeux qu’on ferme voient encore…" Puis il suspendait sa phrase, regardait la cour et, pas mécontent d’être soudain le centre de gravité de la salle, laissait tomber ses derniers mots : "Ceux de Federico réclament justice, mesdames et messieurs les jurés." Dans le box, les anciens "gudards" demeuraient impassibles. Quelques mètres plus loin, Denis Le Priol, lui, accusait le coup. Le père de l’ancien commando se cramponnait au bois du banc devant lui pour ne pas s’effondrer. Le verdict, lui, est attendu vendredi.